© Pr. Théodose
La nuit était bien avancée. Une activité fébrile régnait dans une des cases. Des gémissements sourds et rapprochés se faisaient entendre. Soudain, un vagissement déchira le voile de silence recouvrant le village : une fille était née. Alors que le calme était revenu, un second vagissement jaillit. L’assistante de l’accoucheuse sortit de la case et revint suivie par le marabout.
Ce dernier, en entrant, évalua la situation d’un regard et dit sentencieusement :
- A double père, double enfant. Il faut déterminer lequel des deux bébés est la mauvais jumelle, celle qui a été conçue par un mauvais esprit. Si nous la laissons en vie, elle mourra en bas âge, en entraînant sa soeur ou sa mère au pays des esprits.
- Comment faire pour reconnaître l’enfant de trop ? Demanda la sage-femme.
- Je vais m’y atteler, répondit le marabout.
Il souleva les jumelles du ventre de leur mère, qui pleurait amèrement de douleur et de honte, et les posa au sol. Il traça sur un carré d’écorce d’acacia, avec une encre mêlée de sel, des sourates. Il posa le carré sur le ventre de chacune des jumelles. La seconde hurla de tous ses poumons.
- Les démons et enfants de démons ne supportent pas le contact du sacré. Je l’emporte.
De retour dans sa case, le sorcier déposa le nouveau-né dans une jarre avant de la refermer. Une fois quelques figures cabalistiques peintes sur le pourtour, il déclama d’une voie sombre et monocorde :
Tu voulais marcher au milieu des hommes.
Que ta démarche devienne celle d’une bête !
Tu te dissimulais sous l’apparence de la pureté.
Que sur ta peau rejaillisse le jaune de la trahison et le noir du péché !
Tu te riais du malheur des hommes.
Que de ta bouche ne s’échappent plus que les ricanements de la folie !
Tu comptais profiter du millet de nos récoltes.
Que ta langue ne connaisse que le goût de la pourriture !
Le marabout sortit du village, la jarre sous le bras, et s’éloigna dans la savane environnante. Parvenu au pied d’un imposant baobab, il y déposa le récipient et repartit vers le village sans se retourner.
Douze solstices avaient été célébrés depuis ces évènements. Efia était maintenant en âge d’aider sa mère pour la corvée d’eau. Un jour où elles se rendaient à la rivière, elle remarqua une petite boule de fourrure blottie près de la piste. Elle s’en approcha, mue par la curiosité.
- Maman, c’est un bébé hyène !
- Efia, reviens tout de suite ! Une affaissée est toujours dangereuse, même toute petite !
- Mais maman, elle est faible, elle ne s’enfuit pas. Dis, tu es gentille, n’est ce pas ? Demanda-t-elle à l’hyène.
Celle-ci se réveilla et alla s’accroupir à quelques pas de la fillette, la queue frétillante.
- Tu vois, maman, qu’elle n’est pas méchante. On dirait qu’elle a envie de jouer. Allez, viens, n’aie pas peur.
Efia s’agenouilla. Le bébé hyène s’approcha d’elle et vint se blottir sur ses genoux. La mère d’Efia était resté là, intriguée par le comportement, inhabituel pour cette espèce, de ce petit.
- Maman, on peut la garder ? S’il te plait !
- Pas question ! Si on la garde, elle va manger nos poules et mordre tous nos amis !
Efia prit son plus beau regard de chien battu et implora de nouveau sa mère, qui finit par céder.
Deux ans s’étaient écoulés. Au début, les villageois avaient été à la fois méfiants envers cet animal et intrigués par son comportement quasiment domestique, mais la présence de la petite hyène était devenue banale au fil du temps. Efia et la femelle hyène, appelée Hissa, étaient devenus inséparables. Elles jouaient ensemble le plus souvent possible, et si Hissa mordillait sa maîtresse de temps à temps ce n’était que par jeu, sans intention de blesser. L’hyène n’avait jamais mordu personne et ne grognait envers quiconque. Sans ordre de sa jeune maîtresse, elle se tenait tranquille et placide à ses pieds. Malgré son caractère, l’hyène n’avait dans le village que la place d’une hyène, encore moins enviable que celle d’un chien. Elle devait se contenter des ordures les plus viles, pas même les épluchures et les os. Coucher par tout temps hors du chenil. Ne recevoir de gestes amicaux que d’Efia.
