La dernière escarmouche - Version française

© Pr. Théodose

À peine dix minutes après que le caporal Braddock et le détachement de la 1ère de Cavalerie aient jailli des bruyants hélicoptères Chinook pour sécuriser la zone d'atterrissage, au moins dix tués et encore plus de blessés avaient déjà été signalés, à cause des tireurs embusqués ou des pièges : l'affreuse réputation du Triangle de Fer était malheureusement méritée. Mais les GI avaient à combattre les partisans pour la cause de l'Amérique... cette cause, vraiment ?

  -   Salopards de Viets ! OK les gars, dit-il en se tournant vers les dix soldats sous son commandement, la prochaine permission est dans deux semaines, alors ouvrez l'œil, et le bon.

Le petit groupe traversa la lisière de la forêt pas encore défoliée et commença à pénétrer dans la jungle dense. Chacun scrutait attentivement le sol, recherchait la présence de racines et de laines suspectes, vérifiait même la canopée des grands arbres centenaires en quête de tout signe d'embuscade ou de piège vicieux. La peur indomptable refaisait surface très vite et mêlait ses effets à ceux de la chaleur étouffante pour faire transpirer les hommes à pleins seaux.

Soudain, les oreilles du caporal perçurent une détonation sourde ressemblant à un très court 'foom'. Un son familier, trop familier... Instinctivement, ses jambes se dérobèrent sous lui et il tenta de crier 'attention' avant d'être pris dans une puissante explosion, qui le propulsa tête la première dans l'humus épais saturé d'eau. Après un moment, il poussa sur un coude et réussit à s'asseoir.

  -  Oh putain ! C'était une DM-6 pour sûr, vu le bordel qu'elle a foutue, se dit-il pour lui-même tout en voyant le reste de ses hommes soit gisant à terre soit se tenant une partie blessé de leur corps. OK, je compte : un !

Personne ne continua le comptage, au mépris des règles de base, mais au moins quatre gars semblaient se remettre sur pied.

  -  Johnson, reste avec les blessés et commence à les soigner, je vais appeler les medics ! Brian, Bob, Johnny, avec moi ! On va faire payer très cher ces bâtards d'asiatiques pour çà... cria-t-il en brandissant son M16.

La section d'assaut diminuée continua sa pénétration dans la jungle hostile, recherchant la moindre trace de la présence des communistes, mais c'est alors que les choses commencèrent à dériver sérieusement...

La première bizarrerie arriva quand le caporal eut l'impression que Brian était en train de s'éloigner de lui, contre toutes les règles de combat en foret et avec le risque de se perdre de vue. Il lui gueula de se rapprocher et remarqua alors que le 2ème classe était en fait près de lui, mais que sa silhouette était floue comme si un très dense banc de brume les séparaient. Tournant la tête sur la gauche, Braddock vit le même phénomène s'appliquer à Bob, pourtant à moins de trois mètres derrière lui, et avec une telle intensité qu'il ne pouvait distinguer les traits de son visage. «Pourquoi ma vision est aussi instable ?» se demanda le soldat. «Peut-être que c'est à cause de l'onde de choc de l'explosion, mais je suis sûr et certain de ne pas avoir été touché par la mine bondissante. Et çà, c'est un putain de miracle... que je vais célébrer en faisant de la viande haché des prochains Viets que je débusquerai !»

Le problème dans son raisonnement était que seuls les humains semblaient affectés par le phénomène, vu qu'il distinguait les feuilles au point de pouvoir compter leurs nervures. Mais il décida de ne pas en tenir compte et de continuer la mission assignée, faisant signe à son équipe de le suivre et marchant d'un pas plus rapide – et moins prudent. Le décor sans fin de la forêt primaire recommença a défiler devant ses yeux vigilants, et le caporal dut donc lutter plus contre l'ennui que contre un ennemi invisible et insaisissable. Il voulut demander à Brian s'il avait repéré quoi que ce soit de valable, mais ne trouva aucune trace de lui là ou il aurait dû se trouver. Même chose pour Bob. Et il ne put réussir à repérer la silhouette floue de Johnson – «D'accord, les tenues camouflées qu'on porte sont efficaces, mais pas à ce point» – juste au moment où ce dernier marcha de l’autre coté d'un tronc qui le fit disparaître à sa vue... sans qu'il ne reparaisse ensuite !

Grandement surpris et le cœur battant, Braddock fit prudemment le tour du tronc couvert de lianes, pensant tomber sur le spectacle cauchemardesque d'un soldat agonisant horriblement, piégé dans uns de ces affreux fosses à tigres, mais en fait ne trouva trace ni de l'un ni de l'autre. «Il peut pas s'être envolé comme ça ! D'accord, il n'y a pas de putain de piège ici et je n’ai pas entendu de cri... mais bon dieu, qu'est ce qui passe ?»

