L'épaule de Matthias - Version française

Histoire © Pr. Théodose ; Vivian © Coonkun

Vivian était une jeune raton-laveur d'à peine dix-huit ans qui avait deux atouts pour réussir dans la vie : elle était à la fois mignonne et une étudiante brillante.

Sa beauté n'était pas celle quelque peu tapageuse des pom-pom girls et des reines de promo, loin de là. Mais plutôt celle discrete et authentique d'une personne que l'on trouve toujours jolie ou mignonne quelques que soient les circonstances, et qui donne envie de passer du temps en sa charmante compagnie. Sa silhouette petite et menue était prolongée par une longue queue touffue au poil soyeux. Elle laissait ses longs cheveux bruns retomber dans son dos, à l'exception de deux petites mèches pendant devant son visage. Un visage d'un ovale gracieux, où le masque facial des procyonidés mettait en valeur ses grands yeux verts, complété par un joli petit museau et souvent orné d'un sourire timide.

Mais c'est le deuxième point que Vivian tenait à mettre le plus en valeur, par timidité sans doute. Elle était sortie quatorzième de sa promotion au California Technicial Institute et n'avait pas hésité a traverser l'Atlantique pour suivre un cursus en «écologie et protection de l'environnement» à la prestigieuse université parisienne de La Sorbonne. Malheureusement il y a un gouffre entre la réputation internationale et la réalité, et c'est sur le campus de La Sorbonne 8, une annexe perdue en lointaine banlieue parisienne, qu'elle s'était retrouvée. Certes, elle avait obtenue une place dans la résidence universitaire toute proche, et ses relations avec sa colocataire Soryane, une fennec venue du lycée français «Descartes» de Rabat, étaient devenues bonnes à défaut d'être totalement amicales. Mais il fallait faire face au manque de moyens chronique de l'université, aux cours surchargés et aux absences des profs...

Ce matin-là, Vivian terminait de s'habiller dans la salle de bain. Elle portait ses vêtements chauds favoris : jean épais en corduroy vert pomme et pull en laine d'un vert plus foncé, presque noir.

  -   Dis, t'en n'as pas un peu marre de porter que du vert ? Lança tout à trac la fennec, qui finissait elle aussi de s'habiller.

  -   Non, c'est une couleur reposante, et elle va bien avec mes yeux. Mais tu es aussi mono maniaque que moi : tous tes vêtements dans la penderie sont noirs.

  -   Oui, mais c'est parce que ça me va... Ok, un point partout, la balle au centre.

  -   C'est dommage qu'ils n'aient pas remplacé plus tôt la prof de chimie des écosystèmes, on a perdu trois semaines de cours, continua Vivian après un gros soupir. Pourquoi n'ont-ils embauché un professeur remplaçant en contrat d'intérim ?

  -   Ouh ouh Vivian, on est en France dans une université sans budget qui fait partie du service public. On n'embauche pas un prof du privé comme ça, on fait appel à un enseignant-chercheur volontaire. Et ça court pas les rues.

En se dépêchant quelque peu, Vivian et Soryane avait pu se dégoter deux places au premier rang – l'amphi 4 prévu pour 250 personnes en accueille souvent 350, les derniers arrivés devant se contenter des marches – d'où elles pourraient scruter le minuscule tableau noir sans s'esquinter les yeux. Le remplaçant en question était déjà là en train de terminer la préparation du cours, et elles eurent tout le loisir de le détailler.

Il s'agissait d'une martre sûrement assez jeune, petite mais longiligne. Il était affublé de l'attirail typique du scientifique : blouse blanche élimée avec poche de poitrine bardée de stylos, et grosses lunettes rondes de myope. À l'heure pile, il se racla la gorge puis s'adressa à l'assistance :

  -   Bonjour à tous. Je m'appelle Matthias Kronecker et je remplace madame Georges, qui est actuellement en congé de longue maladie. Je marque mon adresse mail au tableau si vous voulez me joindre car je n'ai de bureau ici, et je tacherai de vous répondre dans les deux jours si possible. D'après ce qu'on m'a affirmé, vous en étiez resté aux réactions de décomposition anaérobie de l'humus en milieu tropical. Je vais donc reprendre le cours à partir de la page 68 du polycopié.

Et il traça sur le champ les schémas correspondants au tableau. L'ambiance devint alors studieuse, dans une certaine mesure : au bout de 20 minutes, Soryane commença à bavarder avec sa voisine.

  -   Il démarre fort, lui. Je pige rien à ce qu'il raconte.

  -   Tu aurais dû réviser régulièrement au cas où, chuchota Vivian. Moi, je le trouve plutôt sympathique et efficace. Et mignon en plus.

  -   Mignon ? Mais regardes-le, ce binoclard est aussi petit que toi et tellement maigre qu'il flotte dans sa blouse. Vraiment pas mon type.

Un raclement de gorge les interrompit. M. Kronecker était juste à coté d'elles et les regardait d'un air sévère.

  -   Est-ce que votre petite discussion a un rapport avec le court exercice que je viens de marquer au tableau ?

Vivian piqua aussitôt un fard monstrueux et souhaita ardemment être un caméléon pour se camoufler et ne pas attirer les regards. Le prof reprit :

  -   Je sais bien que c'est mon premier cours ici et que les commentaires à mon égard doivent fuser, mais si vous tenez à bavarder, faites-le de manière discrète. N'est ce pas ! finit-il d'une voix forte en balayant le dernier rang de l'amphi avec son pointeur laser, ce qui eut pour conséquence d'éblouir plusieurs discutailleurs invétérés.

Lorsqu'il annonça la fin du cours au bout de 40 minutes, tout les étudiants encore présents – certains bavards du dernier rang s'étant éclipsés discrètement – terminèrent de prendre des notes, rangèrent leurs affaires et commencèrent à quitter l'amphi, sauf Vivian. Une pensée avait occupé son esprit après le rappel à l'ordre du professeur mais elle n'arrivait pas à remettre la patte dessus. Elle s'aperçut être la dernière étudiante encore assise dans la grande salle lorsque, ayant remis son polycopié dans son attaché-case, ill ui jeta un regard étonné. Elle se dépêcha alors et sortit précipitamment.

