Le Garou du Vercors - Version française

© Pr. Théodose

Le louvetier du village avait de quoi être le plus heureux des hommes. Sa fonction de capitaine de louveterie auprès du comte lui conférait une respectabilité bienvenue. Il était père depuis une semaine du petit Bastien, qui se portait à merveille, tout comme sa mère. Il rentrait harassé d’une battue victorieuse : un loup, une louve et quatre louveteaux lui vaudront une prime confortable, suffisante pour vivre à l'abri du besoin pendant 1 mois.

  -   Ma Mie, je suis de retour et j’ai une surprise pour toi ! Dit-il en lui tendant une petite cage.

Elle en examina curieuse le contenu et s'exclama :

  -   Mais... c’est un louveteau !

  -   Je l’ai trouvé dans la tanière. La louve était en train d’allaiter les autres à l'extérieur. Il m’a fait pitié, avec son regard de chien battu et ses petites pattes jointes comme s’il me suppliait de lui laisser la vie sauve, aussi bizarre que cela puisse paraître je l’ai épargné. J’arriverai peut-être à le dresser à m’obéir.

  -   Mais enfin, c’est un loup ! Dès qu’il sera grand, il sera dangereux.

  -   Tout animal pris bébé peut être dressé. Si j'y parviens, je serais vraiment maître du destin des loups et digne de ma charge.

Le nouveau-né se reposait dans son berceau, observant le plafond de la pièce avec une curiosité toujours renouvelée. Son père décida de lui présenter sa prise pour l'amuser.

Dès que l’animal fut devant ses yeux, Bastien le regarda un large sourire aux lèvres et laissa éclater sa joie. Comme réponse, le louveteau s'agita lui aussi et glapit de toute la force de ses petits poumons. Surpris, le louvetier le laissa glisser de ses mains dans le berceau. Une poignée de secondes après, les deux petits dormaient à poings fermées serrés l'un contre l'autre. Les parents se retirèrent sur la pointe des pieds après avoir contemplé cette curieuse et tendre scène.

Quand son fils eut six ans, le père de Bastien lui fit comprendre, avec fermeté mais calme et pédagogie, que Koda n’était pas un membre de la famille mais un animal domestique : un loup reste un loup. Bastien eut beau affirmer que Koda était son seul véritable ami, presque son frère, il dut se plier à la volonté de son père. Pour le loup, ce fut la niche et la chaîne, des adieux déchirants chaque soir au moment où son jeune maître devait rejoindre le lit commun, un univers réduit à la longueur de la laisse. Certes, il était plutôt bien traité par rapport aux autres animaux de ferme, mais à quoi bon être un loup si c'est pour vivre tel un chien ?

Lorsque Bastien dut commencer l’apprentissage d’un métier, son père voulait qu’il marche sur ses traces. Malheureusement pour lui, il se rendit vite compte que son fils aimait trop Koda pour tuer ses congénères. Et c'est à regret qu'il accepta la proposition de son ami Eric, le bûcheron, d'assurer la formation de Bastien. Débuta pour Koda une période heureuse : une liberté retrouvée, son maître constamment à ses cotés, une vie au plein air au sein de la fôret sa mère. Il n'y avait que le comportement craintif de l'autre homme et les regards en coin qu'il lui lançait qui pouvaient le mettre temporairement mal à l'aise.

Bastien avait maintenant 16 ans, le métier de bûcheron et le contact prolongé avec la forêt lui plaisait. Les autres forestiers se moquaient gentiment de lui, disant toujours "Tiens, voilà les deux loups !". Ils le soupçonnaient également d'aller de temps à autre cueillir des champignons à sang chaud avec l'aide de Koda.

Comme chaque matin, Bastien se leva de bonne heure pour se préparer et se défroisser les muscles. Se retournant sur le seuil de sa chaumière pour héler son compagnon, le jeune homme vit le loup se traîner sur la terre battue, les pattes arrières raclant sur le sol. Très inquiet, il décida de l’emmener chez la guérisseuse.

