8 mm + 1 = Danger - Version française

© Pr. Théodose

Je me demande encore pourquoi j'ai accepté de suivre ces instructions étranges, écrites d'une main maladroite ou nerveuse au dos de cette carte postale, laissées dans mon casier au labo par je ne sais qui. Bon d'accord, les 250 euros qui se trouvaient dans l'enveloppe et la promesse écrite d'en recevoir le même montant une fois le travail terminé avaient pesé dans la balance : quand on est un post-doc touchant à peine plus que le SMIC et luttant presque chaque jour pour obtenir une titularisation, l'argent n'a pas d'odeur. Enfin si, quand même un peu, m'interrogeais-je pensivement dans l'ascenseur qui m'emmenait au dernier étage de l'hôtel Sheraton représenté sur la carte postale : et si ce travail qu'on me proposait et dont je n'avais aucune idée précise se révélait illégal ? Pourrais-je le refuser sans encourir de représailles ou bien se contenteront-ils d'acheter mon silence ? Quelle tâche peut bien nécessiter la prise de toutes les précautions listées dans cette lettre d'une manière quelque peu paranoïaque ? Enfin, le seul moyen de le savoir de toute façon est de suivre les instructions...

Les grandes baies vitrées montant jusqu'au plafond et donnant sur la cour intérieure bordée d'arbres me filaient un peu le vertige, mais le plus intrigant à propos de ce couloir en était la hauteur inhabituelle qui devait bien dépasser les quatre mètres et la rangée de miroirs placés en hauteur qui en longeaient le coté aveugle. "Placez-vous face à la porte n°365 et faites semblant de regarder la photo sur cette carte jusqu'à entendre un déclic" : en effet, j'entendis au bout de quelques secondes le son d'un loquet se déverrouillant et pus constater que la porte en question s'ouvrait sur un escalier de service tout à fait ordinaire.

Mais ce que je vis une fois arrivé en haut l'était beaucoup moins car je venais d'entrer dans une grande pièce, toute en longueur longeant la façade de l'hôtel et éclairée par une immense verrière occupant presque toute la surface du plafond, dont l'aménagement était digne d'un bar select. Les miroirs que j'avais aperçus avant d'entrer étaient en fait de larges glaces sans tain offrant un splendide panorama aux clients tout en leur permettant de ne pas être vus de l'extérieur. Tout par ailleurs, depuis la décoration flashy aux accoutrements pittoresques des habitués discutant à voix basse – tout en me lançant des regards méprisants ou menaçants pour me décourager de me mêler de leurs affaires – en passant par l'ambiance musicale discrète mais typique, fleurait bon les années 70 et j'aurais pu me croire projeté dans la série "Miami Vice"... Allant m'attabler au comptoir rutilant, je cherchais encore des yeux la carte des boissons lorsque le barman vint à ma rencontre et me posa une question très différente du "qu'est ce que je vous sers" auquel je m'attendais.

  -   Est-ce que vous aimez les animaux ?

  -   Eh bien, je suis bien obligé vu que mon labo travaille sur l'héritabilité des comportements instinctifs chez les mammifères, répondis-je aussi honnêtement que possible en me rappelant l'une des rares consignes précises de la lettre.

  -   Et dans le tas, lequel préférez-vous ?

  -   Le renard, sans hésitation. J'ai eu l'occasion, lors d'un voyage en Russie, d'avoir affaire à une race vulpine très particulière qui, en plus d'une magnifique fourrure argentée mêlée de blanc, se révèle beaucoup moins farouches avec les hommes que leurs homologues sauvages au point qu'ils venaient jouer avec moi et me lécher comme des chiots...

  -   Et ben, c'est pas banal çà. Et comment c'est possible ?

  -   Tout simplement par croisement sélectif : cela fait maintenant plus de 60 ans que les russes choisissent les individus les plus sociables et les font se reproduire entre eux. Les résultats au final sont assez spectaculaires.

  -   Et ben, l'on faut de la patience. Mais vous avez dit que ces renards ont une superbe fourrure, c'est Brigitte Bardot qui va bien gueuler alors...

  -   C'est vrai qu'au début ce programme avait pour but l'amélioration des renards argentés d'élevage, mais l'apparition de ce schéma de fourrure bicolore a sauvé cette nouvelle race de renards – presque une nouvelle espèce en fait, d'après les derniers travaux les concernant – du passage à l'abattoir.

  -   Et ben, c'est du tout bon tout ça. Tenez, voilà votre cocktail, me dit-il en posant devant moi un grand verre rempli jusqu’au trait réglementaire. Buvez lentement, c'est le seul offert par la maison, ajouta t'il avant de se diriger vers un autre client qui venait tout juste d'arriver.

Le cocktail en question avait un aspect assez inhabituel, avec une alternance de couches ondulées oranges et jaunes formant comme les rayures d'un tigre, mais montrant une certaine maîtrise technique de la part du barman. Utilisant la paille fournie de façon à ne pas troubler le mélange, j'aspirais une petite gorgée de liquide orange, qui se trouva être simplement du jus de carotte agréablement relevé par un mélange subtil d'épices : une bonne chose en tout cas, vu que je n'aime pas trop l'alcool et que je tenais à avoir les idées claires au moment de discuter de ce fameux travail. Je me demandais aussi pourquoi le serveur m'avait posé toutes ces questions sous le couvert d'une discussion de comptoir banale.

  -   Ah, vous êtes enfin arrivé ! Content que vous soyez là.

Je pivotais vivement sur mon siège pour faire face à la personne qui venait de me taper sur l'épaule en me faisant sursauter et manquer de tout renverser. C'était un homme d'âge mûr plutôt corpulent dont l'allure bonhomme et le visage poupin mangé par une barbe touffue ne cadrait pas avec son air tendu et les coups d'œil nerveux qu'il lançait à droite et à gauche, craignant visiblement d'être épié ou surveillé.

  -   Allez venez, il y a une table là-bas où nous pourrons discuter tranquillement sans risque, ajouta-t-il rapidement en m'intimant de le suivre.

Je pus constater d'une part qu'il avait en main le même cocktail que moi, même si les mouvements nerveux qui agitaient ses mains en avaient brouillé les contours, et d'autre part qu'une blouse blanche en très mauvais état dépassait de dessous son blouson en cuir bien trop serré pour son tour de taille. Nous allâmes nous installer à l'endroit qu'il m'avait indiqué et j'en profitais pour lui demander sans détour quel était donc ce fameux objet que je devais protéger.

  -   Je ne peux pas vous donner beaucoup de détails maintenant, il y un grand nombre d'oreilles indiscrètes ici. Mais sachez qu'il représenterait à lui seul une véritable révolution dans le domaine des sciences du vivant s'il venait à être divulgué, et donc que de nombreux esprits rétrogrades et autres puissants cachés dans l'ombre rêveraient de voir ce document unique disparaître de la surface de la Terre afin de maintenir les masses dans l'ignorance des bouleversements majeurs qui pourraient les affecter dans un avenir proche... me murmura-t-il surexcité.

  -   Mais alors, la mission que vous voulez me confier pourrait se révéler vraiment dangereuse si, comme vous le laissez entendre, des services de renseignements ou autres agences du même acabit sont impliqués.

  -   Ne vous inquiétez pas, j'ai pris toutes les précautions nécessaires pour qu'ils ne puissent remonter jusqu'à moi depuis que je me suis assigné cette objectif primordial pour l'avenir de la science et de l'humanité. De plus, j'ai déjà pu vous voir à l'œuvre et je sais que vous êtes un homme intègre et plein de ressources : vous n'échouerai pas, j'en suis certain. Par ailleurs, le contenu de ce carnet devrait répondre à la majorité de vos interrogations, termina-t-il en me passant un vieux cahier à spirale au papier jauni avec un stylo publicitaire coincé dans la reliure.