Le cours de chimie des écosystèmes avait repris depuis deux mois maintenant et la routine s'était réinstallée, au rythme plutôt rapide imposé par le nouvel enseignant pour rattraper le retard. Vivian et Soryane avaient aussi repris l'habitude d'arriver à 8h20 dans l'amphi pour s'asseoir au premier rang. Sauf que l'estrade était vide ce jour-là. Les dix minutes suivantes s'écoulèrent lentement, durant lesquelles les autres étudiants finissaient de s'installer tandis que Vivian devenait de plus en plus nerveuse, ce qui inquiéta sa camarade.

  -   Vivian, est-ce que ça va ? Tu es toute pâle.

  -   Oui oui, ça va. C'est juste étrange que M. Kronecker ne soit pas en avance comme d'habitude.

  -   Si ça va, alors pourquoi ton coeur bat aussi vite ?

Bon sang, les fennecs et leur ouïe surdéveloppée... pensa Vivian, posant une patte sur son coeur comme pour empêcher Soryane de l'ausculter.

  -   Je n'en sais rien, finit-elle par avouer.

  -   Tu as le coeur qui bat le rappel, les coussinets moites et tu t'inquiètes pour le prof. Dis-moi, par hasard, tu n'aurais pas un peu le béguin pour lui ?

  -   Non, pas du tout ! Que vas-tu chercher là ! nia-t-elle avec une vive énergie, les joues en feu.

C'est à ce moment là que l'enseignant entra essoufflé dans la salle, s'excusant pour son retard tout relatif avant d'allumer le rétroprojecteur et de démarrer la séance. Il mena le cours au pas de charge et Vivian avait à peine levé le museau de sa feuille qu'il était déjà parti assurer le cours suivant.

  -   Il va, il vient, toujours pressé... je voudrais... simplement attirer son attention, soupira-t-elle. 

  -   Ce ne serait pas ton style de l'interpeller à la fin du cours pour lui glisser un billet doux devant tout le monde, remarqua sa camarade.

  -   Je sais bien, je suis trop timide pour cela. Mais il nous a laissé son e-mail.

Ce soir-là, l'horloge de son ordinateur portable indiqua 22h30 quand Vivian mit la touche finale au quatrième poème qu'elle venait d'écrire. Elle vérifia un dernier détail dans le dictionnaire de versification qu'elle avait empruntée à la BU, puis le referma et la rangea dans son sac. Il ne lui restait plus qu'à entrer l'adresse électronique de M. Kronecker et à joindre les textes au message. Elle hésita quelques secondes : Il indique avoir 25 ans sur son CV en ligne mais pas s'il est marié ou en couple. Et si c'est le cas, comment réagira-t-il en lisant mon message ? Je ne veux pas commettre d'impair, pensa-elle. Puis elle prit une grande respiration et son courage à deux mains avant de cliquer sur «Envoyer» . Deux bâillements plus tard, l'ordinateur était éteint et Vivian dormait à poings fermés.

«La grève des transports entamée aujourd’hui semble bien suivie : les prévisions pour l'Ile-de-France sont de 1 TER sur 3 et 1 train de banlieue sur 4. Pour plus d'information, vous pouvez consulter le numéro vert de la SNCF au 0800 ...»

  -   Vivian, baisse la radio, je voudrais dormir, grommela Soryane qui n'était vraiment pas du matin.

  -   D'accord, admit sa colocataire tout en éteignant l'appareil. Mais pourquoi tu ne t'es pas levé ? On a cours ce matin !

  -   Laisse-moi rigoler ! Çà va être le bazar dans les transports, tous les profs de ce après-midi ont déjà annulé leur cours, et je ne suis même pas sûre que le prof de chimie des éco pourra venir. Mais tu ne voudrais pas rater ce cours, c'est ta séance hebdomadaire de contemplation de ton prof adoré... rajouta-t-elle avec un sourire entendu.

  -   On en reparlera quand tu te seras ramassée aux prochains partiels, maugréa Vivian en fusillant du regard sa colocataire avant de sortir de la chambre, son sac sous le bras.

Pour ne rien arranger, la pluie s'était mise à tomber depuis le début de la matinée et c'est l'imperméable ruisselant d'eau que la jeune étudiante arriva devant l'amphi C. La vieille porte grinça lorsqu'elle pénétra dans la grande salle encore déserte plongée dans la pénombre. Seul le néon du tableau était allumé, formant un halo blafard et laissant voir à contre-jour une silhouette, celle du M. Kronecker.

Ce dernier avait entendu une personne entrer et lui demanda de venir le rejoindre. A cause de sa vue basse et de la pénombre, ce n'est que lorsque Vivian arriva au pied de l'estrade qu'il put la dévisager.

  -   Bonjour, mademoiselle. Vous avez bien du courage de vous lever très tôt pour arriver à l'heure un jour de grève.

  -   Pas vraiment, j'habite à la résidence universitaire juste en face du campus. C'est plutôt vous qui avez dû avoir des problèmes, non ?

  -   Pas du tout, je viens en vélo et n'en ai que pour une demi-heure. Il reprit son air sérieux avant de continuer : Installez-vous à votre place habituelle, je compte attendre jusqu'à 9h00 avant d'aviser, au cas où d'autres étudiants arriveraient.

Vivian cacha son sourire derrière sa patte, pensant aux jambes musclées que devait masquer le jean de son interlocuteur. Elle sortit son classeur et se prépara à une attente assez longue et pesante, que ne risquait pas de rythmer l'horloge de la salle, bloquée sur 8h35 pour l'éternité. Par quatre fois, elle voulut dire quelque chose au professeur mais ne trouva pas ses mots ou bien se rétracta au dernier moment. À l'heure dite, il finit par consulter sa montre.

