Le naufragé - Version française

© Pr. Théodose

Chapitre 1 : Convergence[top]

Deneb 44b, 2 juillet 180 ES

Vous ne devriez pas avoir trop de mal à imaginer la situation dans laquelle je me trouve : prenez un dé à coudre en métal léger et agrandissez-le jusqu'à ce qu'il fasse trois mètres de diamètre comme de hauteur. Faites rentrer de force à l'intérieur l'équipement nécessaire pour trois cosmonautes en détresse – écran de contrôle tactile, bouteilles d'oxygène, combinaison pressurisée, kit de survie individuel – puis bouchez le fond avec un bouclier ablatif carbone-carbone. Enfin, terminez par un propulseur VASMIR et des parachutes robustes, puis balancez le tout à 10 km/s dans l'atmosphère dense et turbulente d'une planète proche. En y repensant, c'est vraiment le strict minimum pour ne pas finir au choix asphyxié, mort de faim, perdu dans l'espace, cramé comme une merguez ou aplati comme une crêpe...

C'est évident qu'une capsule de sauvetage est sensée ne jamais servir et qu'elle ne doit pas trop empiéter sur l'énergie disponible ou la masse embarquée dans une spatio-nef, mais ils auraient quand même pu programmer une trajectoire de rentrée un peu moins brutale et prévoir des rétrofusées potables : j'ai le dos en compote et l'impression de m'être fait coincé dans un shaker géant. Quoi, les autres membres d'équipage ? J'admets, je ne sais où ils se trouvent et je n'ai pas de contact radio. Eh bien, la procédure en cas d'incendie majeur est très claire, l'évacuation doit être immédiate et rapide. Mais non je les ai pas abandonnés, j'ai attendu bien cinq minutes dans la capsule avant de me désarrimer. C'est ça, accusez-moi d'être un lâche en plus...

  -   Je suis pas un minable, moi : lieutenant Matthew Blacksmith, mécanicien en second sur la SNS Cassiopée, fleuron des forces spatiales de l'Union des Républiques Sociales Eurasiennes !

Le son de ma voix résonnant bizarrement dans l'habitacle me fit un drôle d'effet et acheva de me remettre sur les rails. Voilà que je me mets à parler tout seul maintenant... c'était pas la peine d'en avoir réchappé si c'est pour devenir timbré...

Qu'est ce que j'ai fait pour me retrouver là ? Pour les causes immédiates je n'en ai encore aucune idée. Mais pour remonter plus loin, j'ai juste suivi le parcours d'un cosmonaute moyen sous tous rapports : les deux parents travaillant dans une compagnie orbitale low-cost, les fréquents déménagements de l'Oural à l'Atlantique aux gré des missions, trois petites orbites à 12 ans comme baptême de l'espace (seulement un mois de salaire de mes parents grâce aux réductions du CE), le souvenir ému d'avoir vu depuis l'orée de la foret guyanaise les capsules LightingChild s'élever vers le ciel soutenues par une puissante colonne rougeoyante de lumière laser...

Puis vers l'adolescence, mon père à émit le souhait que j'obtienne rapidement ma licence de pilote spatial privé afin de me pistonner dans sa boite, ce qui était bien la seule chose que je ne désirait pas faire. Je voulais m'orienter vers le domaine public et scientifique pour dépasser l'horizon routinier de la banlieue terrestre et effectuer des vols dans le système solaire, voire au-delà... Suivit, après quelques scènes de ménage, l'inscription au cursus d'astronautique dans une faculté bien cotée et le succession des concours d'admission : régional, national, transnational, eurasien... avec à chaque fois des résultats juste au dessus des minimums requis. Je ne suis pas une feignasse, mais pas un mix Rambo-Alcubierre non plus.

Lorsqu'après huit ans d'efforts constants, je vis mon nom dans la colonne « Admis » sur le site VR-Web3.0 de l'Académie des Forces Spatiales d'Eurasie, la joie intense d'entrer enfin dans l'enceinte de la mythique Cité des Étoiles près de Moscou fut contrebalancée par la lassitude et la fatigue chronique accumulée durant tout ce temps et dissimulée du mieux possible.

Après toutes ces épreuves diverses et variées, la suite me parut presque trop facile, même si je savais que je devais toujours me maintenir à niveau. Aux entraînements succédaient les missions et aux debriefings de mission succédaient de nouveaux entraînements, avec pour changer de longues séries d'examens médicaux à chaque changement d'affectation. Je suis monté progressivement en grade dans ma spécialité, passant de la classe orbitale à la classe planétaire, puis enfin à la fameuse et prestigieuse classe S. Grade qui me vaut aujourd'hui d'être naufragé sur une planète paumée à 60 années-lumière de la Terre. Génial...