Un jour de la saison sèche, le grand-père d’Efia qui se reposait sous l’ombrage d’un vieux parapluie la fit venir auprès de lui.
- Ta petite hyène est très différente de celles que j’ai pu observer lorsque je pouvais encore chasser, commença-t-il. Normalement, les hyènes vieillissent à peu près comme les chiens, il faut multiplier les années humaines par cinq. Hissa devrait être adulte aujourd’hui.
- C’est vrai, elle ne grandit pas.
- Je dirais plutôt que toi et Hissa grandissez au même rythme.
- Mais seuls les frères grandissent au même rythme, n’est ce pas ?
- Non, pas du tout. Regarde la petite soeur de Fouad. A trois ans, elle lui arrivait au genou. En trois ans, elle a grandi jusqu’à atteindre ses hanches, alors que lui n’a pas gagné une demi-tête de plus.
- Alors, seuls les enfants nés le même…
Le patriarche la fit taire d’un doigt sur la bouche, hochant la tête dans le même mouvement. Son visage se ferma, coupant court à tout dialogue immédiat. Efia se leva, salua respectueusement son grand-père avant de sortir de la case, Hissa trottinant à ses cotés.
La saison des pluies venait de commencer dans le bruit et la fureur cette nuit-là. Efia, comme aucun des anciens d’ailleurs, n’avait jamais vu un orage aussi violent. La petite fille sursautait à chaque coup de tonnerre, tremblait de peur à chaque craquement prolongé du toit de la case. N’y tenant plus, elle se résolut à appeler Hissa à ses cotés. L’hyène, dégouttante de pluie, s’ébroua dans l’entrée et rejoignit sans bruit la natte d’Efia. Elles se blottirent l’une contre l’autre pour se rassurer mutuellement. Efia, fermant les yeux, allait goûter au calme apaisant d’un sommeil partagé quand elle réalisa l’étrangeté de la chose. Elle murmura à l’oreille de l’hyène « Nos coeurs…ils battent à l’unisson ! », et celle-ci lui répondit par un semblant de sourire.
Lorsque le jour parut sur l’horizon, Efia fit sortir Hissa avant que sa mère se réveille.
- Maman, dans quels cas les coeurs de deux personnes battent-ils à l’unisson ?
- Tu en as de ces questions ! La mélodie des coeurs, comme on dit, arrive souvent entre frères et soeurs ou entre amoureux. Mais tu n’as pour l’instant ni frère ni amant.
Elle regarda sa fille d’un air soupçonneux, mais celle-ci lui retourna un sourire innocent avant de l’aider à préparer le repas.
Le colporteur passait au village le jeudi une fois sur deux, quand son vieux scooter italien brinquebalant et surchargé le lui permettait. Comme il disait toujours, « Je vends de tout, sauf l’amour et le courage », ce qui ne l’empêchait pas de lancer des plaisanteries grivoises aux jeunes filles, sous l’œil réprobateur des parents. Il aimait aussi partager les derniers ragots avec les commères à la langue bien pendue, qu’il qualifiait de « meilleurs agents de renseignement du pays » pour les flatter. Juste avant qu’il ne reparte, Efia vint lui acheter un miroir pour sa mère et s’assura que personne ne pouvait les entendre.
- Toi qui a beaucoup voyagé, sais-tu comment on reconnaît ceux qui sont nés le même jour ?
- Tu veux dire les jumeaux vrais ? Tout d’abord, ils se ressemblent comme l’homme et son reflet : même yeux, bouche, nez, oreilles… Ensuite, soit ils s’aijamsment profondément, soit ils se haïssent comme deux amoureux de la même femme. Enfin, étant deux arbres identiques, ils poussent à la même vitesse et ont souvent la même carrure.
La pétarade irrégulière et bruyante du scooter commençait à s’évanouir dans l’air surchauffé de la savane. Avant d’aller porter le miroir à sa mère, Efia se regarda dedans par coquetterie. C’est à ce moment qu’Hissa posa une patte sur son épaule et contempla cette étrange fenêtre derrière laquelle se trouvait une hyène en tout point semblable à elle. Le fait anodin devint évidence : Leurs yeux étaient d’un même brun velouté strié d’inclusions rousses.