  -   Bien, un demi-heure est passée et vous êtes toujours seule, conclut le professeur. Je pense que vous allez pouvoir y aller.

  -   Monsieur, objecta-t-elle vivement, ce serait vraiment dommage que nous soyons venus pour rien. Il y a quelques points du cours que je ne suis pas sure d'avoir compris.

M. Kronecker était d'accord et commença à tracer au tableau les équations à revoir. La demi-heure suivante passa comme un souffle, personne ne les ayant rejoint entre temps.

  -   Bon, vu que ces quelques points du cours semblent maintenant clairs pour vous, je vais juste noter votre présence à la séance d'aujourd'hui avant de partir.

Il sortit les dix pages de la liste d'émargement de son sac et la tendit à son élève, qui la signa rapidement. Il feuilleta rapidement la liste.

  -   Ah, Vivian... joli prénom. Je n'avais pas remarqué que vous étiez originaire des États-Unis, je vous félicite pour votre maîtrise de cette langue barbare qu'est le français.

  -   Je n'ai aucun mérite monsieur, ma mère a vécu 20 ans en France, répondit-elle tout en se tordant les mains.

  -   Oui, je me souviens de vous maintenant : lors de mon premier cours, je vous avais surprise en train de bavarder à mon sujet. Voyons, il n'y a pas de quoi avoir honte, dit-il en voyant son élève rougir, toute le monde a fait la même chose ce jour-là.

Ils rassemblèrent rapidement leurs affaires respectives. Juste avant de sortir, elle se hasarda à lui poser une dernière question.

  -   Professeur, vous avez dit lors de votre présentation que vous répondiez aux e-mails le plus rapidement possible...

  -   Vous m'avez envoyé un mail récemment auquel je n'aurais pas répondu ? Il faut dire que je suis noyé sous le spam. Y avait-il des documents joints au message ? Demanda-t-il du regard à Vivian, qui acquiesça. Très bien, n'hésitez pas à me les envoyer de nouveau, je les lirai avec plaisir.

  -   On non, ce n'est pas nécessaire ! Dit-elle précipitamment. Ils ne sont pas vraiment importants. En plus, je me suis rendu compte entre temps qu'ils comportaient des erreurs, murmura-t-elle en baissant la tête sans parvenir à cacher ses joues empourprées.

Pour la première fois du semestre, Vivian était en retard pour le TP de minéralogie et courrait à toute allure dans les allées du bâtiment F. Soudain, un technicien en blouse blanche tourna dans le couloir juste devant elle. La collision était inévitable et elle le heurta de plein fouet par derrière. Après le choc, celui-ci se retourna de méchante humeur et elle poussa un cri de surprise en reconnaissant M. Kronecker, une tasse de thé à la patte et une large tache maculant son vêtement.

  -   Professeur ! Je suis vraiment désolée !

  -   Ce n'est pas grave Vivian, ma blouse en a vu d'autres, dit-il tout en fouillant sa poche. Par contre, je n'ai plus de mouchoir.

Avant qu'il n'ait eu le temps d'en demander un à quelqu'un, elle avait sorti un grand carré de tissu de sa poche de veste et commença à essuyer la tache. Matthias posa alors sa main sur celle de son élève et lui dit d'une voix douce :

  -   Laissez cela, ne vous mettez pas plus en retard à cause de moi.

Lorsqu'elle réalisa la situation et sentit les coussinets du professeur sur sa fourrure, son coeur fit un bond dans sa poitrine. Elle retira lentement sa patte et déposa le mouchoir dans la poche de la blouse.

  -   Gardez-le. Au revoir, souffla-t-elle avant de s'élancer dans les couloirs.

Après avoir perdu de vue son étudiante, il reprit le mouchoir pour terminer d'essuyer la tache puis l'examina. C'était un large carré de coton blanc semblable aux mouchoirs lavables d'autrefois. Une frise de rameux feuillus était finement brodée sur le pourtour, complétée par le monogramme de sa propriétaire. Sans conteste du bel ouvrage, se dit-il.

Ah...Ah...Atchoum !!!

Dans ces salles de travaux pratiques sans chauffage et pleines de courants d'air à cause des vitres cassées non remplacées, presque tout le monde s'était enrhumé et notre jeune raton-laveur ne faisait pas exception. Elle avait beau renifler, sa truffe restait bouchée et elle fut bien obligée de demander un mouchoir à son camarade de classe, un doberman plutôt paresseux.

  -   C'est bizarre, je croyais que tu avais toujours ton mouchoir en tissu sur toi, dit-il en lui tendant l'objet convoité.

  -   Je... je pense que je l'ai perdu. Je n'arrive pas à le retrouver, affirma-t-elle d'un ton peu assuré après s'être désengorgée le museau.

  -   C'est pas un mal. Ce genre de truc, c'est vraiment ringard et crado.

  -   Ce truc était un cadeau d'anniversaire et il devait me servir encore plusieurs décennies. De toute façon, tu dis n'importe quoi. Est-ce que tu sais au moins comment d'arbres tu gaspilles en utilisant des mouchoirs jetables ? Tu as vu leur état après usage ? Ajouta-t-elle en jetant le bout de tissu gorgé de mucus dans la corbeille avec un geste de dédain.

  -   Te fâches pas, je savais pas que c'était un cadeau, concéda le doberman.

En rentrant à la résidence, Vivian alla comme tous les soirs vérifier le courier. Une enveloppe à son nom avait été déposée dans la boite aux lettres. Elle l'ouvrit, surprise d'y trouver son mouchoir accompagné d'une note manuscrite :

Chère Vivian,

Je vous remercie de m'avoir prêté votre mouchoir ce matin, et je tiens à vous le rendre (propre bien sûr) car je suppose qu'il a pour vous une forte valeur sentimentale. Par ailleurs, si c'est bien votre mère ou votre tante qui a cousu ce mouchoir, félicitez-la de ma part pour ses talents de brodeuse.