Cette vieille dame, experte dans le maniement des simples et la confection de remèdes, habitait à l’écart du village. Les gens l’accusaient d’être une sorcière, mais allaient la chercher avec une crainte mêlée de respect dès qu’ils tombaient malades. Bastien vint la voir au crépuscule.

  -   Entre, Bastien. Je m'attendais à ta visite.

Bastien s’assit sur le sol argileux et légèrement humide et déposa le loup délicatement face à la guérisseuse, qui l'examina avec une minutie et une économie de gestes traduisant sa grande expérience.

  -   Ton compagnon a les pattes arrière paralysées, il se fait vieux. Pour les chiens, il faut quintupler les années. Koda est plus âgé que moi, il est déjà miraculeux qu’il ait vécu jusqu’à maintenant.

Elle leva les yeux vers Bastien.

  -   Tu veux le sauver, n’est-ce pas?

  -   Quel qu’en soit le prix !

  -   Très bien. Reviens demain à la même heure. Je vais essayer de soigner ton compagnon, peux-tu me le laisser ?

Bastien donna son accord puis rentra chez lui le coeur gros.

La veille femme fut directe dès l'entrée du jeune homme.

  -   Les simples sont impuissantes dans cette situation. J’ai une solution, beaucoup plus risquée mais qui sera sûrement efficace.

  -   Laquelle ? Dit moi tout !

  -   Puisqu’il ne peut vivre à coté de toi, il pourrait vivre en toi. La solution que j’envisage est de faire fusionner vos deux corps, afin que son âme puisse continuer à exister en toi.

  -   C’est magnifique, tu as trouvé comment le sauver ! Commençons de suite !

  -   Ah, l'impulsivité de la jeunesse... Ta volonté de sauver l'ami le plus cher à ton coeur t'honore. Mais sache que ta décision, quelle qu'elle soit, pourrait être très lourde de conséquences. D’abord je ne peux te garantir la réussite, mes dons sont grands mais pas infaillibles. Ensuite, tu ne seras plus un homme comme les autres... pour faire bref tu deviendras un garou, tu sais ce que cela signifie. Et tu mourras sûrement très jeune, victime de la peur et de l'intolérance des hommes.

Le garçon s'était redressé et posait sur la vieille femme un regard à la fois empli de reconnaissance et d'une détermination farouche.

  -   À choisir entre vivre 100 ans à contempler la tombe de Koda ou 10 jours avec lui sain et sauf, je n'hésites pas. "Nous sommes tous poussières" comme le dit le curé, alors je préfère une vie courte et intense à une longue existence vide. D'ailleurs je ne peux vivre sans Koda, il est tout pour moi, et je suis tout pour lui, nous sommes plus que des frères.

La guérisseuse jaugea Bastien pendant encore quelques secondes avant de pousser un soupir.

  -   Très bien, tu as pris ta décision et tu as le courage de l'assumer. Maintenant, si tu veux bien sortir quelques temps, je dois préparer le rituel. Le savoir c'est le pouvoir et je tiens à le garder ! Dit-elle d'une voie rieuse, pour ne pas le congédier sèchement.

La lune gibbeuse s'était levée haute dans le ciel lorsque la vieille femme fit rentrer le jeune homme dans sa masure. Au sol, des glyphes et des runes indéchiffrables par les profanes s'entremêlaient en un motif complexe mais d'une beauté certaine. Elle fit s'agenouiller Bastien au centre du motif, l'échine de Koda contre son sternum et ferma l'enchevêtrement d'une ultime rune.

Dans l'instant, les glyphes se mirent à bleuir et le corps de Koda commença à se souder, à s'intégrer à l'organisme de Bastien. La fusion s'opéra en quelques minutes à peine, laissant le jeune homme épuisé et un peu hagard. Lorsque la guérisseuse s'enquit de son état, il leva la tête et dit maladroitement d'une voix rauque :

  -   Merci vieille femme. Tu sauves ma vie. Bastien et moi pouvons vivre ensemble aujourd'hui.