Se levant presque aussitôt, il me demanda de le suivre alors même que je n'avais pas pu boire une seule autre gorgée de mon cocktail... quand on a la chance de se voir offrir quelque chose, on en profite au maximum ! En revanche, maintenant qu'il avait mentionné déjà me connaître, je cherchais à me rappeler où j'ai bien pu le croiser mais sans succès.

Nous quittâmes ce bar semi-clandestin un peu louche pour pousser la porte toute proche d'une issue de secours. Après avoir descendu cinq étages dans une cage d'escalier, rendue glauque par la lumière blafarde des néons malgré le carrelage bleu ciel aux murs, mon accompagnateur s'arrêta sur le palier et commença à manœuvrer l'interrupteur de la lumière comme s'il s'était s'agit d'une manette de télégraphe Morse. J'allais lui demander à quoi il jouait quand un discret déclic au niveau du mur face aux marches attira mon attention, tandis que mon compagnon se dirigeait vers l'endroit en question et appuyait sur le carrelage. Aussitôt, une partie de ce dernier pivota sur lui-même comme une porte pour dévoiler le contenu d'un petit renfoncement de 40 centimètres de coté : un projecteur de film 8mm encore plus rouillé que celui de mon grand-oncle chargé avec une bobine et muni à son extrémité d'un visionneur de diapos à angle droit.

  -   Pas mal comme cachette, n'est ce pas ? Fanfaronna-t-il fier comme un coq. En prenant les précautions nécessaires, nos ennemis obscurantistes ne pourront pas trouver et détruire ce dernier témoignage survivant des expériences impressionnantes – que dis-je, incroyables – que nous avons mené il y a de cela bien des années maintenant. Votre mission, que vous vous devez d'accepter eu égard à votre intégrité de scientifique, consiste donc à conserver et protéger cette bobine contre les assauts de tout ceux qui veulent faire stopper les progrès de la Science. Mais vous serez d'autant plus convaincu de l'importance de votre mission après avoir visionné ce document unique, termina-t-il en appuyant sur le bouton de mise en route.

L'écran minuscule s'illumina quelques secondes avant qu'une image tremblotante aux couleurs délavées n'apparaisse. La première séquence me déconcerta d'emblée, car non seulement on y voyait une sorte de gigantesque lion sans crinière devant bien faire trois mètres de long se conduire comme un petit chaton sous les ordres d'une jeune femme en blouse blanche, mais cette dernière arborait une belle paire d'oreilles félines très mobiles qui n'aurait pas déparé chez une cat girl de manga... Le fauve et sa maîtresse furent presque aussitôt rejoints par plusieurs autres jeunes femmes vêtues de longues robes aux imprimés floraux façon baba-cool qui arboraient pour certaines, outre les oreilles animales déjà mentionnées, une queue plus ou moins touffue et trop mobile pour ne pas comporter d'animatronique. La suite du métrage, montrant une renarde anthropomorphe dans des vêtements de sport moulants en train de réaliser ce qui ressemblait à de l'aérobic devant un fond noir quadrillé de blanc, me laissa quelque peu subjugué. Moins par la virtuosité et la précision des gestes accomplis par cette jeune créature humanoïde que par sa beauté sauvage et l'éclat de sa magnifique fourrure touffue d'un roux flamboyant. Même si cette portion du film était destinée à permettre le recueil et l'analyse des mouvements fins de la personne en question, il s'en dégageait comme une atmosphère gracieuse et légère. Changement complet d'ambiance pour la fin : j'y retrouvais ma mignonne renarde engoncée dans une tenue camouflée complète avec armement mais sans casque – compréhensible au vu de ses larges oreilles – effectuer un parcours du combattant en y mettant toute son énergie et sa souplesse, accompagne par le défilement d'un chronomètre placé en incrustation en bas à droite de l'image.

La fin de la projection s'accompagna pendant quelques secondes du classique claquement rythmique de l'extrémité libre de la pellicule contre le cadre métallique du projecteur avant que le barbu ne l'éteigne. Je m'apprêtais à lui dire simplement : "C'est tout ? " quand nous fûmes interrompus.

  -   Tiens donc, on dirait que le vieux schnock parano s'est trouvé un remplaçant... Bon, assez bavassé, aboulez la cassette sans faire d'histoire.

L'individu qui nous avait ainsi interpellés possédait l'allure malingre et le visage chafouin de ce genre de type que l'on ne souhaite pas rencontrer au détour d'une rue déserte... mais le fait de se trouver en bas des escaliers menant au palier le rendait encore plus petit et minable qu'au naturel.

  -   Jamais, vous m'entendez, jamais cette bobine ne tombera entre les mains des inquisiteurs obscurantistes auquel vous obéissez servilement et qui ne veulent qu'une seule chose : empêcher la marche vers le progrès ! Mon jeune ami, voici l'occasion de faire vos preuves en nous débarrassant de ce sbire malfaisant !

  -   Tu saoules, le vieux ! Quand le Prof veut quelque chose, il faut pas se faire prier, ou sinon... dit-il en faisant jaillir dans sa main un couteau papillon avant de commencer à monter les marches.

Son sourire mauvais et la lueur sadique dans son regard m'incitèrent à ne pas foncer inconsidérément dans la bataille : combattre à mains nues un adversaire armé et au moins aussi fort que moi était vraiment risqué, mais s'il faut... percevant un mouvement sur ma gauche, je crus devoir faire face à un second assaillant mais aperçus en fait mon commanditaire en train de se carapater à toutes jambes !

  -   Eh eh, c'est vraiment un peureux ce vieux schnock. Bon toi, t'es pas encore trop impliqué dans cette affaire, alors passe-moi la cassette sans faire d'histoire et je laisse partir.

Croire sur parole ce truand ? Non mais ça va pas ! J'eus alors une idée pour me débarrasser, au moins temporairement, de ce malandrin et la mis en application : faisant semblant de reculer contre le mur du fond, j'attendis qu'il posa le pied sur le palier pour détendre violemment ma jambe droite appuyée contre le mur et me servir de mon pied gauche comme pivot pour ainsi lui envoyer un puissant coup de pied dans le torse. Le résultat dépassa mes espérances, car non seulement il fut projeté avec force dans l'escalier et alla bouler contre les marches, mais les gémissements de douleur et l'angle bizarre formé entre ses pieds et se jambes et au niveau de son poignet droit ne cadraient pas trop avec la bordée d'injures que je m'attendais à essuyer avant qu'il ne se remette rapidement sur ses pieds.

Vu que mon coup d'éclat n'avait pas rendu mon adversaire aveugle ou amnésique, il me fallait mieux emporter la bobine avec moi pour la placer en lieu sûr et partir d'ici le plus discrètement possible. Au moins, je connaissais quelqu'un qui pourrait m'aider à l'analyser et l'authentifier...

  -   Salut, Théo ! Comment ça va ?

  -   Plutôt bien, étant données les circonstances. Encore désolé Mathias d'arriver ainsi à l'improviste, tentai-je de m'excuser platement, mais j'ai vraiment besoin de tes connaissances de vidéaste amateur et je pouvais difficilement te donner plus de détails au téléphone.

  -   Allons, ce n'est pas grave, intervint Anna. Par contre chéri, il se fait tard et le dîner est bientôt prêt. je vais essayer d'en préparer un peu plus pour notre invité impromptu, dit-elle en se tournant vers son compagnon.

Ils me demandèrent juste comme "compensation" de leur raconter dans le détail ce qui m'était arrivé aujourd'hui, ce que je fis sans me faire prier.

  -   Eh bien, te voilà devenu un véritable agent secret... 007 va avoir de la concurrence !

  -   Je serais plutôt 007 ½ vu mes capacités physiques plus que limitées.

  -   Suffisantes pour envoyer valdinguer un sbire armé et le mettre hors de combat !

  -   Peut-être, mais je n'ai pas envie de me retrouver traqué le reste de ma vie par je ne sais qui et pour je ne sais quelle raison. Cependant, j'ai ma petite idée sur le moyen de réduire la menace posée par ce film, dis-je en tapotant le boîtier contenant la bobine de 8mm.