Cordialement,

Matthias ∂ij

Un large sourire aux lèvres et fermant les yeux pour mieux se concentrer, elle huma le mouchoir sans pouvoir y déceler une odeur particulière. C'est dommage monsieur, c'était un cadeau et non un prêt, pensa-t-elle tout en rangeant l'objet à sa place habituelle. Elle remarqua alors que le professeur avait griffonné la note au dos de sa carte de visite professionnelle : «je vais enfin pouvoir vous envoyer les documents que vous attendiez, une fois que je les aurai améliorés à ma façon ...» dit-elle à voix basse.

Dernier vendredi du mois d'avril, 19h30 : une nouvelle journée de travail s'achevait. M. Kronecker venait tout juste d'imprimer les dernières données du chromatographe d'exclusion stérique lorsque son directeur de thèse, un faucon arménien répondant au nom d'Adbalian, passa devant la paillasse pour vérifier son travail et récupérer les résultats expérimentaux. Ils lui permettraient de terminer son article sur «Les polypeptides responsables de l'inhibition du circuit de neuromédiation chez les mustélidés non bipèdes ».

  -   Matthias, vous fermez la boutique, comme d'habitude ?

  -   Bien sur, dès que j'aurais vérifié mon courrier, comme d'habitude... dit-il avec un petit sourire.

  -   Et j'y ai pensé pour vous, comme d'habitude... répliqua ironiquement le directeur en lui passant une enveloppe avant de retourner à son bureau.

La décachetant, le professeur découvrit à l'intérieur une lettre manuscrite placé dans un sachet en plastique transparent, qu'il ouvrit intrigué pour en lire le contenu. Il s'agissait d'une série de quatre poèmes, deux quatrains et deux sonnets, remarquablement bien composés et calligraphiés. Ces poèmes lui étaient adressés et son étonnement ne fit que grandir lorsqu'il s'aperçut qu'il en était le sujet. Plus encore, il commençait à se sentir bizarre : son coeur battait de plus en plus vite, ses mains devenaient moites, le sang montait à ses joues, il n'arrivait plus à réfléchir convenablement et ses pensées brouillés se focalisaient progressivement sur une personne qu'il avait déjà vu ...

Brusquement, par un réflexe de préservation rationnelle qu'il ne se connaissait pas, il se boucha le nez, retint sa respiration et remit rapidement la lettre dans le sachet avant de se diriger vers le couloir des bureaux.

  -   M. Adbalian, dit-il en entrant dans la pièce, la lettre que vous m'avez remis est imprégnée d'une odeur que je ne peux identifier. Est ce que vous pourrez m'aider s'il vous plaît ?

  -   Je veux bien essayer mais mon espèce n'est pas réputée pour son odorat, admit le scientifique en sortant la singulière missive de son sachet pour la renifler longuement. Désolé, rien de spécial.

Matthais, qui avait dû refréner ses battements cardiaques, remercia son supérieur puis le laissa à la rédaction de son article. Finalement, ma journée de travail n'est pas encore terminée, se dit-il à voie basse, une petite analyse complémentaire me paraît nécessaire. Mais il me faut tout d'abord trouver un échantillon de comparaison dans la réserve.

Après avoir lancé le programme de purge du chromatographe, le professeur ouvrit le quinzième volume du «Handbook of Chemistry» à la section P puis fila à la réserve chimique du bâtiment farfouiller dans les milliers de flacons pour finalement mettre la main sur l'objet de ses recherches. Il retourna au laboratoire et plaça en apnée la lettre dans un montage à condensation afin de récupérer sous forme liquide les composés volatiles qui l'avaient tant troublé. En parallèle, il fit se dissoudre un peu du produit de comparaison dans de l'éthanol.

Après injection dans le chromatographe, l'élution prit environ dix minutes et un spectre assez complexe apparut progressivement sur la table traçante. Quand ce fut au tour des composés de la lettre, dix nouvelles minutes furent nécessaires, mais le spectre imprimé par l'appareil était presque identique au premier à part un petit pic à 35 secondes du début de l'élution. «Je me disais bien qu'il y avait du disulfure de diméthyle là dedans, en plus des polypeptides volatiles», remarqua-t-il à voix haute, la queue frétillante à cause de l'excitation d'une recherche fructueuse.

  -   Eh bien Matthias, on fait des heures supplémentaires ?

Il sursauta et se tourna vivement vers son directeur de thèse, dont le broussailleux sourcil droit levé trahissait une demande d'explications rapides et concises.

  -   Je viens d'analyser la lettre et de trouver les composés responsables de l'odeur dont je vous avais parlé. Je vais d'ailleurs avoir une petite discussion avec son auteur.

  -   Vous pensez le connaître ?

  -   Oui, je la connais...

Vivian ne savait trop quoi penser de la note lapidaire qu'elle avait reçu de la part de M. Kronecker, où il lui demandait de venir le voir à la salle de colle à la pause de midi. Lorsqu'elle toqua à la porte, le professeur vint lui ouvrir puis s'effaça pour la laisser entrer, le tout sans un mot. Il lui désigna une chaise et alla chercher quelque chose dans sa serviette tandis qu'elle s'asseyait, mal à l'aise. La jeune étudiante pâlit en le voyant sortir puis examiner sa lettre de poésie encore dans son plastique, ainsi que sa dernière copie d'examen, et sa pâleur s'accentua lorsqu'il s'adressa à elle sur un ton neutre mais peu amène :

  -   Je ne vais pas vous dérangez longtemps, vous avez juste à répondre par oui ou non : dois-je vous féliciter pour vos connaissances sur les phéromones spécifiques aux martres et la manière dont vous les avez utilisées ?

Inutile de nier. Vivian encaissa le choc et baissa la tête. Lorsqu'elle la releva, elle avait les oreilles basses, des yeux de chien battu et semblait au bord des larmes.

  -   Non, ne me félicitez pas, j'ai voulu brusquer les choses et j'ai agi comme une idiote. Je n'aurais jamais dû vous envoyer cette lettre, elle a du en sentir l'odeur sur vous et vous en vouloir. Comment ai-je pu croire que vous pouviez être célibataire à 25 ans...