Une belle journée d'été va bientôt se terminer, les odeurs enivrantes émanant du sous-bois sont emportées par une brise légère qui rafraîchit l'atmosphère juste comme il faut. Empruntant des sentiers invisibles pour tout autre que lui, un loup chemine nonchalamment comme s'il se promenait.

  -   Koda, toutes ses senteurs si subtiles, si fines, j'ai encore un peu de mal à m'y faire. Certaines n'ont même pas de nom dans mon esprit. Comment les appelles-tu ?

  -   Eh bien, tu sens celle-là, c'est ... euh... je n'arrive pas à trouver comment t'expliquer. Si j'emploie mes propres mots, tu n'y comprendras rien.

  -   En effet, ça me ferait une belle jambe.

  -   Pourquoi dis-tu çà ? Ta jambe n'a rien à voir dans cette histoire.

  -   Ce n'est qu'une expression pour dire que tes explications ne m'avanceraient à rien.

Le loup poussa un soupir intérieur.

  -   A ce rythme, nous n'aurons pas de toute une vie pour partager nos connaissances.

Brutalement il tourna la tête, les sens en alerte, dans la direction que son museau lui indiquait.

  -   Bastien, cette odeur d'humain, est ce que tu la connais ?

  -   Attends... oui, ça me revient ! C'est celle de mon père. Il est sûrement en chasse, il faut partir.

  -   Je sens des chiens maintenant. Filons d'ici en restant sous le vent.

Le chien que tenait en laisse le père de Bastien progressait difficilement, tout comme les deux autres tenus par ses assistants : les animaux n'étaient pas en forme et les nombreuses odeurs présentes leur donnaient autant de fausses pistes. Les trois louvetiers parvinrent dans une clairière bien défrichée entretenue, visiblement habitée par un forestier compétent.

  -   Ces derniers temps, les loups deviennent de plus en plus audacieux ! Celui-là s'est approché de la maison de mon fils ! s'exclama le capitaine.

  -   C'est normal aussi, il les attir... se hasarda un assistant avant d'être stoppé net par le regard furieux qui lui lança son chef.

  -   Bon, continuez à suivre la trace, je vais prendre de ses nouvelles, conclut-il en tendant la laisse de son chien à son assistant avant de s'élancer vers la petite chaumière.

Dix minutes plus tard, il ressortit rassuré et d'humeur sereine mais faillit bousculer ses assistants, qui stationnaient devant la porte penauds et gênés.

  -   Eh, chef... les chiens n'ont rien trouvé. Le loup a pris trop d'avance.

  -   Bon, ce n'est pas grave. De toute façon, la nuit va tomber, il faut rentrer.

Avant de partir, le père jeta un oeil nostalgique sur la petite tombe de Koda et fit un rapide signe de croix. Malgré son métier et la fermeté qu'il s'était imposée face à son fils, il lui fallait bien reconnaître qu'il considérait que Koda avait été plus un ami de la famille qu'un simple animal domestique.


Claude, qui était de corvée de cuisine ce jour-là, passa au milieu du groupe pour verser la soupe dans les écuelles tendues à bout de bras par des bûcherons éreintés par une longue matinée de défrichement intensif. La soupe en question tenait plutôt d'un gruau épais de céréales, agrémenté de quelques minuscules morceaux de porc salé pour en rehausser le goût fadasse.

  -   Et cette fois-ci, tiens ton rang ! Au dernier repas, tu as laissé ce gringalet vorace te devancer sans réagir et sans le remettre à sa juste place.

Bastien n'aimait pas que Koda se manifeste quand d'autres humains étaient présents autour. Même un dialogue silencieux pouvait se remarquer et entrainer des soupçons.

  -   Pour la troisième fois, nous mangeons tous ensemble et l'ordre n'a pas d'importance pour les humains. Laisse-moi tranquille maintenant, nous devons réciter le bénédicité.

Un des bûcherons remarqua l'expression soucieuse du jeune homme et son regard dans le vague, et souffla à son voisin en faisant attention à ce qu'il ne l'entende pas :

  -   A ton avis, il pense à feu son loup ou à sa louve ?