  -   Tu nous diras ça lors d'une petite séance de projection privée après le repas. En attendant, ne tardes pas à manger ou ton assiette va refroidir...

La table de montage de Mathias, avec son écran de 35cm de diamètre et sa mécanique bien huilée, nous offrit des conditions de visionnage bien meilleures qu'avec le projecteur de la cachette et je pus noter des détails qui m'étaient passés inaperçus auparavant, comme les reflets des membres de l'équipe de tournage dans les vitres ou le type d'arme portée par la renarde. Les réactions, plutôt incrédules comme je m'y attendais un peu, ne se firent pas attendre à peine l'écran redevenu noir.

  -   Elles sont trop mignonnes ces filles-chat ! Je me demande si on appelait déjà cela du cosplay à l'époque, mais leurs costumes sont extraordinairement réussis... commenta Anna.

  -   Je savais qu'ils abusaient du LSD dans les années 70, mais à ce point... Étant donné la date imprimée sur l'amorce blanche en début de bobine et le fait que ce type de film amateur devait être utilisé dans les six mois sous peine de se voiler progressivement, ces séquences ont toutes été tournées dans la deuxième moitié de 1973. Mais tu ne vas tout de même me soutenir que tu crois les généticiens d'il y a 30 ans capables de réaliser des hybrides humain-animal pareils alors que les thérapies géniques arrivent à peine aujourd'hui au stade opérationnel...

  -   Non, je songe plus à des techniques non génétiques : chirurgie, greffes, stimulations endocriniennes, des choses dans ce genre-là. Mais je pense avoir trouvé un argument plaidant pour un film non truqué, au moins pour le premier tiers : il y a dans le cahier de labo que m'a remis le barbu des références biblio aux travaux de Alvarez, pionnier des neurosciences expérimentales. Il a surtout été célèbre dans les années50-60 pour être parvenu à modifier le comportement d'animaux dangereux comme des taureaux via des électrodes implantées dans les lobes cérébraux, au point d'être capable de les "télécommander"... Or il me semble que l'énorme tigre au début du film porte une grosse plaque métallique au sommet du crâne.

  -   Tu as probablement raison sur ce point, me concéda Mathias en repassant les images en question au ralenti, mais étant données les applications possibles au combat d'un tigre télécommandé et le parcours du combattant... cela voudrait dire que les militaires sont impliqués et c'est vraiment pas cool.

J'objectais que l'armée française, malgré sa réputation actuelle de maladresse et d'incompétence, aurait fait les choses correctement en envoyant des gendarmes en civil voire des commandos spécialisés, plutôt qu'un minable sbire atteint de la maladie des os de verre... Devant son regard interrogatif, je précisais rapidement qu'il s'agissait d'une anomalie génétique qui provoque une ostéoporose précoce et une prédisposition aux fractures au moindre choc un tant soit peu violent.

  -   C'est vrai que la situation vire au sous-James Bond bien nanar ! s'exclama Anna sans pouvoir s'empêcher de rire. Mais au fait, on ne sait toujours pas quelle est ta fameuse stratégie pour te débarrasser de la menace de cette bobine.

  -   Eh bien, vu que nos... mes adversaires veulent la récupérer pour la mettre au secret ou la détruire, le meilleur moyen de les en empêcher est d'en diffuser le contenu de manière massive et distribuée sur Internet. Mathias, tu as bien un caméscope semi-pro dans ton matériel, n'est-ce pas ? Tu ne pourrais pas filmer l'écran de la table de montage et envoyer le tout sur Youtube ou un site apparenté ?

  -   J'ai déjà essayé pour certaines des raretés que j'avais chopé par la passé et le résultat n'est malheureusement pas à la hauteur : l'écran fait plein de reflets et la compression nécessaire ensuite pour garder une taille mémoire raisonnable ruine la qualité finale, même pour les faibles standards de Youtube.

  -   Dommage, cela m'aurait sérieusement aidé à éviter des emmerdes futures.

  -   T'inquiète pas, je vais réfléchir cette nuit à une autre solution pour ne pas te laisser dans la mouise. Tu ferais mieux d'aller dormir en attendant, les cernes sous tes yeux sont d'un mauve foncé préoccupant.

Je ne me le fis pas dire deux fois et allai m'écrouler tout habillé sur le canapé du salon...

Après une nuit de sommeil sans rêves ni réveils nocturnes (très inhabituelle pour ma part) je me levais vers le coup de 7h30, horaire assez tardif pour ma part mais absolument pas gênant un samedi. Une fois douché et rhabillé, je retrouvais mon ami à la même place qu'hier c'est-à-dire devant son ordinateur.

  -   Le café ultra-fort est le meilleur allié des programmeurs, me dit-il devant mon air étonné. Sinon, j'ai quand même pris la peine de diffuser le contenu de la bande sur Youtube et Dailymotion et mes prévisions se sont confirmées : la majorité des commentateurs crient au fake ou à la pub déguisée car la vidéo est de trop mauvaise qualité pour être crédible. Il y a même une guéguerre qui a démarré à coup de "Furries are Teh hawt" et "Yiff in Hell, furfags !" Tu y piges quelque chose à ce remue-ménage ?

Je haussais les épaules, partageant son incompréhension, avant que le profond soupir que je poussai aussitôt après ne les fassent s'abaisser.

  -   J'espère au moins que tu as fait en sorte qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à toi.

  -   T'inquiète pas, j'ai utilisé un double proxy situé aux USA couplé à un nouveau compte sur chacun des sites de vidéo. En plus, pour te remonter le moral, j'ai retrouvé au milieu de mon fouillis de favoris Internet le site "Lost in Light" que voici.

Regardant par-dessus son épaule, je pus lire que ce site était destiné à "la restauration et la diffusion de films amateurs anciens en 8mm et Super8" et qu'il offrait gratuitement leur conversion en DVD et leur diffusion sur le site, moyennant l'envoi des films en question aux frais de l'expéditeur. Exactement ce qu'il me fallait, mais je n'avais pas suffisamment foi dans les services postaux internationaux pour leur confier l'original de la bobine. Il nous fallait donc réaliser une copie de sauvegarde et je demandai si c'était possible à mon ami, qui vérifia rapidement quelques détails sur Internet.

  -   Il y a une boutique dans le Marais, à dix minutes en métro d'ici, qui faisait dans la restauration de films argentiques il y a encore deux ans. J'ai un pote qui y travaille et qui pourra peut-être nous aider.

  -   Excellent ! tu peux me filer l'adresse, histoire que je m'y rende avant de rentrer chez moi ?

  -   Non.

À la dureté de sa voix et de son ton n'admettant pas la réplique, son refus était catégorique.

  -   Tout d'abord, parce que c'est trop risqué que tu t'y rendes seul alors que des agents ont très bien pu te prendre en filature jusqu'ici, malgré tous les détours que tu m'as dit avoir fait hier soir pour venir me voir. Ensuite, parce que je suis maintenant aussi impliqué que toi dans cet affaire et que Hervé a plus de chances d'accéder à mes requêtes qu'aux tiennes. Enfin, parce que la boutique n'ouvre qu'à 10 heures, ce qui nous laisse le temps de nous préparer pour contrer une éventuelle filature, ajouta-t-il avec un petit sourire...

Les ennuis commencèrent dès la descente dans la station de métro.

  -   Ne te retourne pas, je crois qu'on est suivis, me chuchota Mathias tout en plaçant brièvement sa main devant son épais verre gauche pour s'en servir comme rétroviseur. Oui, c'est bien lui, l'homme à l'imperméable et chapeau de feutre. Bon, on applique la procédure comme convenu : un, deux trois !

Nous nous alors mis à courir en direction des portillons de contrôle, badges d'accès sans contact déjà en mains pour ne pas perdre une seconde et slalomant adroitement entre les autres voyageurs, ne nous arrêtant qu'une fois assis dans une rame en partance. Une fois que la tension fut retombée et qu'un rapide coup d'œil nous permit de constater l'absence de notre poursuivant, je ne pus me retenir de pouffer et mon ami m'en demanda la cause.