  -   Mais je suis célibataire ! Vous pensiez qu'en m'envoyant une simple... lettre d'amour, vous aviez commis un adultère ? S'exclama-t-il étonné avant se ressaisir. Ah oui, j'oublie que vous venez d'une culture quelque peu différente : si aux Etats-Unis, il paraît normal d'être en couple passé l'adolescence et que le mariage y est une valeur fondamentale, la situation est très différente en France. De plus, je ne suis pas professeur mais seulement assistant-chercheur, et je ne pourrais pas vivre décemment en couple avec les maigres revenus dont je dispose.

Vivian, visiblement soulagée, poussa un profond soupir. Mais elle tint à lui renouveler ses excuses car elle le pensait toujours fâché à cause de l'odeur de la lettre. Il répondit d'une voix rassurante :

  -   Sachez-le, je ne vous tiens pas rigueur pour votre lettre. Il est juste dommage que je ne puisse pas la lire sans me sentir bizarre, car je ne peux pas apprécier vos talents poétiques à leur juste valeur.

  -   Vous... vous pensez vraiment que mes écrits en valent la peine ? Vous ne m'en voulez absolument pas ? Dit-elle avec une note d'espoir dans la voix, tout en regardant le professeur d'une manière si intense qu'il détourna le regard et sembla même très légèrement rougir.

  -   Bien sur que non. L'incident, s'il y a jamais eu incident, est clos.

Vivian lui décocha son plus beau sourire avant de sortir de la salle d'un pas léger.

Matthias ne pouvait trouver le sommeil cette nuit-là. Ses pensées se succédaient dans son cerveau sans donner de résultat cohérent, ce qu'il détestait. Un seul fait se détache clairement, se dit-il en lui-même : lors de ce petit tête-à-tête, les pupilles de Vivian se sont largement dilatées lorsque je lui ai pardonné sa maladresse phéromonale. Généralement, un tel trait physiologique chez une personne indique un puissant désir pour son interlocuteur, moi en l'occurrence.

Il sortit de son lit défait et se tourna vers le tableau blanc qui mangeait presque tout un mur de son minuscule studio. Il ébaucha plusieurs graphes et diagrammes dans le but de s'éclaircir les idées, mais ils eurent l'effet inverse. Et c'est l'esprit complètement embrouillé que Matthias alla se recoucher. Dommage qu'il n'existe pas d'équivalent cérébral des touches Ctrl-Alt-Suppr, mon cerveau aurait bien besoin d'un redémarrage forcé, pensa-t-il après s'être décidé à prendre un cachet de somnifère. Il lui fallait être frais pour assurer correctement les cours demain.

Le professeur était de bonne humeur ce mercredi et son enthousiasme déteignait légèrement sur ses étudiants, plus attentifs qu'à l'habitude. Certes, il avait bien dormi grâce aux somnifères, mais surtout son cours avait été déplacé en fin de matinée a cause des fluctuations d'emploi du temps et il n'aurait pas à se presser. Il prit donc le temps de ranger les craies et d'effacer le tableau tandis que les étudiants se ruaient vers la caféteria. Ce n'est qu'en se tournant vers la sortie qu'il s'aperçut de la présence de Vivian, dansant d'un pied sur l'autre, sur le bord de l'estrade.

  -   Monsieur, est ce que vous avez quelques minutes à me consacrer ? J'ai quelque chose d'important à vous demander.

  -   Bien sur. Sinon j'aurai filé comme une flèche, comme d'habitude

  -   Je voudrais... je voudrais juste savoir : que suis-je pour vous ?

  -   Eh bien, c'est ce que j'appelle une question franche et directe. Je me disais bien que vous finiriez par me la poser un jour. Mais malheureusement... je ne peux pas vous apporter une réponse aussi franche et directe. J'y ai longtemps réfléchi depuis notre dernier... tête à tête mais mes introspections successives m'ont toutes menées dans une impasse. La seule chose certaine que je peux vous dire est : je ne sais pas.

La mine amère qu'arborait Vivian faisait peine à voir.

  -   Généralement, quand on ne sait pas quels sentiments on peut avoir pour quelqu'un, c'est que l'on n'en éprouve pas... Ce n'est pas votre cas, n'est ce pas ? Sinon, je n'ai plus qu'à me refondre dans la masse des étudiants anonymes.

  -   Attendez, je n'ai pas dit ça ! Vous n'êtes pas n'importe qui pour moi. À dire vrai, c'est la première fois qu'une étudiante... s'intéresse à moi de cette manière et comme je n'ai pas l'habitude de cette situation, je dois vous paraître gauche et hésitant.

  -   Ouf... vous m'en voyez soulagée. Si vous préférez, nous pouvons laisser agir le temps, et qui sait... vos sentiments auront peut-être évolué d'ici là.

  -   Mais cette évolution devra rester discrète et mesurée : vous n'êtes pas sans savoir que les relations...étroites entre professeurs et élèves sont très mal vues. Mais cela ne doit pas nous empêcher de rester amis.

Vivian secoua la tête de dépit.

  -   Restons amis... Vous ne savez pas le nombre de fois où j'ai reçu cette phrase en pleine figure ni à quel point cela peut faire mal. Je pensais trouver avec vous une personne avec qui partager ma solitude, voire même une épaule sur laquelle me reposer en cas de coup dur. Mais vous venez de faire un pas de côté et de me laisser chuter lourdement, comme si ... Le ton de sa voix changea et devint colérique : Vous ne voulez pas de moi. Et bien vous ne valez pas mieux que tout les autres !

Ces derniers mots, elle les avait littéralement hurlés tout en retroussant ses babines, laissant apparaître de fines canines acérées. Le professeur se raidit et la fixa dans les yeux sans dire un mot. Il avait glissé ses pattes dans les manches de sa blouse pour ne pas montrer ses griffes déployées. Un long moment de tension s'écoula lentement comme dans un western, puis l'attitude de Vivian changea graduellement : la lueur hostile dans son regard déclina, elle baissa la tête et regarda fixement ses pattes, comme étonné par l'agressivité qui en émanait. Puis d'un coup, elle sortit en courant de l'amphi en laissant échapper un gros sanglot.