La louve de Bastien s'appelait Justine et les fiançailles étaient pour bientôt. En attendant ce grand moment, il y avait d'autres préoccupations plus urgentes comme arriver à l'heure au rendez-vous. L'heure de l'angélus approchait et il n'était pas sûr d'être à l'heure près du calvaire bordant le chemin du nord. La scène qu'il surprit, encore caché par les arbres, lui mit dans une colère noire. Il devait agir, ou plutôt Koda devait agir.

Justine était arrivé en avance au calvaire et avait croisé là deux pèlerins tout à fait respectables d'apect, mais l'habit ne fait pas le moine : c'est des coquillards, des faux pèlerins moins voués à l'éveillement sprituel qu'à l'abaissement dans le crime. Le premier empoignait Justine par le bras tandis que son complice se tenait derrière elle. Il cessa de la secouer lorsqu'il entendit le grognement. Il fut assailli dès qu'il tourna son regard dans la direction du bruit et chuta lourdement, entraînant la jeune fille avec lui. Lorsqu'elle se redressa, la vision du cou déchiré du malandrin l'a fit reculer de quelques pas. De là, elle put contempler le combat : un loup de belle taille lui tournait le dos et faisait face au second bandit. Elle ne put refréner un mouvement de tassement lorsque l'homme abattit sa longue épée sur le loup, qui esquiva par un saut de coté. Esquive presque réussie : une large entaille lui barrait à présent l'épaule gauche.

Tout en reculant hors de portée du bipède hostile, Koda se mit à réfléchir :

  -   Celui-là est coriace, je ne vais pas pouvoir appliquer mes tactiques habituelles.

  -   Alors on va appliquer les miennes. Tu vois la grosse pierre sur la gauche, devant lui...

Il y a quelque chose qui cloche, se dit le bandit tout en resserrant la prise sur son épée. Un loup n'attaque jamais seul, même s'il est enragé. En plus celui-là semble avoir de la jugeote, il est en train de me tourner autour pour mieux m'attaquer. Mais c'est un loup, il va foncer tout droit avant de me sauter à la gorge, je vais pouvoir l'embrocher, pensa-t-il en tendant son arme.

Le loup chargea. Mais juste hors de portée, le canidé utilisa une grosse pierre pour sauter de coté sur le tronc d'un arbre tout proche et rebondir dans sa direction, passant au dessus de l'épée. Le bandit se rendit compte du stratagème lorsque des griffes solides lui lacérèrent le cou. Reprenant de justesse son équilibre, il dut changer son arme de main et appliquer la main droite sur la blessure d'où le sang commençait à couler. Il tourna sur lui-même pour repérer son assaillant, sans y parvenir. À peine eut-il le temps de sentir quelque chose se glisser entre ses jambes arquées que les crocs du loup se refermèrent sur son bas-ventre. Paralysé par la douleur, il fut forcé de lâcher son épée.

  -   J'ai de la chance de t'avoir avec moi Bastien, tes tactiques sont peu orthodoxes mais très efficaces.

  -   Un dernier grognement pour lui faire lever la tête et tu pourras l'achever.

Ce qui fut fait sans délai. Koda commença alors à lecher le sang qui tachait sa fourrure.

Pour Justine, tout s'était passé très vite : en moins de temps qu'il n'en faut pour dire un Ave, les deux coquillards qui la menaçait avaient été attaqués et égorgés par un loup. Lequel se tournait maintenant vers la jeune femme et l'observa longuement. Elle croisa les bras devant elle et ferma les yeux, s'attendant à subir le même funeste sort. Mais il tourna les talons et en deux bonds rejoignit la forêt. Lorsque Bastien arriva sur le chemin, il poussa un cri à la vue du spectacle et courut recueillir et rassurer sa promise.

Il l'amena chez lui et la fit asseoir, encore sous le choc, sur le seul tabouret de sa chaumière. Après quelques gorgées de bière, Justine commença le récit des évènements en prenant au mesure de l'assurance puis elle finit sur un ton péremptoire :

  -   Maintenant, j'en suis certaine : ce loup, c'était Koda !

  -   Impossible, il est mort voilà trois ans maintenant, tu le sais aussi bien que moi, dit-il sûr de lui.