  -   Tu vois, j'ai regardé une seconde en arrière pour voir si celui qui nous suivait était toujours à nos trousses. Non seulement il avait une allure de détective privé à la petite semaine encore plus voyante que ce que j'avais imaginé sur le coup quand tu me l'as décrit, mais il essayait d'utiliser un ticket magnétique classique... dans un portillon prévu seulement pour les badges sans contact !

Le fou rire passé, nous tombâmes d'accord plus sérieusement sur le fait que ce détail constituait un indice, maigre mais tangible, sur le type d'adversaires que nous avions à affronter : seul quelqu'un peu familier avec les transports en commun parisiens ou ne les utilisant pas souvent pouvait encore utiliser des coupons classiques.

Le trajet jusqu'à la boutique se fit sans encombre et Mathias put discuter tout son saoul, et dans un jargon technique totalement incompréhensible pour moi, avec son ami afin d'essayer de le convaincre du caractère important et quelque peu urgent de notre demande. Leur complicité visiblement profonde et l'absence de tout autre client en ce samedi matin sembla peser en notre faveur dans la balance, car le vendeur le fit passer après un moment derrière le comptoir puis dans l'arrière-boutique. Ils y restèrent au moins dix bonnes minutes tandis que je surveillais les abords du magasin, l'oreille aux aguets au cas où Mathias aurait eu des ennuis de son coté.

  -   C'est bon, on a eu pas mal de bol, me dit-il en revenant s'asseoir en ma compagnie : Hervé avait encore stocké dans la réserve le duplicateur de pellicule et il nous a juste fallu le remettre en état de marche. Le processus de duplication va prendre environ 90 minutes du fait de la technologie plutôt ancienne employée - impression contact directe, si ça te parle – mais la copie sera de première qualité pour un prix d'ami : celui de la pellicule plus la moitié de ce qu'il me facture d'habitude en main d'œuvre.

  -   Dis-moi comment ça va faire, histoire que je te rembourse.

  -   Tut tut tut... Je vais conserver cette copie de mon coté comme on en a convenu ce matin avant de partir et je la considère donc comme un cadeau de ta part. tu n'as donc pas à me la payer.

Nous avons alors passé le temps à parler de tout et de rien, mais surtout pas de l'affaire qui nous occupait tous les deux. Pendant ce temps, les rues commencèrent à s'animer et la maigre foule initialement présente se mit à grossir progressivement. On put notamment remarquer les évolutions d'un prédicateur évangéliste du type "casse-bonbons" qui se mit en tête de haranguer les passants avec son mégaphone, au moins jusqu'à l'arrivée d'une bande de banlieusards bien décidée à vérifier sa capacité à tendre l'autre joue face à un poing américain, suivies de celles d'un imposant rappeur noir portant sur son épaule un énorme radiocassette probablement antédiluvien et accompagné d'un petit acolyte maigre comme un clou qui dansait fiévreusement sur la musique boom-boom diffusée par le radioblaster.

La première erreur de notre part fut commise quasi inconsciemment quand Mathias, poussé par l'habitude, commença à prendre le même trajet pour le chemin du retour et que je le suivis sans remarquer le problème. La seconde le fut lorsqu'il se rendit compte de la première et voulut la compenser en prenant un raccourci par une rue latérale, qui se révéla tout aussi étroite et tortueuse que déserte. En bref, le lieu presque idéal pour une embuscade... ce qui nous fit redoubler de prudence. La seule personne que nous vîmes devant nous fut un petit homme maigrichon et dépenaillé, qui restait planté bêtement devant la minuscule vitrine d'un buraliste en comptant visiblement sa menue monnaie.

  -   Eh man, t'as pas une clope ? nous lança-t-il tout de go en se retournant à notre approche.

Dommage, mais aucun de nous deux ne fumait. Par contre, lui avait tout intérêt à arrêter le café serré entre autres choses, car il tremblait de partout.

  -   Oh merde ! T'as pas un peu de monnaie alors ?

La dénégation fut cette fois-ci plus hypocrite, mais cet énergumène ne nous plaisait pas et devait être un de ces clodos clopeurs ou ivrognes aux poches perchées dont on n'arrive pas à débarrasser Paris, aussi détournai-je mon regard quand nous passâmes notre chemin.

Soudain, un mouvement brusque dans mon champ de vision périphérique me fit pivoter sur mes talents et poser la main sur la poignée de la dague dissimulée dans mon blouson, mais c'était trop tard. Je ne pus qu'entendre sans rien faire le cri poussé par mon ami avant qu'il ne s'effondre sur les pavés, frappé par derrière. Son agresseur, au lieu de s'en prendre ensuite à moi ou d'achever sa victime comme tout "bon" voyou le ferait, restait planté là avec son couteau à cran d'arrêt à la main à trembler de plus belle tandis que le fou rire nerveux qui le secouait de plus en plus fort ne faisait qu'accroître ma fureur.

Tout se joua en un éclair : dégainer, me propulser vers la cible, planter des deux mains la dague dans le ventre, le fendre de bas en haut avec force, incliner la lame vers le haut et pousser d'un coup pour perforer le cœur, saisir le regard étonné et hagard de la cible pendant une minuscule seconde avant qu'il ne devienne vitreux, enfin la repousser violemment du plat de la main et la voir s'effondrer en arrière comme un pantin sans fils.

L'impression que mon esprit avait seulement été spectateur de tout la scène et le fait d'avoir accompli ces gestes meurtriers – dont je me souvins plus tard avoir lu la description dans un polar historique sur Alexandrie – sans aucune hésitation ni fausse note ne me laissait pas de doute sur le terrifiant état d'esprit qui me gouvernait alors. Je ne souhaite à personne de subir cette fureur froide, où se mêle les plus violentes pulsions homicides au sang froid le plus tenace, car le jugement – et donc la conscience du caractère mauvais de ses actes – y reste intact tout en étant totalement impuissant.

Percevant un bruit de pas sur ma droite, je me sentis me tourner aussitôt dans cette direction pour faire face au danger. Je pus identifier presque immédiatement le grand rappeur noir de tout à l'heure à son énorme radiocassette, mais ne surpris pas aucune émotion sur son visage hormis une brève expression de dégoût – ou plutôt de reproche en fait - lorsqu'il regarda le corps de celui que je reconnus alors comme étant son compagnon amateur de techno... et sûrement son complice. Aussi sentis-je tous mes muscles se tendre à nouveau en une posture de défense quand il passa le radioblaster dans sa main gauche pour pouvoir plonger l'autre dans la poche ventrale de sa doudoune et en retirer une arme. Normalement, n'importe qui avec un pistolet automatique Luger braqué sur lui aurait au moins les chochottes, pour ne parler que des situations les moins déshonorantes, mais mon "dédoublement de personnalité" me rendait aussi froid et analytique que Spock devant un jeu d'échecs. Toujours aussi impassible lui aussi, le grand costaud me fit apparemment signe de jeter mon arme à terre en agitant la sienne vers le sol, puis pointa brièvement un Mathias toujours inanimé avant de décrire dans l'air avec le bout du canon deux cercles concentriques et ce qui ressemblait à un huit, le tout sans dire un traître mot.

Comme je me tenais toujours immobile, refusant d'obtempérer à ces menaces que je savais maintenant liées à la bobine, il commença à montrer des signes d'impatience et à me menacer plus ouvertement de son arme, sans toutefois donner l'impression de vouloir me plomber dans la seconde. Puis étrangement, il fit glisser la large poignée du radiocassette vers son coude gauche et en profita pour armer le Luger : cette fois-ci, ça allait sûrement commencer à chauffer vraiment pour ma pomme... Plus que jamais concentré et à l'affût, mon esprit capta les moindres mouvements de la biellette d'armement qui se pliait en faisant reculer le bloc percuteur... avant de rester en place en position arrière !

