Rêves poilus - Version française

© Pr. Théodose

Un tramway trop tard...

Un tramway aérien glisse quasiment en silence en longeant les hautes tours de béton de l'université, initialement d'un gris poussiéreux comme une mauvaise imitation de pierre de taille mais noircies par une pollution grasse, dont les silhouettes faussement élancée et totalement pataudes sont rendues encore mornes par l'immobilité d'un ciel couvert sans soleil.

Mon esprit est à l'image du temps à l'extérieur du wagon, morose et brumeux, mais une certitude y surnage : je suis en retard, contrairement à mes habitudes les plus enracinées. Le cours a déjà commencé, j'en suis certain sans même avoir à regarder ma montre. Mais ce n'est pas la seule chose inhabituelle : les sensations tactiles que me donnent mes jambes et mes doigts, mon champ de vision limité, l'air chaud et poisseux qui arrive à mes narines... tout indique que je suis en train de porter ma fursuit pour aller en cours ! Ce qui n'a pas l'air de gêner grand-monde dans la rame, tout le monde étant en train de lire son journal ou de finir de réviser ses notes pour le partiel. La seule personne qui me prête attention est montée à la même station que moi s'est assise à mes cotés. C'est une camarade de promo, que je croise assez régulièrement dans les couloirs de la fac et à qui je dis toujours bonjour en passant, et elle est en train de m'aider... En effet, je n'utilise pas cette ligne d'habitude et je ne connais donc pas le trajet à suivre, ce qui aurait tendance à m'angoisser dans d'autres circonstances.

Le tramway continue de glisser silencieusement, longeant toujours ces tours décrépites qui donne de notre université l'image d'un élevage de cerveaux en batterie à moitié en friche. Et tout ce je peux faire, c'est attendre...

Des suricates dans le métro

C'est une station de métro tout ce qu'il y a de plus banal, y compris dans son atmosphère morose sans toutefois confiner au glauque : les carreaux de céramique blanche aux murs ne sont pas des plus propres, le sol est piqueté de chewing-gums fossilisés et le ronflement des néons se fait entendre en bruit de fond...

Il n'y a personne en haut de l'escalator menant au quai hormis un homme et un chien. Si le maître a cette allure quelconque des gens dont on ne retient jamais le visage, sa chienne par contre m'a tapé dans l'oeil dès le premier instant, avec sa longue fourrure d'un brun chocolat qui donne envie de croquer dedans et sa stature gracieuse de berger allemand en pleine santé. Je ne peux m'empêcher d'aller m'agenouiller auprès d'elle pour la saluer comme une amie. En réponse, elle vint poser ses pattes avant sur mes cuisses et me regarda droit dans les yeux, sa petite truffe humide touchant le bout de mon nez. Nous restâmes ainsi pendant un long moment, chacun d'entre nous s'attendant à ce que l'autre fasse le premier pas, tourne légèrement la tête sur la coté et vienne coller ses lèvres sur les siennes pour l'embrasser tendrement. Finalement, plongeant mes mains dans la douce et chaude fourrure de son dos, je viens la serrer contre moi en un étreinte amicale plus appropriée et respirer l'odeur particulièrement apaisante provenant de son pelage avant de me remettre sur mes jambes.

L'escalator se trouve être en bout de station et orienté vers l'autre extrémité du quai, mais des barrières fixes placées juste à la sortie nous obligent à faire demi-tour une fois arrivés sur la plate-forme. C'est donc à ce moment-là, en me retournant vers la zone mal éclairée du quai, que je les aperçoit pour la première fois en vrai. On pourrait les prendre de loin pour des hommes sauvages vêtus de peaux de bêtes, mais leur fine fourrure jaunâtre rayée de brun et leur petit museau camus ne laissent aucun doute sur leur nature à la fois pré et post-humaine. Je me demande d'ailleurs comment ils font pour ne pas geler sur place, en allant ainsi pieds nus avec pour seuls vêtement un pagne en coton et quelques colliers de perles de verre. Les guerriers, dont l'immobilité vigilante ne dégage aucun sentiment d'agressivité malgré la longue lance qu'ils tiennent verticalement dans leur main droite, entourent le reste du groupe composé de femelles accompagnés de leurs enfants qui discute tranquillement comme si on était en pleine savane africaine. Je dois bien avouer m'être un petit peu rincé l'oeil étant donné les circonstances, mais ces jeunes filles bien en chair ne sont pas trop mon style et la barrière de la langue nous séparent, ce qui me réduit à écouter leur intonations à la fois si chantantes et incompréhensibles.

"Ip-Chee" : ce nom me vient presque aussitôt à l'esprit, peut-être parce que j'ai dû le voir écrit dans un National Geographic Magazine ou bien en regardant un vieux documentaire animalier. L'homme qui était descendu avec moi sur le quai se permet alors de marmonner des réflexions xénophobes et pro-humaines fort déplaisantes. Appliquant la maxime approximative de Desproges "Plus je connais les hommes et plus j'aime ma chienne", je me tourne alors vers mon amie à quatre pattes et nous reprenons notre petite conversation silencieuse de tout à l'heure. Je ne me souviens plus très bien des thèmes que nous avons abordés, mais la pensée de ses grands yeux vert émeraude qui me fixaient, de son regard si intense et si doux qui en disait tant, tout cela me rappelle à quel point je me suis senti heureux et serein durant ce moment de flottement où l'on se trouve déjà au-delà de l'amitié et en route vers quelque chose de plus profond, de plus épanouissant... Peut-être pourrons-nous nous revoir, un jour, qui sait...

C'est à peu près vers ce moment-là que ma mère me rejoint sur le quai. Elle me fait remarquer que le quai est bordé par deux voies identiques mais aussi qu'une troisième se trouve suspendu à environ deux mètres au-dessus de celle la plus éloignée de nous. Suivant du doigt les rails aériens plongés dans la pénombre par le manque d'éclairage correct – la plupart des néons clignotaient à qui mieux mieux – je constatais alors la présence de renfoncements rectangulaires régulièrement espacés et m'interrogeais sur leur fonction. Comme pour nous donner la solution, un train de marchandises miniature vient rouler le long de cette voie particulière avant de s'arrêter à notre niveau, les espèces de petits conteneurs qu'il transporte étant alors alignés avec les renforcements et s'y enfonçant sans bruit jusqu'à être parfaitement encastrés dans le mur et presque invisibles. Les wagons ainsi débarrassés de leur chargement se mettent à dévaler l'extrémité pentue de la voie supérieure, arrivent sur un aiguillage basculant à butée, et repartent en sens inverse sur la voie inférieure.

Cependant, je ne vois pas le dernier wagon faire basculer l'aiguillage après qu'il s'y soit engagé. Captant un mouvement sur ma droite, j'aperçois ma mère descendre sur les voies pour aller débloquer la situation. On ne peut s'empêcher d'être inquiet dans une telle situation, même si aucun train n'est en vue depuis que nous sommes arrivés sur ce quai....