Il la retrouva assise la tête entre les mains au pied d'un escalier et préféra approcher lentement face à elle pour ne pas l'effrayer davantage, avoir de s'asseoir à ses cotés sur les marches. Quand elle releva la tête, deux fins chemins de larmes avaient coulé sur ses joues et elle reniflait légèrement.

  -   Je ... je suis vraiment desolé de vous avoir fait autant de peine, lanca-t-il d'un air contrit.

  -   Ce n'est pas votre faute, c'est la mienne ! Répliqua Vivian en se tournant vivement vers le professeur et le regarda droit dans les yeux.

  -   Mais c'est moi qui n'est pas su répondre à votre question... et à vos attentes. Je comprends maintenant votre frustration et les raisons de votre emportement.

  -   Même si vous me comprenez, je regrette quand même de vous avoir crié dessus tout à l'heure. Vous pouvez me pardonner ?

  -   Bien sur, dit-il un sourire éclairant son visage. Mais j'ai mon insensibilité à votre égard à me faire pardonner de mon coté. Et je pense connaître les moyens pour y remédier.

  -   Il se leva et tendit la patte à Vivian pour l'aider à se relever. Elle marqua une hésitation avant de glisser ses doigts graciles dans la paume ouverte et d'en sentir les coussinets rugueux. Une fois sur ses pattes, elle lui lacha la main à contrecoeur, rougissant et souriant comme si rien d'anormal ne s'était passé.

Dans le local exigu et bruyant, équipé en tout et pour tout d'une veille machine à café déglinguée, qui servait de salle des profs, M. Kronecker savourait sa deuxième tasse de thé de la journée. Il se remettait en mémoire le trajet qu'il devrait couvrir cet après-midi pour rejoindre ses autres étudiants sur le campus de Sorbonne-4, situé à dix kilomètres de là, lorsqu'un de ses collègues lui toucha l'épaule : le directeur du personnel voulait le voir assez rapidement. Il but donc d'une traite le reste de son thé avant de prendre la direction des bâtiments administratifs, arrivant devant le bureau du responsable en question au bout de quinze minutes. Quand l'administratif leva sa tête de fouine des papiers qu'il triait, il démarra bille en tête avant même que le professeur ait eu le temps de lui dire bonjour.

  -   On nous a rapporté une altercation entre vous et une de vos étudiantes, altercation qui après un échange de vociférations (entendues par des témoins) s'est terminée par la fuite de l'étudiante sus-nommée en pleurs hors de l'amphi où vous trouviez, étudiante que vous avez ensuite poursuivi... il est inadmissible qu'un professeur use de violence, physique comme verbale, envers ses étudiants !

M. Kronecker ne moufta pas durant cette algarade puis répliqua sur un ton neutre et ferme :

  -   Il n'y a eu ni violence ni insultes. J'ai surpris cette excellente étudiante en train de bavarder et j'ai voulu après le cours lui rappeler cette incartade afin qu'elle ne se reproduise plus. Elle s'est excusée aussitôt pour son comportement inhabituel, mais un malentendu a envenimé la discussion et elle a finit par crier. S'en rendant compte, elle s'est mise à pleurer et est sortie de la salle.

  -   Il reste que les parents de cette étudiante vont sûrement faire un scandale et vouloir déranger le président de la faculté pour cela, et c'est à cause de votre attitude !

  -   Aucun risque que le président soit dérangé, ses parents sont américains. Et j'ai eu largement le temps de la retrouver avant de venir ici : elle s'est excusée et je lui pardonné sa conduite. Il n'y a rien à ajouter, l'incident est clos.

Le responsable grommela : il devait être dans ses habitudes de passer ses colères sur des collaborateurs faibles et il ne s'attendait sûrement pas à une telle fermeté. M. Kronecker le salua d'une manière quelque peu sèche avant de repartir d'un pas décidé. Mais dès qu'il fut hors de vue dans un couloir désert, il ne put se retenir de balancer un violent coup de griffe contre le mur, y laissant de longues et profondes traces. Il poussa aussitôt un soupir de soulagement, contempla quelques secondes ses puissantes griffes courbes recouvertes de plâtre, puis les rétracta et poursuivit son chemin.

Un échange de mails plus tard, Vivian et Matthias s'étaient donné rendez-vous devant le laboratoire de ce dernier le vendredi suivant à 20h00. Fidèle à ses habitudes et connaissant celles de son professeur, elle arriva avec dix minutes d'avance sur le perron du grand bâtiment cubique en béton terne, installé sur la périphérie du campus de Paris XI-Sud. Implanté sur le versant boisé du plateau d'Orsay, ce vaste campus donnait l'impression soit d'avoir d'été déposé délicatement au milieu de la forêt, soit d'être envahie par cette dernière. Au vu de l'état des dalles de ciment formant les allées, la seconde possibilité semblait la plus probable.

Elle n'eut pas à attendre longtemps. Matthias sortit sur le perron, la salua chaleureusement et lui adressa un regard admiratif. Vivian avait particulièrement soigné son apparence pour l'occasion, sans toutefois en rajouter. Elle portait une longue robe-fourreau en jersey vert sombre au décolleté très sage, dont les manches légèrement bouffantes taillées dans un nuance plus vive mettaient élégamment en valeur la fine fourrure brun clair de ses bras. Ses longs cheveux étaient rassemblés en chignon à l'exception de deux petites mèches pendant devant son visage. La touche finale était apportée par le scintillement subtil d'une minuscule feuille d'arbre en argent, suspendu à son front par une chaîne du même métal. Matthias ne put déceler, s'il en avait jamais été capable, de maquillage sur le joli minois de son élève. Il regarda avec un dépit marqué sa blouse tachée et élimée.