Comme mu par une volonté impérieuse et incontrôlable, je sentis mon pied droit prendre appui sur le bord du trottoir puis mes jambes se déplièrent d'un coup, me propulsant à une vitesse folle vers ma nouvelle cible que visais ma dague tenue à deux pour une attaque en puissance. Il eut tout juste le temps de brandir son radioblaster comme un bouclier et parvint à arrêter partiellement mon coup : si le plastique de l'objet dévia la lame vers le haut au prix d'une profonde entaille, la garde se coinça contre le bord inférieur et entraîna l'ensemble vers son menton avec une force que je me connaissais pas. Le choc fut d'une telle violence que ma cible fut projetée en arrière et tituba en reculant, manquant de se rétamer par terre lorsque son talon heurta le trottoir, mais il n'avait pas poussé un seul cri ! Comme il avait lâché radio et pistolet au moment de perdre l'équilibre et que mon corps continuait à avancer implacablement vers lui, le visage sûrement figé comme un masque de cire mais le regard ardent de détermination à lui régler son compte, la courte bataille s'acheva par la débandade éperdue de l'ennemi.

Tandis que je contemplais mon adversaire prendre la poudre d'escampette sans demander son reste, une rapide succession de coups de chauds et de sueurs froides marqua mon retour à un état de conscience plus normal. J'étais fourbu comme si j'avais tenté de courir un 110 mètres-haies, alors même que cette séquence d'action intense n'avait pas dû durer plus de 30 secondes comme mes crises précédentes. La première chose que je remarquai alors fut le son modulé sortant du radioblaster à moitié démantibulé par terre, dont je découvris rapidement la cause et y mit fin avec la rage de m'être fait avoir comme un bleu, mais un faible geignement derrière moi me ramena encore plus durement à la réalité et me fit me retourner le cœur débordant d'inquiétude.

  -   Mathias ! m'écriai-je en m'agenouillant brutalement auprès de mon ami. Est-ce que ça va ? Bon sang, j'ai bien cru que ce petit salopard t'avait réglé ton compte !

Je le vis grimacer de douleur tandis qu'il s'appuyait sur un coude pour se tourner vers moi.

  -   T'inquiète pas, je faisais juste le mort en attendant que ça se tasse... Se rendant compte du très mauvais choix de ses mots, il tenta alors de me rassurer d'un sourire timide sur son visage pâle. Ne t'inquiète pas, je te dis, la blessure n'est pas sérieuse et ce grâce aux précautions qu'Anna m'a fait prendre en plus de notre plan.

Il souleva alors un pan de son blouson, dévoilant l'espèce d'armure de plaques-corset aux couleurs chatoyantes qu'il portait par-dessus sa chemise et qui le boudinait un peu. La surface rendit bien un son métallique lorsque je la tapotai avec le doigt, alors que je m'attendis plutôt à du plastique pour un tel accessoire de cosplay.

  -   Même si cette armure improvisée à dévié partiellement le coup, il n'en reste pas moins que tu as une longue entaille au coté droit et qu'elle a déjà complètement imbibé de sang la doublure de ton blouson. Il nous faut appeler un médecin ou le SAMU pour qu'il te soigne.

  -   D'accord, me répondit-il d'une petite voix blanche, mais leur ambulance me passera jamais dans une rue aussi étroite. Il va nous falloir bouger d'ici.

Il réussit d'ailleurs à se remettre debout presque sans aide, même s'il me fallut passer mon bras sous son aisselle droite pour le soutenir. C'est alors qu'il remarqua le corps inerte de son agresseur.

  -   Mais dis donc, celui-là, il aurait plus besoin d'aide que moi, non ?

  -   J'en doute fort, crois-moi, j'en doute fort...

Et c'est ainsi que nous nous éloignâmes clopin-clopant du lieu du guet-apens, sans que personne n'ait été témoin de tout la scène...

Je suis sorti de l'hôpital où j'avais laissé mon ami en observation tout à la fois épuisé, sonné et déprimé. j'avais eu plus que ma dose supportable de péripéties pour la journée, encore du mal à prendre conscience que j'avais tué quelqu'un de sang-froid, et un puissant sentiment de culpabilité à l'idée que Mathias aurait pu y rester dans une affaire qui ne le concernait en rien et dans laquelle je n'aurais jamais dû l'impliquer. Le retour à la maison, bien calé dans la voiture d'un ami policier, se déroulât comme dans un rêve brumeux, tant j'étais trop fatigué pour penser clairement.

Le lendemain matin, après une courte nuit agitée et entrecoupée de manière prévisible par maints cauchemars, je butai sur le sac traînant au milieu de la chambre qui contenait mes affaires et le vidai alors machinalement sur la table. Il y avait dedans, outre bien sûr ma copie de la bobine de 8mm, le cahier de labo de l'autre parano dont je n'avais encore déchiffré que quelques lignes ça et là, le stylo publicitaire que j'avais cassé en deux pour désactiver le petit émetteur FM qui y était dissimulé, et le Luger récupéré dans le caniveau avant que le SAMU n'arrive. Il était facile maintenant de comprendre comment le grand noir muet avait pu nous pister malgré la filature ratée dans la station de métro : le radiocassette comportait deux circuits identiques de réception radio, l'un branché à l'antenne télescopique classique et l'autre à une antenne circulaire dissimulée dans le pourtour du faux haut-parleur de gauche. Ils constituaient une fois couplés entre eux un radiogoniomètre rudimentaire mais suffisant pour connaître la direction et distance approximative de la cible en fonction du volume sonore reçu de l'émetteur.

Un coup d'œil plus attentif à l'arme que j'avais maintenant dans les mains me permit de constater, outre l'absence prévisible de munitions dans le chargeur, la présence d'une languette plastique rouge insérée dans le canon et indiquant une démilitarisation du pistolet : non content d'être un électronicien amateur plutôt ingénieux, mon adversaire mutique s'était essayé à l'art du bluff.

Considérant dans leur ensemble tous les objets éparpillés sur la table et essayant avec difficulté de démêler l'écheveau qu'ils représentaient, je me plaçai dans ma posture favorite de réflexion : les pieds – sans chaussures – sur le bord, appuyé nonchalamment sur le dossier de la chaise, le regard un peu dans le vague. Or, à ce moment-là, les stores extérieurs se mirent à osciller sous l'effet du vent, laissant la lumière issue des lampadaires danser sur le papier-peint du mur et y faire scintiller de menus objets placés sur l'une des étagères encombrées. C'était une série de munitions offertes par ce même ami qui m'avait raccompagné chez moi, avec un exemplaire de chaque calibre utilisé dans son service : depuis l'imposante cartouche de flashball jusqu'au petit 6.35 en passant le .357 Magnum... et le 9mm Parabellum. Je pris précautionneusement cette dernière en main et y contemplais la complémentarité entre les reflets cuivrés de la douille et ceux plus ternes du plomb recouvrant le noyau d'acier de la balle. La pensée d'avoir en main le moyen de rééquilibrer la partie en cours se figea comme une évidence, l'équation passant de 8mm+0=en danger à 8mm+1=danger... pour mes ennemis et eux seulement.

C'est dingue ce que l'on peut trouver sur Internet comme renseignements précis et utiles dans n'importe quel domaine possible et (in)imaginable, pour peu que où l'on maîtrise l'anglais et sache à peu près où il faut chercher. En tout cas, après plusieurs heures de documentation et travaux manuels précis, je remerciai silencieusement Charles Bronson, Charlton Heston – et autres parangons de l'application de la loi du talion par l'emploi répété du calibre 12 – au moment de revisser le canon du Luger et ainsi de le remettre en état de marche. Il ne restait plus qu'à y glisser la cartouche et armer le tout, ce qui fut fait dans un claquement sec... couvert par d'autres venant de la porte d'entrée.

  -   Ouvrez ! Police Judiciaire.