Elle hésita légèrement avant de poursuivre.

  -   Pourtant, je ne pense pas me tromper : tu te souviens quand nous jouions ensemble tous les trois lorsque nous étions enfants ?

Bastien resta pensif quelques instants, se remémorant avec Koda de si bons et lointains souvenirs.

  -   Et bien, j'ai reconnu sa large tache blanche sur le poitrail lorsqu'il m'a fixé du regard.

Bastien avait bien du mal à raisonner Justine, d'autant plus que le loup avait attaqué les bandits et l'avait épargnée, comme s'il avait cherché à la protéger...

Il avait cessé de s'appuyer sur la table, et s'était approché de son lit tout en continuant de parler, tournant le dos à la jeune femme. Elle le vit relever la manche gauche de sa veste et examiner un bandage légèrement bruni par du sang. Le bond de surprise qu'il fit lorsqu’elle lui toucha l'épaule la fit reculer.

  -   Qu'est-ce que tu as à l'épaule ? Çà a l'air grave.

  -   Ah çà... ce n'est rien... Ce matin, alors que je dégrossissait un arbre fraîchement abattu, une branche s'est dépliée et m'a lourdement cinglé l'épaule. Et mes blessures ont toujours du mal à cicatriser.

  -   Je peux t'aider si tu veux.

  -   Non ça ira ! Je peux me débrouiller seul, je dois savoir me débrouiller seul !

  -   Pas la peine d'être agressif, un simple non aurait suffit.

Il marqua un temps d'arrêt et se tourna vers Justine avec un air peiné.

  -   Désolé ma chérie, mais je suis nerveux à la pensée de ce qui t'est arrivé. Il se fait tard, je vais te raccompagner avant que tes parents ne s'inquiètent. Non, j'insiste pour t'accompagner, je tiens à ce que tu arrives saine et sauve au village. Je connais d'ailleurs un raccourci, tu seras rentrée en un rien de temps.

La nuit était tombée assez tard, la brise froide qui descendait des montagnes glaçait le dos de Justine et être assise sur des branches était des plus inconfortables.

Quelle idée stupide j'ai eue là, se lança-t-elle à elle-même. Si ma mère s'aperçoit de mon absence, elle va se ronger les sangs et ameuter tout le village. J'ai bien vue qu'il m'a menti à propos de sa blessure mais ce n'est pas une raison pour tirer de tels conclusions, sûrement hâtives. En même temps si je lui en avais fait part, au mieux je passais à ses yeux pour une idiote, au pire...

Elle se raidit et porta la main à son cou à l'idée que ses supputations soient fondées.

Allons, de toute façon il me faut en avoir le coeur net. Il est étrange depuis hier, il n'a d'ailleurs toujours pas éteint sa chandelle alors qu'il a une dure journée demain.

Comme pour la satisfaire la lumière s'éteignit, mais l'instant d'après la porte s'ouvrit et Bastien s'avança sous la faible lueur de la lune.

Ce qu'elle vit alors plongea la jeune fille dans la plus grande terreur. Elle n'osait plus ni bouger ni respirer, paralysée par le choc. De longues secondes s'écoulèrent. Soudain, elle se leva d'un bond et partit en courant, prise d'une peur panique incontrôlable. Elle voulut crier mais aucun son ne sortit de sa gorge sèche. Lorsque Justine trébucha sur la racine d'un arbre le long du raccourci, indiqué par Bastien plus tôt dans la journée, elle ne put se relever de suite. Ses jambes se dérobaient sous elle, ses poumons étaient en feu, sa tête lui tournait, son regard scrutait anxieusement le sentier où la créature ne manquerait de s'engager pour la poursuivre. Finalement, le silence ne fut pas rompu et elle put se remettre en route.

La journée s'annonçait plutôt belle et chaude, la messe avait été célébrée avec lenteur et une certaine routine de la part du curé mais Bastien était reparti vers sa maison aussitôt la communion effectuée. Le dimanche n'était jour de repos que pour ceux dont la bourse bien remplie le permettait, il devait finir de dégrossir quelques petits troncs ramenés de la forêt car Edouard le charpentier devait passer les prendre le lendemain. Les coups clairs et rapprochés de la herminette enlevant l'écorce alternaient avec le son plus sourd de la hachette coupant les branches dépassant encore du tronc.