Se retrouver seul n'arrangeait pas les choses, car les risques d'être blesse, tué ou pire capturé augmentaient rapidement maintenant qu'il n'avait plus de compagnons pour surveiller ses arrières. Un léger mouvement sur la gauche le fit donc se recroqueviller prestement derrière un buisson et placer en mode rafales le sélecteur de son M16. Puis, passant tout doucement de cachette en cachette, il se rapprocha de la localisation du premier mouvement et vit alors quelque chose qui le rendit à la fois heureux et effrayé : trois Viêt-Cong portant leurs traditionnels chapeaux pointus en paille et écharpes à carreaux ainsi que de vieux fusils se trouvaient près d'une entrée souterraine camouflée, l'un d'entre eux déjà engagé jusqu’aux épaules dans la galerie. Sans attendre, le GI leva son arme, visa rapidement et fit feu jusqu'a ne plus avoir de munitions... ce qui ne sembla faire ni chaud ni froid aux partisans, qui continuèrent à descendre comme si de rien n'était.

Restant interdit devant ce spectacle incroyable, le caporal ne recouvrit ses esprits que quand la trappe fut fermée à nouveau.

  -  C'est quoi ce putain de trip !? Ces connards n’étaient pas à dix mètres de moi, je n’ai pas pu les louper.

Pris d'un doute soudain, il retira le chargeur de son arme : il était plein !

  -  Mais... j'ai senti le recul contre mon épaule et vu les flammes sortir du canon... j'ai quand même pas imaginé tout çà !

Il secoua la tête pour se remettre les idées en place et bougea jusqu'à la trappe d'entre de la galerie : son camouflage était tellement bien fait qu'il n'aurait pas pu la trouver, même en marchant dessus, s'il n'avait pas vu les partisans l'utiliser. N'ayant aucune envie d'ouvrir la minuscule écoutille et d'explorer par lui-même les tunnels – il y avait plus de pièges mortels et de postes de tir embusqué dans ces centaines de kilomètres d'étroits conduits souterrains qui couvraient les secteurs de Chu Chi et du Triangle de Fer qu'en surface – et étant le porteur de la radio de la section, Braddock tenta de contacter la base la plus proche pour demander l'aide des Rats de Galeries, les unités d'élite spécialisées dans ce genre de sale boulot. Mais il ne reçut aucun signal, pas même le léger craquement normal dû au bruit de fond électronique.

Il réalisa à ce moment précis que la jungle alentours, d'habitude grouillante de bruits et cris divers venant du feuillage brassé aux animaux sauvages, était plongée dans le silence le plus complet. L'explosion m'a rendu sourd, tenta-t-il de se rassurer, et explique pourquoi je ne me suis pas entendu tirer... mais mes balles auraient dû tuer ces putains de communistes !

Prenant le risque d'être repéré, il retira le chargeur, y prit une cartouche et la glissa manuellement dans la culasse du fusil, puis visa l'arbre le plus proche et fit feu. Nouvelle sensation de bref choc contre l'épaule, nouveau court jet de flammes à la sortie du canon... mais pas d'impact et une cartouche intacte !

Cette fois-ci, il ne put accepter cela calment et fut pris de panique, tournant les talons et se mettant à courir dans une tentative désespérée de rejoindre la zone de débarquement. Les branches lui cinglaient le visage, les lianes ses mains et ses épaules, ses pieds imprudents étaient à la merci du premier piège venu, mais son esprit était seulement focalisé sur la relative sécurité de la zone clairsemée où les gros hélicos étaient stationnés. Après un moment, ses jambes commencèrent à le lâcher et le caporal dut s'asseoir, caché par un figuier, avec les poumons en feu et le souffle court.

En attendant que ses forces lui reviennent, Braddock scruta longuement les alentours à la recherche de possibles poursuivants, mais la forêt toujours étrangement silencieuse et immobile ne donnait aucun signe de vie. Il nota cependant que les couleurs des feuilles devenaient de plus en plus claires, comme si le soleil était en train de se lever... chose plutôt improbable en milieu d'après-midi et sous l'opaque canopée de la jungle primaire. En plus, la lumière d'une blancheur pure qui inondait la zone ne laissait ni ombre ni pénombre, même si le caporal pensa qu'elle venait de derrière lui.