Laissant échapper entre mes dents serrées une exclamation de surprise qui confinait au juron le plus grossier, j'enfournai prestement l'arme dans le sac, mais avais-je vraiment le droit d'être surpris ? Les policiers avaient forcement dû être alertés de la présence d'un homme éventré sur la chaussée, soit par le premier passant venu, soit après que les médecins du SAMU aient constaté sur place son décès. Poussé par l'habitude, je regardai par le judas et vit devant moi deux hommes en uniforme, l'un blanc et à l'allure un peu quelconque, l'autre noir comme l'anthracite et d'une carrure imposante me rappelant bizarrement quelqu'un, bien que sa mâchoire soit partiellement masqué par un gros bandage.

  -   C'est pour quoi, demandai-je à tout hasard, saisi d'un gros doute.

  -   Bah... Une affaire de meurtre au couteau ou vous êtes directement accusé, répondit le blanc.

Ça commençait bien ! Les poulets ont généralement plus de tact quand il s'agit de se faire ouvrir par un assassin présumé.

  -   Dis donc, vous y allez fort ! C'est un peu gros à avaler... vous pouvez me montrer vos cartes et me donner vos noms, histoire de vérifier ?

  -   C'est que... on est policiers et on n'a pas à vous monter nos cartes à moins que vous soyez un des nôtres, répondit mon interlocuteur d'une voix mal assurée.

J'en étais sûr ! En plus, le noir n'avait pas moufté de toute la scène...

  -   Raté, les couillons, je vous ai reconnus ! Et toi le black, je veux bien te rendre ton flingue... mais enfoncé bien profond dans ton cul et le doigt sur la détente !

S'ensuivirent comme je m'y attendais jurons et noms d'oiseaux bien sentis, accompagnées de menaces de représailles dont certaines avaient trait à leur complice éviscéré par mes soins, jusqu'à ce que je vois le grand noir reculer de quelques pas dans le couloir. Je reculai prestement au moment où retentit le coup sourd d'une épaule musclée contre la plaque de bois recouvrant la porte. Bien qu'elle soit semi-blindée comme toutes celles de l'immeuble, sans que cela puisse se remarquer de l'extérieur, je ne faisais pas complètement confiance dans cette barricade naturelle et couru vers la table m'emparer de mon poignard et du Luger.

"OK... si la porte finit par céder contre toute attente, le premier assaillant va sûrement s'emplâtrer dans le mur de la salle de bains et je pourrais le fumer d'une balle entre les deux yeux. Quant à son complice, s'il s'obstine alors que l'autre baigne dans son sang, je vais lui faire subir le même sort qu'à l'autre escogriffe..." Furent mes premières pensées, mais je n'étais pas en état de fureur froide et ma conscience reprit vite le dessus. "Dis, tu crois pas qu'il serait préférable de ne pas semer les cadavres comme ça, non ? En plus, avec tout le ramdam qu'ils font, il va forcement y avoir témoins et donc enquête si on retrouve ces deux-là refroidis sur le pas de ta porte. Autant appeler la police toi-même et les faire arrêter en flagrant délit."

Aussitôt dit aussitôt fait, la standardiste se montrant vite convaincue de l'urgence de la situation du fait des coups contre la porte et des injures. L'attente qui suivit, bien qu'elle n'a pas dû dépasser deux minutes en réalité, me parût interminable malgré ma détermination et je fus grandement soulagé d'entendre un tonitruant "Police ! Personne ne bouge !" suivi d'un pathétique "Tirez pas ! Tirez pas ! On se rend." qui eut le don de me faire sourire.

Cette fois-ci, je ne pus échapper à un passage au commissariat pour à la fois porter plainte et être interrogé en tant que témoin direct – et seulement en tant que témoin, vu que j'avais réussi à dissimuler le pistolet avant d'ouvrir la porte aux vrais policiers et qu'ils n'avaient rien remarqué – de cette nouvelle agression. Feignant de ne connaître ni l'identité des deux hommes ni le mobile de leur attaque, je me récriai et niai tout en bloc quand l'un des policiers m'informa que le pseudo-détective privé m'avait accusé d'avoir tué leur complice. La tactique sembla fonctionner puisqu'on me laissa repartir peux après en me rassurant sur ma sécurité à court terme : le flag' vaudrait aux deux malandrins de rester au trou après leur garde à vue.

Finalement, je reçus une dernière visite tardive ce jour-là : celle de mon ami de la maison poulaga, qui me rassura aussitôt sur le caractère non-professionnel de sa venue et m'invita au restaurant pour m'aider à me remettre de mes émotions. À la nuit tombée, avant que nous ne nous séparions sur le pas de ma porte – à peine égratignée par les chocs du "rappeur" noir –, il me remit une enveloppe avec instruction d'en détruire le contenu après lecture. J'y découvris les photocopies du procès verbal d'interrogatoire de l'homme à l'imper : il s'était mis à table et avait balancé une foule de renseignements comme le nombre (3), les surnoms (Duralex, l'Excité et Motus, pas difficile de deviner qui était qui) et l'état de leurs complices (un cassé de partout et un mort, ce qui corroborait mes information de première main), leurs lieux de planque habituels... ainsi que les noms de certains de leurs commanditaires et contacts, parmi lesquels j'en reconnus un qui était aussi mentionné dans la cahier de laboratoire.

Maintenant que l'auteur de ma traque était identifié avec certitude, la préparation de la contre-offensive pouvait débuter...

L'entrepôt SNCF désaffecté où je me tenais prêt à l'action était dans un état aussi déplorable de celui de tous les autres bâtiments de cette petite zone industrialo-pavillonnaire, déshéritée et coincée entre le périphérique bruyant d'un coté les barres HLM des cités dites sensibles de l'autre : en friche ou en passe de l'être, les murs couverts de graffitis ou suintant de moisissure, peuplé de pauvres gens désœuvrés par le chômage et de marginaux rendus hagards par le manque... Vraiment pas l'endroit où s'attarder la nuit, mais je ne comptais pas traîner dans le coin très longtemps après l'opération. Dans le champ de vision de mes jumelles, l'endroit où devait se trouver d'après mes recoupements d'informations sur Internet et mes repérages sur Google Maps la personne responsable de mes ennuis : une bicoque délabrée située au milieu d'un parc que l'absence prolongée d'entretien avait presque transformée en jungle. Je notai l'emplacement des brèches dans le mur d'enceinte me permettant d'approcher à revers du portail principal, sûrement surveillé de l'intérieur, puis retournai vers l'escalier métallique branlant du hangar.

La porte de derrière qui menait aux cuisines était aussi pourrie que le reste de la baraque et visiblement la serrure en avait été arrachée de longue date, ce qui me permit de l'ouvrir sans avoir à la crocheter comme prévu mais après avoir quand même jeté un coup d'œil par le trou béant pour vérifier qu'il n'y avait personne. L'épouvantable grincement généré par son ouverture fut heureusement couvert par le bruit émis d'une télé poussée à fond diffusant une émission débile, mais le désordre et la saleté de l'intérieur était encore pire que dans mon imagination, les bouteilles de bière vide et autres restes moisis de pizza constellant le sol ayant failli me faire glisser à la renverse à deux reprises. Nouveau coup d'œil dans un trou de serrure, celui de la porte menant au salon, où je pus apercevoir le premier garde : un homme plutôt petit, engoncé dans un fauteuil roulant faisant face à la fois à la fenêtre donnant sur l'avant du parc et à une télévision au jacassement saturé de parasites, dont les jumelles et le talkie-walkie étaient posées sur un tabouret à portée de main. Les reflets dans la vitre me permirent de reconnaître d'emblée qui me tournait là le dos.

  -   Un geste et je te fume la cervelle ! criai-je – autant pour intimider que pour couvrir le bruit du poste – tout en braquant mon pistolet sur le crane du sbire. Où est ton patron ? Allez, ne m'obliges pas à te faire subir le même sort qu'à ton complice l'Excité...

  -   Il est... eh... en haut comme d'hab. Sort jamais de sa chambre.