Ces bruits, Justine pouvait les entendre sans en avoir l'auteur : elle avait marché jusqu'ici, il lui suffirait de tourner le coin du mur pour parler avec son fiancé de ce qui lui tenait à coeur. Elle hésita cependant et réprima un frisson d'angoisse. Il lui fallut respirer lentement et fermer les yeux pour se donner du courage. Elle avança alors d'un pas résolu, acceptant d'emblée les conséquences de ce qu'elle allait lui annoncer.

Le jeune homme était absorbé dans son travail et c'est seulement lorsqu'il se retourna pour prendre la hachette qu'il la vit. Son regard triste et son manque d'assurance inhabituel l'inquiéta et il en demanda la raison.

  -   Tu ne m'as pas dit la vérité sur la blessure que tu as à l'épaule. Elle s'efforçait de le regarder dans les yeux.

  -   Eh bien... je l'admets, je ne t'ai pas donné la bonne version.

Il avait baissé la tête et se grattait le haut de la nuque, comme un enfant pris sur le fait qui tente de se justifier. Il la vit sortir un petit couteau de sa poche et le passer dans sa main gauche. Avant qu'il ait eut le temps de réagir, elle s'était entaillé la paume droite et avait tendu le bras devant elle poing fermé. Elle prononça alors un serment d'une voix solennelle, sans regarder Bastien dans les yeux.

  -   Moi, Justine, je jure sur la Vierge Marie et l'assemblée des saints que même soumise à la question je ne devoilerais à personne la vraie nature de mon fiancé Bastien. Si je manques à ma parole, que cette blessure se rouvre sur l'instant et expose à la vue de tous mon parjure.

Elle tourna aussitôt les talons et commença à courir sur le chemin. Il fallut quelques instants au jeune homme pour se ressaisir mais il ne se lança pas à sa poursuite.

  -   Bon sang Bastien, fais quelque chose, rattrapes-la ! Cria Koda. Si notre secret est dévoilé, nous sommes finis !

  -   Ne sois pas idiot ! Elle a fait un serment sur le sang, et même juré sur la Vierge. Briser un tel serment, c'est devenir parjure et blasphémateur, c'est un péché mortel, c'est pire que tout ! Elle est devenue notre seule alliée.

  -   Si tu le dis...

Dieu voulait sûrement punir les grandes et odieuses fautes des hommes en ces temps incertains et violents. Il avait dilligenté le vent du nord tant redouté par les modestes travailleurs de la terre, et des gelées tardives accompagnées d'averses de grêle avaient ravagées les récoltes de l'année.

"Quand le paysan n'a plus rien, nul n'a de pai" : cette maxime, Bastien comme tous les autres bûcherons la subissait sans pouvoir rien y faire. Il tentait de s'en sortir comme tout le monde et pour cette raison qu'il cheminait sur ce sentier, dissimulant sous sa pèlerine un cadavre de faon déjà sérieusement entamé. Malheureusement, il tomba presque nez à nez sur deux verdiers en débouchant sur un chemin.

  -   Halte-là ! Cria le plus petit en pointant sa lance sur le bûcheron.

L'autre garde, reconnaissant un ami de son père, releva la lance de son camarade et parla plus doucement.

  -   Dis-moi, Bastien, que fais-tu dans ce coin des bois sans tes outils ?

  -   Je cherche de quoi manger, comme tout le monde en ce moment. Mais ce n'est pas un endroit où trouver des racines, il n'y a que de la mousse.

  -   Pour ma part, je doute que cette masse dans ton dos soit des mousses comestibles, dit le garde en tapotant du plat de la lance la pèlerine du bûcheron. Çà sonne plein, c'est trop dense.

Il savait qu'il ne servait à rien de mentir. Il détacha et fit tomber le faon sur le sol boueux.