«OK, pas d’autre connerie cette fois-ci, merci... il doit y avoir une putain d'explication rationnelle : peut-être c'est la lumière du projecteur de recherche d'un Huey ou d'une fusée éclairante tirée par un avion de reconnaissance. Mais il ne fait pas encore nuit, pensa-t-il en versifiant sa montre, et les fusées ne durent pas aussi longtemps.»

Pour une fois motivé par la curiosité, mais voulant éviter toute exposition inutile a un potentiel tir ennemi, il prit son miroir de poche dans sa besace le plaça juste a la limite du tronc pour voir derrière lui. Il y avait la une petite clairière, largement éclairée comme si une puissante lampe invisible avait été placée en son centre, mais rien d'étrange ou d'hostile n'était perceptible dans le champ de vision donné par le miroir. Braddock décida cependant de se la jouer prudent, engageant un nouveau chargeur dans son M16 et chargeant même une grenade antichar dans le lanceur accroché sous le canon.

  -  OK, 3 ,2 ,1 ! dit-il avant de s'élancer, fusil en avant.

Il s'arrêta alors net à la vue de quelque chose de si étrange qu'il ne pouvait venir de ce monde...

À première vue, on aurait pu confondre la créature se tenant face au caporal pour une Dame Blanche – un de ces spectres maléfiques qui prennent l'apparence de femmes de grande beauté pour tenter de s'emparer de l'âme des mortels – mais sa nature non-humaine apparut clairement quand elle tourna la tête dans sa direction : de longues oreilles triangulaires pointaient à travers sa épaisse chevelure soyeuse, une petite truffe rose constituait le point focal de son long museau fin et plusieurs queues touffues – Un, deux...neuf, compta-t-il silencieusement – formaient une sorte de queue de paon dans son dos.

Tout cela le fit vouloir lever son fusil et combattre cette apparition, ou bien la fuir a toutes jambes, mais son corps ne lui obéissait plus, maintenant que son regard avait plongé dans ses yeux envoûtants du bleu le plus pur et aperçu le petit sourire désarmant de tendresse sur ses lèvres si fines.

Elle commença à marcher lentement vers lui, ses queues battant l'air en un mouvement si harmonieux qu'on eut dit des pinceaux de calligraphie traçant dans la brise des symboles mystérieux. L'ensemble était aussi gracieux que le balancement léger et silencieux de ses pieds, qui semblaient ne pas toucher le sol, et l'ondulation sous l'effet du vent presque imperceptible de sa longue chevelure d'un gris cendré chaleureux, qui atteignait le bas de ses hanches voluptueuses.

Comme elle se rapprochait, il fut moins effrayé par sa nature surnaturelle que subjugué par son ineffable beauté : elle était divinement féminine, sans doute possible. Sa tenue d'Ève ne dissimulait rien des parfaites proportions de ses longues jambes graciles ou du charme irrésistible de ses formes gracieuses. Sa fourrure d'une blancheur immaculée, sûrement aussi douce au toucher que la soie la plus fine, était une véritable invitation à d'apaisantes accolades et de tendre caresses. Tout cela, plus le petit sourire qui ne la quittait pas, le faisait se sentir complètement détendu et le cœur léger.

Ses yeux restèrent fixés dans les siens et il dut lever la tête quand elle arriva à son niveau, étant plus grande que lui. Alors, ouvrant les bras dans un geste tout de retenue gracieuse et faisant un dernier pas, elle enlaça tendrement l’humain comme une mère consolant son fils triste et meurtri. Le contact avec sa dense fourrure et la bienfaisante douceur qui s’en dégageait provoqua bientôt le relâchement de toutes les tensions que le soldat avait gardé enfoui profondément dans son esprit, et il se serra contre sa poitrine en pleurant sans retenue ni honte. Elle commença alors à caresser sa nuque d’une manière toute maternelle et il eut l’impression tenace qu’elle était en train de lui murmurer «Ne pleure pas, mon fils, je suis là. Tout sera bientôt fini.» d’une petite voix charmante, mais c’étaient en fait les souvenirs oubliés de son enfance depuis longtemps disparue qui refaisaient surface.

Finalement, ayant laissé derrière lui toutes les pensées tristes qui le hantaient et l’âme en paix, il leva la tête et plongea une dernière fois son regard dans ses grands yeux aimants. Le destin s’accomplit alors et l’esprit du soldat, déjà mort depuis longtemps sans le savoir, commença a se morceler en milliers de minuscules étincelles blanchâtres qui montèrent dans les airs comme des bouts de papiers brûlant emportés par un puissant feu, avant de se rassembler en un fil de vie grimpant verticalement dans le ciel.

La kitsune contempla le départ de l’âme du mortel vers sa destination finale puis ferma les yeux, et de petites larmes coulèrent sur ses joues.