La nuit fut sans sommeil pour Efia, ses pensées s’entrechoquaient sans résultat. Progressivement, elle posa le rythme de sa pensée et se concentra sur les paroles proférées par le colporteur et les autres protagonistes. Alors les idées s’associèrent, s’agrégèrent et formèrent un fil logique et cohérent. L’esprit d’Efia suivit ce fil et parvint en quelques secondes à la vérité, évidente, éblouissante.
Le marabout ne sortait plus de sa case depuis plusieurs années, depuis qu’un éclair intérieur lui avait ravagé la tête et l’avait privé de l’usage de ses jambes. Une chose était certaine, il n’avait jamais vu la petite hyène. Il fut surpris en voyant entrer Efia et Hissa.
- Marabout, je suis sûre qu’Hissa est ma soeur jumelle.
Le sorcier partit d’un grand éclat de rire.
- Enfin, Efia, que me racontes-tu là ? Tu vois bien que c’est une hyène, pas une petite fille.
- Je le sais, je l’ai deviné. Nous avons les mêmes yeux, nous grandissons au même rythme, nous nous aimons comme deux soeurs.
- Tu apelles ça des preuves !
- Marabout, c’est la vérité !
- Suffit ! Sors d’ici avant que je ne m’énerve !
Il tendit la main pour les chasser lorsqu’un éclair jaillit entre celle-ci et la crinière de Hissa. Le sorcier retira vivement sa main en bredouillant :
- Le lien de sympathie…c’est impossible…
- Qu’est ce que c’est, le lien de sympathie ? La curiosité d’Efia était piquée au vif.
- Je suis unie à cette hyène par un lien de magie, car elle a subi autrefois un de mes sorts.
- Tu…tu as transformé ma soeur en hyène ! Rends-lui son aspect d’origine !
Les yeux d’Efia lançaient des éclairs meurtriers, elle se retenait à grand peine de lui taper dessus et Hissa montrait les dents en grognant : le vieux marabout était dépassé par tant de colère. Il prit un grand carré de tissu qu’il noua en une sorte de bandeau creux. Il remplit ce bandeau d’herbes et de poudres minérales avant d’inscrire une phrase sibylline sur le pourtour et de tendre le tout à Efia.
- Noue ce collier autour de son cou, dit-il en désignant l’hyène. S’il s’agit bien d’un être innocent, il ne se passera rien. Mais sache que si elle est un démon, comme je le pense, elle périra étouffée par le sortilège que j’ai inséré dans cet objet.
Efia hésitait.
- Fais-le ! le ton du sorcier était sec, n’autorisant ni réplique ni désobéissance.
Elle se tourna vers l’hyène et lui noua le bandeau. L’attente, angoissée, ne dura qu’une poignée de secondes mais parut interminable. Elle se termina lorsque Hissa se mit à aboyer.
Elles se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, alors que le marabout plongeait dans la stupéfaction et la perplexité la plus totale. Une partie de son univers mental s’effondrait : « cette hyène est bien la jumelle que j’avais transformée voici des années, elle avait réagi à mes préparations à sa naissance donc c’était la mauvaise jumelle, mais aujourd’hui ma conjuration ne l’affecte pas, elle n’est peut-être pas un mauvais esprit, c’est impossible : l’un des jumeaux est forcément enfant de démon, mais ma conjuration ne l’affecte pas, j’ai peut-être usé de mes malédictions envers un être innocent, si c’est le cas je me dois de réparer cette grave faute… »
Il releva la tête et s’adressa à Efia :
- Ce qu’un sorcier a fait, lui seul peut le défaire. Conduit la hyène vers moi.
Il posa une grande natte sur Hissa allongée, puis inscrivit sur le chanvre les symboles inversés de la première transformation. Il récita l’incantation de désenvoutement :
Ta démarche est celle d’une bête
Tu vas marcher au milieu des hommes !
Ta peau est salie par les mauvaises couleurs.
Tu retrouveras l’éclat et la pureté de l’ébène !
Ta bouche ne lâche que des ricanements.
Tu pourras rire avec tes semblables !
Ta langue ne connaît que l’ordure et l’excrément.
Tu savoureras le manioc et le millet de nos récoltes !
Le silence se fit. Au bout d’un moment, une forme bougea sous la natte avant de la soulever : Hissa renaissait à la vie humaine.
Je serais bien en peine de vous dépeindre l’émotion des retrouvailles.
Le sorcier se confondit en excuses une nouvelle fois puis demanda aux jumelles de rassembler les habitants : des explications étaient nécessaires et le changement des mentalités serait long et pénible...