En guise de remerciement, je l'assommai d'un coup de crosse sur la tempe ou du moins espérai-je ne l'avoir assommé, même si la minerve qu'il portait devait avoir empêché ses vertèbres de se briser comme du verre.

Une fois monté l'escalier vermoulu – j'avais davantage peur qu'il ne s'effondre sous mes pas que du gémissement du bois rongé par les vers qui ne manquerait pas de donner l'alerte – et exploré Luger au poing les pièces donnant sur le couloir – presque toutes vides de mobilier et sans portes, mais dont la puanteur constituait la meilleure protection antieffraction – je finis par arriver dans une sorte d'étude de notaire. La fermeture des quelques volets encore intacts ajoutés aux planches clouées en travers des fenêtres aux vitres cassées conféraient à l'ensemble de la pièce une atmosphère sombre et glauque digne d'un film de Romero, tandis que l'odeur de renfermé et de poussière sûrement centenaire donnait irrésistiblement envie de tousser tant elle était âcre et suffocante.

Après avoir laissé mes yeux s'habituer à l'obscurité, je pus distinguer posé sur le bureau un dossier non couvert de poussière et marqué "Mathilde" en grosses lettres d'imprimerie, que je pris aussitôt pour le feuilleter. Les informations contenues dedans se révélèrent si intéressantes et passionnantes que je me mis à arpenter la pièce tout en lisant, presque oublieux du contexte de ma venue et des dangers potentiels représentés par l'homme que je traquais et sa clique. Aussi ne me rendis-je pas compte d'avoir dangereusement déséquilibré une pile de vieux bouquins, posés sur l'armoire à dossiers contre laquelle je venais de m'adosser pour soulager mes jambes, qu'au moment où l'un d'entre eux s'étala au sol dans un grand "splash" qui me fit sursauter. C'était raté pour la discrétion...

Une voix chevrotante et grommellante se fit entendre derrière la porte située au niveau du bureau et elle s'ouvrit bientôt sur la silhouette de mon adversaire : non pas le savant fou à la James Bond auquel je m'étais inconsciemment attendu, mais un vieillard chenu et voûté s'appuyant difficilement sur un béquille.

S'apercevant de ma présence, il se saisit alors du talkie-walkie accroché à sa ceinture et tenta d'ameuter ses sicaires.

  -   Inutile de vous égosiller ainsi, Pr. Albert Dupuitrain, j'ai neutralisé les sentinelles, dis-je en employant le talkie pris au dit Duralex.

  -   Espèce de jeune sauvageon ! Que faites-vous ainsi dans ma demeure ?

  -   Vous devriez vous en douter, je pense, étant donné la traque que vous avez organisé à mon encontre. Les mains bien évidence sur le bureau, merci... ajoutai-je en le mettant en joue lorsque je le vis tendre la main vers un tiroir du meuble. Ma question sera donc simple : pourquoi ? Pourquoi toutes ces filatures, menaces et attaques pour une vulgaire bobine de 8mm ?

  -   Parce qu'elle représente la partie émergée de l'iceberg honteux de mes échecs, répondit-il en se posant dans le fauteuil en cuir du bureau, et aussi le résumé de ce qui fait de ma vie un ratage sur toute la ligne. Mais aussi pour des raisons bien plus personnelles.

  -   Un échec, votre tigre télécommandé ? Il constituait sûrement une arme alliant la puissance à la rapidité d'action en plus de la furtivité naturelle du prédateur, une sorte de drone avant l'heure.

  -   Sauf que les militaires m'ont ri au nez quand je le leur ai proposé pour test ! Trop lourd, trop vulnérable au feu ennemi, trop dangereux en cas de coupure du module de contrôle, qu'ils disaient...

  -   C'est vrai que j'avais oublié à quel point la technologie de commande radio pouvait être encombrante et peu fiable en 72. Il n'en reste pas moins que ce type de résultat constitue une jolie avancée par rapport aux travaux d'Alvarez sur le neuro-guidage.

  -   Peuh, c'était juste une copie à peine améliorée, presque du plagiat...

Je voulais bien lui concéder ce point dans le cas du tigre, mais pas dans celui des filles-chats. D'ailleurs, comme s'y était-il pris pour convaincre de sémillantes jeunes femmes de le laisser les transformer en des hybrides humains-animaux ? La réponse fut quelque peu déroutante.

  -   Vous vous doutez bien que ce n'est pas moi qui ai réussi à les convaincre, mais Maurice Roublier. En même temps, ne leur avait-il pas démontré que le but ultime de l'existence doit être de renouer avec les forces cosmiques de l'Univers de par leurs retrouvailles avec la part animale de leur personnalité ? ajouta-t-il avec une pointe d'ironie dans la voix.

Il me fallut quelque secondes pour me souvenir que j'avais déjà entendu ce nom, notamment lors de recherches Internet sur les détails biographiques disponibles sur ma cible, et il sentait le soufre...

  -   "Qui dîne avec le diable doit utiliser une longue cuillère" répondis-je en citant approximativement le fameux proverbe. D'après mes renseignements sur cet homme, son principal ashram New-Age durant les années 70 se situait dans un coin reculé du plateau du Larzac, non ? Autrement dit, un endroit idéal pour mener en toute discrétion des expériences très limite du point de vue éthique.

  -   Vous êtes dans le vrai, mais qui aurait accepté mes travaux sur le biomorphisme intégral avant qu'ils ne soient complètement achevés ? Les mandarins de la science officielle m'auraient entravé dans mes efforts si je n'avais pas fait profil bas avant de pouvoir les mettre devant le fait accompli. J'ai malheureusement essuyé un nouvel échec parce que j'étais alors jeune et naïf, croyant contrôler Roublier alors que c'était l'inverse. Et un jour, il décida que le grand voyage vers les Pléiades allait pouvoir commencer...

Il marqua une pause, semblant pâlir, et je compris sans besoin d'autres mots ce dont il était question.

  -   Mathilde fut la seule rescapée, car elle se trouvait alors dans la bergerie rénovée qui me servait de laboratoire et était en pleine phase de maturation des greffons faciaux.

La fameuse renarde anthropomorphique du film avait enfin un nom... D'après ce que j'avais pu lire dans son dossier, la fin de son traitement "biomorphique" et l'entraînement montré dans la deuxième partie de la bobine s'étaient déroulés ici, en pleine ville mais à l'abri des regards. Mais pourquoi lui faire ensuite subir un entraînement militaire avec parcours du combattant ?

  -   Mais pour me venger d'eux, bien entendu ! Comment pouvaient-ils refuser ma proposition de créer pour eux un surhomme mêlant les qualités sauvages de l'animal et mentales de l'humain ?

  -   Sauf que l'armée française ne comporte pas jusqu'à nouvel ordre d'hommes-loups ou renards dans ses rangs... Quelle a été cette fois-ci la raison – sûrement fallacieuse, bien sûr... – de leur refus ? demandai-je non sans une pointe de sarcasme.

  -   Elle n'a pas fait mieux aux différents tests qu'un soldat ordinaire ! Pourtant, j'avais passé tellement de temps à l'entraîner, à la faire se surpasser...

Je finissais par compatir partiellement aux malheurs passés de ce professeur maudit : n'importe qui peut finir submergé par l'amertume, à subir ainsi une telle succession de tuiles et de revers.

  -   D'ailleurs, qu'est-elle devenue ? On peut difficilement passer inaperçu pendant 30 ans avec une telle queue touffue et de grandes oreilles comme ça.

  -   Elle n'a pas eu à se cacher très longtemps : un mélanome malin, que je n'avais pu repérer sous son épaisse fourrure, a métastasé et l'a emporté moins de cinq mois après la fin de sa transformation.

Étrangement, cette nouvelle me serra le cœur comme si c'était d'une amie proche dont on venait de m'annoncer le décès. L'ambiance sinistre de la pièce me revint alors en pleine figure et un ange passa lourdement avec la rupture du fil de la conversation. Je me mis à regarder ailleurs que et avisai les armoires à dossiers placés contre le mur.