  -   Bastien, tu sais très bien qu'il est interdit de chasser le gibier de Messire le comte.

  -   Je n'ai pas chassé ce faon, j'ai pas les armes pour ! C'est juste un énorme coup de chance que je l'ai trouvé au milieu du sous-bois.

  -   Ouais... ce cerf a été tué par un loup, j'en suis presque sûr . Mais ils n'ont pas pour habitude de laisser des charognes à moitié dévorées. En même temps tu sais t'y prendre avec eux, dit-il sur un ton à la fois badin et suspicieux qui fit frémir Bastien. Bon, tu te doutes bien que tu n'es pas le seul qui a du mal à nourrir sa famille, n'est ce pas...

Bastien s'autorisa un petit sourire en coin, ayant décodé l'allusion.

  -   C'est bon, j'ai compris... un cuissot pour chacun de vous deux et je peux garder le reste ? Dit-il en sortant un petit coutelas pour s'attaquer à la carcasse.

  -   Rajoutes . Et ce sera plus rapide avec çà, répliqua le verdier en lui tendant son large couteau de chasse.

Et chacun repartit de son coté, les morceaux de viande sous la cape. Le jeune homme était soulagé de s'en tirer à si bon compte, d'autant plus qu'il avait le ventre plein. Mais Koda n'avait pas pu s'empêcher de lui grommeler intérieurement qu'on ne cède une part de sa proie lorsqu'on l'a chèrement débusquée .

Bastien venait à peine de rentrer d'une journée harassante où il avait travaillé le ventre presque vide. Cette journée d'août avait été torride et le couvert maigrichon des arbres ne suffisait pas à diminuer la morsure du soleil. C'est donc en sueur que le jeune homme s'assit à la modeste table, tendit la main vers le pichet et se servit plusieurs gobelets d'eau tiède d'affilée. Ceci fait, il entreprit de se masser les muscles de ses bras pour en faire partir les courbatures, qui sinon risqueraient de perturber son sommeil.

Trois coups brefs mais insistants se firent entendre à la porte. Le temps que Bastien se demande qui pouvait bien avoir besoin de lui aussi tard dans la journée, trois nouveaux coups avait retentis. Allant ouvrir, il vit une Justine hors d'haleine qui aussitôt lui montra la fine cicatrise sur sa main droite. Refusant d'entrer dans la maison, elle reprit son souffle puis enchaîna à toute allure :

  -   Bastien, Julien le métayer t'a vu te transformer à l'orée du petit bois du nord, il est allé alerter tout le monde au village, je l'ai entendu, ils veulent t'attendre en embuscade ici ce soir et te tuer si tu sort de chez toi. Il nous faut fuir vite, j'ai pu emprunter le raccourci mais ils sont déjà en route.

  -   Merci de m'avoir prévenu, je pense pouvoir les semer dans les bois. Quant à toi, repars sur le raccourci, ils ne doivent pas te voir.

Il rassembla rapidement son équipement et les quelques victuailles faisandées qu'ils avaient attrapées, Koda et lui.

  -   Il NOUS faut fuir. Je t'accompagne, ajouta la jeune fille.

Bastien se retourna, rencontra le regard à la fois déterminé et impatient de sa fiancée, et renonça à toute tentative de la raisonner. Il n'en aurait pas le temps.

Je n'aime pas çà, se répéta le chef de village en jetant un coup d'oeil circulaire sur les hommes qu'il avait placé en embuscade autour de la clairière. Ces paysans et leurs fourches valaient bien moins que des gens d'armes, que le seigneur local avait refusé de lui envoyer lorsqu'il s'était rendu au château pour rendre compte de la nouvelle. Ses connaissances d'ancien soldat seraient précieuses face à cette créature redoutable, mais maintenant les souvenirs de la guerre de Cent Ans remontaient à la surface et il se sentait aussi tendu et impatient que durant le siège interminable d'une puissante forteresse. La malédiction qui frappe un loup-garou le force à se transformer à la tombée de la nuit, que le crépuscule d'été retardait interminablement. Le vétéran surveillait le père de Bastien du coin de l'oeil, car avoir un garou dans la famille n'était jamais fortuit, et il se murmure que c'est parfois héréditaire. Il fut dérangé dans cette tache par la toux rauque du curé, qui avait absolument tenu à venir malgré son âge, et se renfrogna davantage en perdant patience. Finalement, il fit signe à cinq hommes d'avancer avec lui vers la chaumière, dont les volets clos ne laissait filtrer ni lumière ni son. Ils se postèrent de part et d'autre de la porte, prêts à l'enfoncer. Mais lorsque le plus costaud d'entre eux projeta son épaule contre le bois, il faillit tomber à la renverse car la barre n'était pas mise.

