Les passeurs - Version française

© Pr. Théodose

Paris est certes la ville-lumière, mais un parking souterrain à minuit est toujours sinistre, sombre et humide. Les boxes de garage sont alignés de manière régulière et éclairés par des néons blafards, juste assez pour voir où l’on va, trop peu pour se sentir en sécurité.

Le sentiment de sécurité, les trois personnes qui attendaient anxieusement dans l’un de ses boxes ne le connaissent pas. A chaque bruit suspect, trois paires d’yeux scrutaient fiévreusement les recoins sombres, trois fourrures se hérissaient de peur, des flots rapprochés d’adrénaline maintenaient les corps et les esprits en état d’alerte, et tout cela à cause de la peur. Peur pour ces lycanthropes d’être repérés, arrêtés, conduits dans un des camps de rétention et que sais-je encore...

Bertrand dressa l’oreille en entendant le bruit d’une voiture à l’extérieur du box. Il tendit ses muscles et se ramassa sur lui-même, prêt à bondir griffes en avant. Après quelques secondes d'une attente tendue à l'extreme, quatre coups retentirent venant de la porte : "toc toc toc boum", le premier signal d'identification. Pierre, après avoir poussé un soupir de soulagement gros comme une montagne, alla voir et prononça le mot de passe :

  -   Un groupe d'hommes...

  -   ... C'est toujours une bande de cons.

Il y avait derrière la porte quatre lycanthropes accompagnés de deux lieutenants de l’armée du salut portant un brancard.

  -   Elle était en phase d’incubation ? demanda Pierre en désignant la femme sur la civière.

Le lieutenant acquiesca d'un mouvement de tête.

  -   On s’en occupera une fois rentrés de mission.

L’autre lieutenant prit la parole : "Nous avons une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne est que nous déniché un stock de rations militaires en bon état, de quoi tenir un mois. La mauvaise, c’est ceci" finit-il en tendant le journal du soir à Bertrand. Ce dernier lut à voix basse l’article surligné.

Les lycanthropes hors la loi
La coalition bleue-brune a donc gagné une bataille puisque le Sénat a approuvé le projet de loi dit de préservation de l’humanité par 204 voix contre 111 : elle entrera donc en application, sauf recours, le 1er juillet prochain. Pour rappel, cette loi prend les mesures suivantes contre les 35000 lycanthropes estimés à ce jour :

Les partis de gauche devraient sans surprise déposer un recours devant le Conseil Constitutionnel. Le porte-parole de la Ligue des Droits de l'Homme a par ailleurs indiqué dans un communiqué : "ce jour est à marquer d'une pierre noire pour la France, sa réputation mondiale et son image de terre d'asile. Cette loi fera plus de tord à la société française, qu'elle est censée proteger, qu'aux lycanthropes"

Bertrand releva la tête et dit simplement d’une voix rauque :

  -   Vous avez raison de vouloir quitter ce pays de merde.

Pierre prit le relais et se tourna vers les nouveaux arrivants.

  -   C’est pas tout ça, mais il reste à régler quelques petites formalités administratives...

A ces mots, chacun des quatre réfugiés sortit une enveloppe contenant 2500 € et la tendit à Pierre, qui recompta soigneusement les billets avant de les ranger dans un coffret.

Les résistants distribuèrent aux réfugiés lampes de poches, cliquets, bottes, rations et tous les papiers nécessaires pour obtenir le droit d’asile une fois à l’étranger. Les affaires personnelles de deux d'entre eux furent réparties dans des sacs à dos plus pratiques. Enfin, Pierre indiqua les consignes à respecter :

  -   Avec le plan Vigipirate au niveau maximum, les contrôles dans Paris et aux frontières sont trop fréquents. Nous allons utiliser les égouts pour sortir de la ville, un accès au collecteur se trouve au premier sous-sol. Primo, vous avancez seulement quand on vous l’indique et vous faites le moins de bruit possible. Deuzio, si vous vous perdez, cliquez une fois : à un claquement doivent répondre deux claquements. C’est pigé ? Dit-il en actionnant son cliquet.

Tous acquiescèrent dans un concert de cliquetis. Une petite table couverte de matériel se trouvait dans le fond du box, un lycanthrope affairé assis devant. Bertrand l’interpella.

  -   Tanguy, préviens Cotten et La Salade qu’on leur amène quatre paras aux heures et lieux prévus. Utilise la méthode habituelle.

Le radio démarra un drole d'appareil que les connaisseurs appelent un cryptographe à retournement temporel. Il positionna deux transducteurs piézoélectriques sur un wafer monocristallin de silicium selon des coordonnées préalablement convenues, puis envoya le message à crypter sous forme d'ondes ultrasonores par l'un des transducteurs. Heureusement que ces ondes ne se propagent qu'à la surface du silicium ou les lycanthropes présents seraient tous en train de hurler de douleur sous l'effet de terribles acouphènes. Les multiples réflexions des ultrasons sur les parois du wafer brouillèrent petit à petit le signal qui arriva codé sur l'autre transducteur. Il ne restait plus au radio qu'à envoyer le message par e-mail crypté via une borne Wimax piraté présent non loin de là en surface. A l'aérodrome où était caché le récepteur, il suffirait à Cotten de positionner les transducteurs correctement et d’inverser la procédure pour obtenir le message clair.

Le groupe progressait depuis déjà une heure dans les collecteurs secondaires en direction du sud quand Pierre fit signe de s’arrêter et de faire silence. Des bruits de pas dans le conduit suivant.

  -   Il paraît que des lycanthropes se déplaceraient dans les égouts ; tu y crois, toi ?