Première veillée de la dernière lunaison de cette 135ème Floraison

Bon sang, mais où ce météore a-t-il bien pu tomber ? La colonne de fumée qu'il a laissé était cachée par la Grande Colline mais masquait la Crête des Ombres, il doit donc se trouver dans les parages...

J'exultais à l'idée que cet objet descendu du ciel puisse être un bloc du métal dont est fait le soleil, car alors je pourrais sortir définitivement de l'ornière... mais la raison me ramena à la triste réalité où seuls les Sages peuvent opérer des miracles. Cet objet a toutes les chances de n'être que de la caillasse sans valeur, et je n'ai de toute façon pas les outils nécessaires pour le débiter. Et si par chance c'était bien du métal, les autres cueilleurs n'hésiterons pas à battre la campagne pour le retrouver, et ce sera le retour à la case départ dès qu'ils auront mis le grappin dessus. Dans le meilleur des cas, si je parvenais à tailler petit à petit le météore tout en préservant le secret, je ne ferais que m'attirer l'animosité des cueilleurs de métal pour ne pas avoir eu à trimer autant qu'eux. Je suis certaine qu'ils m'accuserons même d'avoir souillé le don de Notre Hôte, tout ça parce que je suis...

Tout en ruminant les mêmes sombres pensées qui me poursuivaient depuis la fin de mon enfance, je me mis à gravir la pente douce d'une petite colline au sommet de laquelle je comptais trouver une bonne quantité d'herbe à huile, mais je dus déchanter en constatant la maigreur des feuilles rampantes. Comme tout ce qui se ramasse peut se troquer, je m'accroupis quand même et commençai à les ramasser en refaisant les gestes simples et rapides que ma mère m'a enseigné. Me relevant, je remis en place un des paniers d'aisselle dont la courroie avait glissé et me comprimait le sein gauche, puis soupirai en soupesant ma huche ventrale à moitié vide : la veillée était déjà bien avancée et je n'avais pas cueilli la moitié du nécessaire, il me fallait me dépêcher si je voulais rentrer à temps au village les sacs pleins.

Prenant ma tablette d'argile dans un panier et vérifiant d'un coup d'oeil ce que j'avais réussi à trouver (un litre de mousse de dormance pour Gnéros, des lichens rêveurs pour Manisha...) je tombais sur le nom d'Oganos. Voilà bien le seul mâle dont la mention pouvait m'apporter un sourire, car c'était une véritable chance qu'il soit le patriarche actuel : sous son prédécesseur, une jeune femelle accablée par la même... malédiction que moi avait été persécutée et constamment humiliée. À tel point qu'elle avait fini par mettre fin à ses jours... Je me mis à trembler au souvenir du corps privé de sa chaleur, des yeux vides qui semblaient me suivre du regard...

  -   Du nerf Tara, tu dois te montrer forte et prouver aux autres qui tu peux vivre normalement, me sermonnai-je avant de descendre la colline pour me diriger vers les abords du Vallon du Froid.

Certes, l'endroit n'est pas des plus fréquentables et il vaut mieux être prudent, mais au moins les lichens rouges et autres denrées recherchées y abondent.

Dened 44b, 2 juillet 180 ES

Les alarmes de plus en plus nombreuses qui clignotent violemment, les contacts vidéo puis audio qui coupent les uns après les autres, la situation qui inéluctablement commence à échapper à tout contrôle... et soudain la fumée qui envahit le poste de pilotage, l'oxygène qui se raréfie avalé par le feu tout proche, la toue de plus en plus violente qui ne parvient pas à évacuer des poumons la suie qui s'y infiltre, la vue qui se brouille...

Me réveillant en sursaut dans l'espace exigu de la capsule, je manque de donner un coup de boule au tableau de bord et il me faut plusieurs secondes pour réaliser que je suis sain et sauf sur une planète habitable. Malheureusement, les deux sièges vides qui m'entourent me rappellent aussitôt, d'une manière froide et cruelle, que je suis sûrement le seul à être sain et sauf. Je me sens trembler et pleurer lorsque mon cerveau, allant à l'encontre de ma volonté, ramène à la surface tous les souvenirs liés à mes compagnons de voyage : Pedro, André, Karl, Vladimir, surtout Vladimir. Je soupirai longuement en repensant à mon ami russe, le meilleur pilote de spatio-nef que j'ai jamais connu. Élevé dans le souvenir de son arrière-grand père, mort en héros lors du premier vol de la vénérable capsule Soyouz, et voulant marcher sur les traces de son illustre aïeul, il avait passé avec succès le concours d'entrée à la légendaire Cité des Étoiles où sa maîtrise quasiment innée du formalisme de la théorie du boost ultra relativiste et son perfectionnisme avaient été vite remarqués.