  -   J'aurais au moins dû mettre des vêtements propres pour vous recevoir.

  -   Vous venez juste de terminer votre travail, vous n'avez pas eu le temps de vous changer, mais ce n'est pas grave. Et puis, c'est à l'invitée de faire honneur à son hôte. Par contre, dit-elle en balayant du regard les alentours, je trouve étrange que nous nous soyons donnés rendez-vous ici, le premier restaurant doit être au moins à un kilomètre.

L'éclat de rire soudain de Matthias surprit la jeune étudiante.

  -   Pourquoi aller dans un restaurant en ville alors qu'il y a tout ce qu'il faut à portée de main ? Mais entrez donc, vous allez prendre froid.

Vivian, intriguée, suivit Matthias dans les couloirs du bâtiment, longeant les paillasses de chimie et les imposants appareillages d'analyse, avant d'arriver dans ce qui semblait être la salle de garde du laboratoire. Une table y était dressée, éclairée par la lumière blafarde d'un néon de plafond. Installez-vous, je reviens tout de suite, demanda le professeur avant de s'éclipser. Il réapparut deux minutes plus tard poussant une desserte métallique chargée de plats. Dans l'intervalle, son invitée avait allumé et réglé à mi-puissance un luminaire halogène à la place du néon, créant par là même une ambiance plus chaleureuse et intimiste. Il n'était pas pensé à ce détail mais ne put retenir un sourire.

  -   Je ne suis pas sûr de votre régime alimentaire, ni si vous avez des contre-indications religieuses ou allergiques, alors j'ai préparé plusieurs séries de plats.

  -   Ne vous faites pas, les ratons-laveurs sont omnivores et je n'ai pas de problèmes d'allergies.

  -   Parfait, parfait, dit-il en prenant sur la desserte un erlenmeyer rempli d'un liquide ambré pour en verser un doigt dans le verre de son invitée. Goûtez-moi ceci, vous m'en direz des nouvelles.

Au premier abord, Vivian pensa qu'il s'agissait de cognac et s'apprêta à reposer le verre, n'appréciant pas l'alcool, mais elle ne voulait pas froisser son hôte. Sa première impression fut contredite par le bouquet, plutôt musqué mais en aucun cas alcoolisé, dégagé par le liquide et elle se décida à la goutter. Dès la première gorgée, des saveurs inattendues excitèrent ses papilles gustatives, si intenses qu'elle ferma les yeux quelques instants pour mieux les discerner.

  -   Je n'ai jamais rien bu d'aussi délicieux ! Où l'avez-vous trouvé ?

  -   Il s'agit de ce que j'ai baptisé de «l'eau de vie d'écureuil», plus précisément le concentré d'aromates obtenu après distillation du bouillon du civet d'écureuil que j'ai mitonné comme plat principal. Avez-vous déjà entendu parler de la gastronomie moléculaire ? Le sujet est récemment passé au journal télévisé.

  -   On ne dispose que de la radio à la résidence. Mais vous n'allez pas manquer de m'expliquer tout cela en détail.

  -   Eh bien, c'est une nouvelle discipline scientifique qui s'est formée à la jonction entre la physique-chimie, la biologie et la psychologie. Elle étudie tout ce qui a trait à l'art de cuisiner : quelles réactions chimiques se déroulent durant la préparation des plats, par quels moyens et dans quel ordre nos papilles gustatives interagissent avec les molécules sapides et odorantes, et enfin comment notre cerveau perçoit et organise ces informations sensorielles pour leur donner du sens. Ses deux buts sont d'une part de mieux comprendre les tours de main et autres dictons culinaires, d'autre part d'élaborer des recettes totalement nouvelles ou d'optimiser celles qui existant déjà. Mais je parle, je parle, et j'en oublie de vous servir la suite.

Le hors-d'oeuvre fut constitué de sortes d'oeufs de poule mais ayant une couleur brun-jaune et une consistance légèrement molle. Il s'agissait que ce que l'on appelle des oeufs de mille ans. Traditionnellement, on les prépare en les laissant reposer dans la cendre pendant au moins deux semaines. Mais avec des bases concentrés et une enceinte thermostatée, le processus est beaucoup plus rapide et contrôlable. Le civet d'écureuil qu'avait mentionné Matthias était tout aussi succulent bien que préparé de manière plus conventionnelle, les pommes soufflés qui l'accompagnait étant pour leur part parfaitement gonflées et croustillantes.

  -   Pour terminer sur un plat plus léger, j'ai préparé des sorbets. Quel parfum préférez-vous : fruits des bois ou venaison ?

  -   Je vous laisse la glace à la viande, j'ai atteint mon quota de protéines animales pour ce soir.

Matthias prit un cryostat sur la desserte et en tira deux boules glacées, d'un rouge clair mêlé de mauve, qu'il déposa dans l'assiette de Vivian, avant de se servir pour sa part deux boules de la couleur d'un rôti bien cuit. Elle se lécha aussitôt les babines dès la première bouchée.

  -   De la glace en mille-feuilles ! Vous n'allez pas manquer de m'expliquer comment vous l'obtenez.

  -   Par variations cycliques de la température durant la confection du sorbet, afin d'avoir une alternance de givre craquant et de crème glacée moelleuse. C'est tout simple, une fois le tour de main acquis.

Après avoir fini son assiette, Vivian se pencha vers Matthias.

  -   Je pense que vous pouvez me tutoyer maintenant.

  -   Je suis réticent à tutoyer les gens car j'ai toujours l'impression de leur manquer de respect.

  -   M'inviter à un excellent repas dans le but de vous faire pardonner, ce n'est pas vraiment me manquer de respect.

  -   D'accord, vous... tu as parfaitement raison.

Il se levèrent de table et Matthias rassembla les couverts pour les déposer sur la desserte.

  -   Je pense que ma balance va me faire les gros yeux pendant au moins une semaine, soupira Vivian en massant son ventre très légèrement rebondi.