  -   Je suppose que l'ensemble des résultats concernant vos travaux scientifiques sont rangés dans ces armoires, n'est-ce pas ? Mon interlocuteur acquiesça d'un hochement de tête et je repris. Et vous ne les avez pas publiés par honte de vous-même, c'est ça ? Nouvel acquiescement, tête baissée. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas avoir envisagé la publication anonyme ou sous pseudonyme, puisque personne ne saurait que vous en êtes l'auteur ?

  -   À cause de la raison qui vous a poussé à faire intrusion chez moi et me menacer avec votre pistolet : la curiosité maladive et déplacée envers tout ceux qui tentent de cacher quelque chose, la volonté malsaine de percer à jour l'intimité des gens et de leur arracher le masque qui les protège.

Il a alors pointé un doigt accusateur vers moi, avant de retomber dans son fauteuil en se prenant la tête entre les mains et de reprendre son monologue sur un ton assourdi, comme s'il allait se mettre à pleurer. Je ne bronchai pas face à cette accusation erronée, puisque je savais que la raison principale de mon raid était de donner à cet homme une bonne leçon pour lui apprendre à m'attaquer pour une raison aussi futile. Et il semblait oublier qui était du mauvais coté du canon...

  -   Tous mes travaux ont été couronnés par un échec cuisant ou des morts inutiles. J'ai été toujours été stigmatisé par les haut-gradés ou les autres chercheurs... même mon fidèle assistant m'a tourné le dos après la dislocation tragique de l'ashram ! J'ai vécu sous l'opprobre générale toute ma jeunesse et je ne veux pas revivre cela, aussi ai-je préféré rassembler ici tous mes résultats et laisser le soin au temps d'effacer de la mémoire des hommes qui j'étais et ce que j'ai fait. Et il n'est pas question que quelqu'un remette en cause ce dessein, pas même vous !

  -   Eh bien, quelle véhémence dans la négation de ses propres accomplissements ! Professeur, vous êtes un scientifique tout comme moi et vous savez pertinemment que la base qui cimente la communauté des savants est la libre circulation des informations, quelques qu'elles soient... Avez-vous seulement songé à l'ensemble des applications possibles de vos découvertes ? Si vous êtes capable de greffer ou faire pousser une queue à quelqu'un, alors la réparation totale du corps par régénération est à portée de main : plus de problème de manque de greffons ou de rejet !

Cette perspective enthousiasmante, voire suffisamment révolutionnaire pour valoir à son auteur le Prix Nobel de médecine, ne provoqua chez mon interlocuteur qu'un vague soupir et un regard terne.

  -   Puisque vous ne voulez pas que l'histoire retienne votre nom, repris-je, alors laissez-moi prendre ce fardeau de vos épaules et m'exposer à votre place : en publiant vos articles sous mon nom, par exemp...

  -   Ah ça, jamais, tu m'entends, jamais ! cria-t-il en bondissant sur ses pieds, visiblement fou de rage. D'ailleurs, cette bobine de film que tu possèdes est ma propriété et j'en exige restitution ! Et ce n'est pas la menace d'une arme qui me fera fléchir !

Alors, poussé par la colère que je sentais monter en moi et tentais en vain de refouler, je fis la grossière erreur de lui dire la vérité sur la bobine : elle était probablement déjà arrivée au laboratoire de restauration de la société "Lost In Light" et en bonne voie d'être diffusée sur leur site. Le regard du vieil homme devint assassin et il fourra vivement ses mains dans ses manches de pull.

Je sentis mes jambes se dérober instinctivement avant même d'entre-apercevoir l'éclat métallique dans sa main, la balle du Derringer ne fit donc que me frôler la tempe gauche en faisant siffler mon oreille. Ma riposte fut immédiate, mes gestes presque automatiques, ma visée étrangement aussi rapide que sans panique, le résultat brutal et prévisible : ma cible fut projetée dans le fauteuil avec mon unique balle logée dans le thorax. Quand mes oreilles et mes yeux se furent remis respectivement de la détonation et de l'éblouissante flamme produites par le coup de feu, je pus voir qu'un fin filet de sang coulait déjà de sa bouche entrouverte.

  -   Com... Comment as-tu pu oser... porter la main sur ton propre père ?

Il devait s'attendre à ce que je vienne le secourir, mais ce fut un fou rire teinté de mépris qui lui répondit.

  -   Je n'ai pas de père, et je n'en ai jamais eu. Ce salopard a abandonné ma mère avant même ma naissance dès qu'il a su que l'objet de son petit jeu de séduction attendait un enfant ! De toute façon, vous êtes trop vieux pour pouvoir prétendre être mon géniteur.

  -   "L'échec et l'amertume creusent davantage... les rides sur le... visage des courtisanes que le blanc de céruse" me répondit-il d'une voix très faible en me semblant citer un aphorisme de Chateaubriand.

Il fut secoué aussitôt après par une quinte de toux irrépressible qui se transforma rapidement en un borborygme inarticulé, puis celui-ci diminua progressivement en intensité avant que ma cible ne se recroqueville dans le fauteuil et ne finisse par s'immobiliser. Au même moment l'alternance de chaud et de froid au niveau de ma colonne vertébrale, que j'avais redouté de ressentir, ne me laissa pas d'ambiguïté sur la permanence de la malédiction qui me frappait et continue à rester tapie au plus profond de mon esprit, attendant une occasion propice de reprendre de nouveau le contrôle....

Épilogue

... possibilité de transformation globale est prouvée expérimentalement.
Remerciements :
Cet article est dédié à la mémoire du Pr. Albert Dupuitrain, précurseur dans ce domaine.
Références :
1. Crick FHC, Watson JD (1956) Nature 177:473– 475.
2. Saunders and al. (1964) J Am Chem Soc 116:2193–2194.
3. Cram DJ (1968) Angew Chem Int Ed Engl 27:1009 –1020.
4. Lehn J-M (1968) Angew Chem Int Ed Engl 27:90 –112.
5. Pedersen CJ (1968) Angew Chem Int Ed Engl 27:1021–1027.
6. Rudkevich DM (1972) Bull Chem Soc Jpn 75:393– 413.

Cela faisait maintenant une semaine que j'allumais l'ordinateur aussitôt rentré à la maison, non pour surfer et me détendre comme d'habitude mais pour mettre la dernière main à la transcription électronique de l'ensemble des brouillons d'articles que le professeur avait laissé dans le fatras de ses dossiers.

Le transbordement de cette demi-tonne de documents papier, bandes enregistreuses cartonnées ou magnétiques, bobines de film amateur – l'une d'elles montrait Mathilde se relaxant lascivement dans un transat posé au sein de la jungle entourant la bicoque - et feuilles volantes ne m'avait prit qu'une demi-journée du week-end ayant suivi le raid. Il faut dire que je m'étais bien organisé en ayant loué une petite fourgonnette adaptée au volume à transporter, les outils nécessaires pour forcer le portail rouillé et branlant, et suffisamment de cartons de déménagement pour transférer aisément le tout dans mon petit studio. Aucun scellé ou cordon de scène de crime ne m'arrêta, preuve que soit le quartier était vraiment malfamé soit aucun témoin ne s'était manifesté.

Quelques derniers clics et le document en cours de rédaction fut exporté en PDF et mis à disposition à mon nom sur ArXiv, la plus grande base de données au monde d'articles scientifiques en accès libre. Je commençais déjà à recevoir sur ma boite aux lettre électronique des messages de tous les coins du globe en provenance de collègues me demandant des précisions, qui sur les tests histologiques employés, qui sur le protocole expérimental, qui sur les questions éthiques soulevées par "mes" travaux...

Je me mis alors à rêver au jour où, la technique encore mieux maîtrisée que du temps du Pr. Dupuitrain et les barrières légales levées, une femme osera franchir le pas décisif pour devenir une nouvelle Mathilde. Mais j'aurais probablement l'âge d'être son grand-père quand cela arrivera...