  -   Tu parles ! Les seuls rigolos que j’ai croisés depuis que j’ai ce boulot, c’est trois satanistes complètement gelés et un dealer tentant de cacher sa came dans un local de service. Je vois pas pourquoi ils devraient passer par les égouts : c’est plus simple de se cacher dans un camion.

  -   Ouais... t’as peut-être raison... enfin j'espère.

Le bruit des pas déclina : les égoutiers ne faisaient que passer, sans avoir bifurqué dans le collecteur ni remarqué le groupe.

Enfin, après deux heures et demie de marche, ils arrivèrent à l’heure prévue sous la bouche d’égout d’un terrain vague d’Issy-les-Moulineaux. Pierre sortit le premier et inspecta les environs, puis fit signe aux autres de le suivre. Les cinq autres lycanthropes sortirent des égouts tandis que Bertrand lançait deux éclats avec sa lampe de poche. Aussitôt un appel de phares lui répondit et un humain sortit de la camionnette noire garée non loin de là.

  -   Paix et fraternité, La Salade. Toujours à l’heure, à ce que je vois ? Dit Bertrand.

  -   Paix et fraternité, mes p’tits loups. Je prends le relais pour briefer nos clients, répliqua l'aviateur en serrant la main des membres du groupe.

Les deux passeurs repartirent en laissant le reste du groupe monter dans le véhicule, qui mit le cap sur l’aérodrome de Toussus-le-Noble.

Une fois arrivé à destination, il se tourna vers les réfugiés :

  -   Le topo est simple : on va vous conduire en avion jusqu’à la frontière suisse et après vous vous débrouillerez. Vous voyez le coin du hangar 3, là-bas ? Il est dans l’ombre et invisible de la tour de contrôle. Vous vous postez à coté, on amène l’avion à ce niveau, vous embarquez vite fait et vous vous aplatissez sur les sièges. C’est bon ?

Le groupe acquiesça en silence avant de se diriger vers l’endroit indiqué, alors que La Salade retournait à la tour de contrôle. A ce moment-là, Cotten mettait au point les derniers détails du plan de vol en compagnie du président de l’aérodrome. Ce dernier commençait à avoir des soupçons.

  -   Tu tiens toujours autant à faire régulièrement des vols de nuit ?

  -   Bien sur, il n’y a rien de mieux pour renforcer attention et sang-froid, et s’améliorer dans la conduite aux instruments et la radionavigation VOR.

  -   Mais pourquoi utilise-tu alors ton Cessna Skywagon pour tes vols de nuit, puisque vous n’êtes que deux à bord ?

  -   D’abord, je préfère voler sur mon propre appareil, question d’habitude. Ensuite, comme je te l’ai déjà dit dix fois, cet avion m’appartient et l’assurance est à mon nom : si j’ai des ennuis pendant un des mes vols, ce sera ma responsabilité et non la tienne qui sera engagée. Tu es un ami et je ne tiens pas à mettre mes amis dans la mouise par ma faute !

La Salade en arrivant salua le président puis signa avec Cotten le plan de vol avant de quitter la tour. Ils marchèrent jusqu'au robuste appareil, un monomoteur six places capable de voler d'une traite de Lille jusqu'à Marseille. Après énumération de la check-list, les pilotes mirent quelques secondes à repérer les clandestins : ils avaient bien suivi les instructions et s'étaient bien embusqués. L'embarquement fut aussi prompt et silencieux que prévu grace à la large porte arrière de l'avion et la légereté des sacs à transbahuter. L’avion, une fois les clandestins à bord, se dirigea vers les pistes. La Salade prit le micro en main :

  -   Foxtrot Oscar X-ray Yankee quatre zéro trois neuf à tour de contrôle, aligné sur seuil piste neuf, demandons autorisation de décoller.

  -   Tour de contrôle à Foxtrot Oscar X-ray Yankee quatre zéro trois neuf, autorisation accordée. Bon vol... et bonne chance.

L’avion fit un point fixe moteur au maximum avant de s’élancer et d’avaler quatre cents mètres de piste pour decoller, à cause de la surcharge. Les réfugiés ne se relevèrent que quand l’avion se fut éloigné de dix kilomètres de l’aérodrome.

Cotten suivit en tous points le plan de vol qu’il avait déposé avant de décoller, afin de ne pas attirer l’attention du contrôle au sol.

  -   Quinze minutes avant point de rebroussement ! Annonça La Salade en vérifiant la position sur la carte. Cotten confia les commandes à son copilote avant de se tourner vers les passagers.

  -   Bon, les choses sérieuses commencent. Regardez sous vos sièges, il y a des parachutes voiles. Vous les enfilez comme je vous l’ai dit.

  -   Comme cela ? Se hasarda l'un des clandestins, qui avait terminé l'enfilage le premier.

  -   Oui, c’est bien ajusté. Ensuite quand nous serons arrivés, j’ouvrirai la porte arrière. Et ensuite ?

  -   On saute et on tire sur la poignée rouge qui se trouve sur le devan pour ouvrir le parachute, répondit un petit lycanthrope à poil gris avec une tête de premier de la classe.

  -   Bien, c’est compris. Pour vous diriger, utilisez les poignées noires qui pendront du parachute. Commen ?

  -   Pour tourner à gauche, actionner la poignée de gauche et vice-versa, annona le fort en thème.

  -   Vous serez largués à cinq kilomètres de la frontière suisse, vous n’aurez donc qu’à voler tout droit vers l’est en vous basant sur vos boussoles. C’est noté ?

  -   Oui !

  -   Et n’oubliez pas de rapporter les parachutes à l’Emile, ils doivent encore servir !

Quelques minutes plus tard, l’avion commença à monter en pente raide avant de se stabiliser à trois mille cinq cents mètres. Cotten ouvrit la porte et dut se mettre à crier pour couvrir le bruit du vent et du moteur.

  -   Et maintenant, go go go !