  -   Allons, ce n'est pas si terrible... nous faisons la même taille et tu dois peser entre 50 et 55 kg ? Alors nous avons le même Indice de Masse Corporelle, environ – il se livra à un rapide calcul mental – 18 à 20. Je ne suis pas certain pour les procyonidés mais pour les mustélidés c'est une valeur tout à fait normale.

  -   Il est encore tôt, lança-t-elle en regardant par la fenêtre. Est ce qu'une courte promenade ne vous dérange pas ? Les bois alentours ont l'air magnifiques et il n'y a rien de mieux que la marche pour bien digérer 

  -   Cela me convient parfaitement. Attendez-moi dans le hall, j'en ai pour quelques minutes à verrouiller et mettre sous alarme le laboratoire.

Lorsqu'il réapparut sur le perron, Vivian se détourna rapidement pour lui cacher son gloussement. Il arborait en effet un sweat-shirt en laine jaune à chevrons, visiblement tricoté par sa grande-mère, qui faisait ressortir la maigreur de ses bras et l'absence de muscle sur son torse, ainsi qu'un jean à pattes d'éléphant élimé. Il poussa un soupir en haussant les épaules.

  -   Inutile de vouloir me le cacher, je sais que vous devez trouver mes habits totalement démodés.

  -   Loin de moi l'idée de me moquer de vous ! C'est juste que, quand vous avez affirmé avoir le même IMC et donc le même poids que moi, je pensais que vous plaisantiez.

On était entre chien et loup, et les arbres qui bordaient le chemin étaient baignés dans une lumière mordorée. Vivian et Matthias marchèrent côte à côte pendant plusieurs minutes sans dire mot, absorbés chacun dans leurs pensées respectives et ne sachant par quoi commencer. Ce fut Matthias qui fit le premier pas et rompit le silence.

  -   J'ai enfin eu le temps de lire tes poèmes et je te félicite, ils sont vraiment magnifiques. Mais pourquoi avoir imprégné la lettre de phéromones ?

  -   Je voulais vous faire ressentir ce que je ressens pour vous. Cela a visiblement été un échec.

  -   Il est vrai que je me suis retrouvé dans un état de malaise que j'espère tu n'endures pas. Mais ce n'est assurément qu'une erreur de dosage : de quelle masse de phéromones as-tu imprégnée la lettre ?

  -   Eh bien... la poudre étant de pureté analytique, j'en ai donc pesé le minimum possible avec la balance disponible au labo de TP. Cela devait représenter cinq microgrammes.

  -   Oula, tu as eu la main lourde ! D'ordinaire, ces molécules agissent à des doses dix à cent fois inférieures. De plus, elles n'ont pu s'échapper du sachet plastique où la lettre était conservée. Je comprends maintenant pourquoi les symptômes que j'ai ressenti étaient si puissants.

  -   -Pourquoi employez-vous le terme «symptômes» ? L'amour n'est pas une maladie, ou alors c'est la plus belle d'entre elles !

  -   Que ce soit ou non une maladie, je ne l'ai jamais vécue. Je dois t'avouer que tu es la première personne qui soit tombée amoureuse de moi.

  -   Non ! ? C'est vrai ? S'exclama-t-elle, plus que surprise.

  -   Je suis parfaitement sérieux. Durant mes années au lycée, j'ai assisté aux jeux de seduction de mes camarades en tant que spectateur car ce type de psychologie appliquée ne m'intéressait absolument pas. Plus loin dans mes études scientifiques, l'énorme déséquilibre du ratio mâle/femelle rendait alors quasiment impossible tout tentative de séduction hétérosexuelle. Et maintenant, je n'ai absolument plus le temps de me consacrer à ce genre d'activités.

  -   Ah, vraiment ? Pourtant, qu'êtes-vous en train de faire sinon consacrer une partie de votre si précieux temps à me recevoir de la manière la plus aimable possible ?

  -   Je voulais surtout réparer ma maladresse et je pense – en toute modestie – y être arrivé.

  -   À vous entendre, je suppose que vous êtes toujours indécis à mon sujet, n'est ce pas ? Voulez-vous tenter une petite expérience pour y voir plus clair ? Dit-elle avec un soupçon de malice dans la voix.

En deux courtes foulées, elle avait pris quelques pas d'avance sur Matthias et le regardait par dessus son épaule avec une lueur de tendresse dans les yeux. Puis brusquement elle pivota sur ses pieds et se planta devant lui, l'obligeant à s'arrêter pour ne pas la percuter. Mais avant qu'il n'ait pu se remettre de ses émotions, elle avait passé ses bras autour de sa taille et se mit à l'enlacer tendrement, le regardant droit dans les yeux, leurs truffes se touchant presque.

  -   Vivian, qu'est ce qu'il te...

Il ne put terminer sa phrase, car Vivian avait posé sa truffe sur sa bouche en lui murmurant un «chut» presque inaudible. Puis lentement elle la retira pour le remplacer par ses lèvres. Il eut d'abord les yeux écarquillés par la surprise, mais se détendit peu à peu et finit par l'élancer à son tour tout en fermant les yeux. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, ils rougissaient tous les deux et reprenaient leur soufle.

  -   Alors ? Demanda-t-elle

  -   L'expérience est concluante ! dit-il avec un large sourire qu'elle ne lui connaissait pas. Ce fut son tour d'être surpris par le fou rire de Vivian.

  -   Matthias, tu es impayable ! Allons, tu peux le dire d'une manière plus conventionnelle...

  -   Je... je t'aime Vivian.

Et il prit l'initiative d'un second baiser.

À quelques pas de là se trouvait un vieux banc en bois poli par le temps. Vivian y entraîna Matthias par la main et ils allèrent s'asseoir côte à côte. Elle laissa reposer sa tête sur son épaule osseuse et passa son bras droit autour de sa taille. Matthias enserra alors la taille de Vivian, et ils se plongèrent dans la contemplation des reflets cuivrés du soleil couchant dans les feuillages.