La pièce unique fut rapidement investie. Tout était en ordre, aucune trace de lutte et de sang, un gobelet à moitié plein d'eau suggérait un départ précipité. La tension retomba pour être rapidement remplacée par la peur : le garou était déjà en maraude et chacun craignait pour ses bêtes ou sa famille. Seuls le chef de village, le prêtre et le père de Bastien restèrent pour savoir las aboutissants de cette affaire. Ce fut l'ecclésiastique qui le premier se pencha sur la petite tablette de bois posée sur la table et l'examina. Il déchiffra les caractères tracés au fusain et annona le message : "Je pars avec Bastien. Je connais sa vraie nature et je n'ai pas peur de lui, je sais qu'il ne me fera pas de mal. Je ne veux pas qu'il soit tué car je l'aime. Justine"

  -   Ma fille ne sait pas écrire, ce message ne peut pas être d'elle, protesta vivement son père.

  -   Mais elle a pu le dicter et mon fils a reçu quelques rudiments grace à votre dévouement, mon père, dit-il à l'adresse du curé tout en lui prenant le morceau de planche des mains. Oui, il me semble reconnaître son écriture.

Il retourna la tablette par acquis de conscience. Là il se mit à vaciller comme s'il avait reçu un violent coup et alla s'effondrer sur l'unique tabouret, se tenant la tête dans les mains. Le prêtre saisit la tablette tombée à terre et l'examina, contrarié de ne pas avoir pensé à en regarder le dos. Y figuraient les seuls mots "Adieu père" accompagnés par l'empreinte de la patte d'un loup.

- Nous avons notre preuve, Julien n'avait rien inventé. Je vais avoir besoin de tous les hommes compétents pour mener la longue battue qui s'annonce. Capitaine, voulez-vous y participer ? Demanda-t-il à l'homme toujours prostré sur le tabouret, qui répondit par un hochement de tête positif.

  -   Je savais que je n'aurais pas du ramener ce louveteau chez moi, , c'est sûrement lui qui a contaminé mon fils et lui a transmis cette maléfice. Je veux bien mener la battue, à la condition qu'on essaye de le capturer vivant, je veux l'interroger et savoir comment il en est arrivé là. Même si cela doit me briser le coeur, je tiens à savoir si je suis responsable de son état.

Et il laissa retomber son visage contre ses mains. Le prêtre s'approcha de l'homme meurtri et le reconforta d'une voie douce :

  -   Mon fils, ne vous sentez responsable de la destinée de votre enfant, car seul Dieu la connaît et peut la modifier, même si Ses voies nous sont impénétrables.

Le prêtre regarda alors les deux hommes et poursuivit avec un ton enflammé digne de ses plus édifiants sermons :

  -   Mais il est une chose de sûre : la chasse qui s'annonce est une épreuve qu'Il a placé sur notre route pour éprouver notre pureté et notre foi en Lui. D'ici là, priez et méditez pour purifier vos coeurs et vos âmes, car vous serez sous le regard de Dieu lors de ce rude combat, et il ne faudra pas reculer face à cette créature possédée par le diable.

Sur ce, il sortit en entraînant les deux autres à sa suite. Le père de Bastien fermant la marche, il moucha la chandelle sur la table et referma lentement la porte. La chaumière devait rester plongée dans le silence et l'obscurité jusqu'à ce qu'elle tomba en ruine, car personne ne veut vivre là où un garou a habité, de peur d'en devenir un également...