C'est pour ces deux raisons que lorsque le SNS Cassiopée avait émergé du régime de boost, il se trouvait à moins de deux secondes-lumière du point prévu, là où les autres équipages se contentaient d'une précision trente fois moindre. Il avait donc suffit d'une courte impulsion – calculée à la microseconde et au piconewton près, comme d'habitude – des moteurs à fusion pour se placer sur une trajectoire cométaire d'attente parfaite autour de Dened 44b. Nous avions alors quinze jours terrestres pour accomplir une foultitude de taches diverses et variées : recharger les énormes condensateurs de Marx qui alimentent le booster, vérifier l'état du vaisseau sous-système après sous-système, plonger dans des équations imbitables pour en extirper les paramètres de boost qui nous mèneraient à destination (Devinez qui s'y collait ? Et avec plaisir en plus !), mais aussi nous rassasier de la vue des étoiles et de la planète tout proche. Spectacle dont nous avions été privés durant les 12 long mois de la phase de boost puisque nous étions sagement en train de végéter dans les caissons d'hibernation artificielle.

C'est lors de l'une des sessions de recharge des condensateurs de Marx que l'incident initial survint : je vis la tension de charge du module 143-24-4 chuter brusquement tandis que Pedro constatait la perte de communication avec le boîtier de contrôle qui le desservait. Comme il ne parvenait pas à rétablir la liaison informatique et qu'une partie des modules adjacents montraient des signes de faiblesse, André et lui décidèrent d'aller vérifier de visu les dégâts et effectuer les réparations éventuelles, me laissant la responsabilité de la surveillance à distance et des contacts vidéo. Lorsqu'ils arrivèrent sur place, rien de franchement anormal n'apparaissait sur les images prises par les caméras-lunettes des deux hommes, mais le regard acéré du mécanicien en chef avait repéré la cause probable de la panne : un des condensateurs du module avait claqué en projetant de minuscules fragments d'isolant dans tous les sens, dont au moins un avait perforé et mis hors service le boîtier de contrôle.

Alors qu'ils s'occupaient d'isoler le module défectueux du réseau, et que je me propulsais jusqu'à la console d'André pour placer le réacteur à fusion inertielle en régime de ralenti le temps qu'ils aient terminé cette longue et minutieuse opération, un puissant cri de douleur se fit entendre émanant de mon écran de contrôle.

  -   Que se passe-t-il ? Demanda Karl, notre médecin de bord, qui profitant de l'apesanteur avait fait un demi-salto arrière pour regarder le terminal.

  -   Aïe... je me suis brûlé les mains en les posant sur la conduite de refroidissement du module situé à coté de celui hors service, répondit le porteur de la caméra numéro 2 en montrant ses doigts et ses paumes rougies comme après un coup de soleil.

  -   Hum... Je suspecte des brûlures au deuxième degré. J'arrive tout de suite, ajouta-t-il avant de s'élancer vers la coursive desservant l'infirmerie.

J'étais perplexe et inquiet : ces conduites sont entourées de suffisamment d'isolant thermique pour pouvoir normalement les toucher à main nue même si leur température interne atteint les 500°C usuels. Pedro dut tenir le même raisonnement que moi car  il me demanda de vérifier les paramètres du systèmes de dissipation thermique. Tous les capteurs de pression et température donnaient des résultats situés dans les limites acceptables, hormis bien entendu les deux instruments branchés sur le boîtier troué.

Il ne restait plus que Vladimir et moi dans le poste de pilotage et notre charge de travail avait augmentée en conséquence : nous passions de console en console en espérant qu'aucun autre incident ne viendrait émailler le quart et nous forcer à accomplir une ou deux orbites supplémentaires. Mais lorsque je vis le russe froncer les sourcils et arborer sa moue des mauvais jours en scrutant le pupitre de pilotage, je me dis que Murphy (le dieu des emmerdes et de la poisse) devrait être aux première loges en train de se foutre de notre gueule.

  -   Trois des sept unités auxiliaires de calculs se sont arrêtés pour cause de surchauffe. La relance automatique n'a pas l'air de fonctionner, je vais aller les redémarrer manuellement.

  -   Mais capitaine... il faut toujours au moins deux officiers au poste avant...

  -   Le Camarade est en plein travail et il ne doit être interrompu sous aucun prétexte, pas même une surchauffe des circuits de redondance, me répondit-il sur un ton n'admettant pas la réplique.

Camarade : c'est ainsi qu'il appelait affectueusement mais avec respect l'ordinateur de calcul de trajectoire, car il le considérait comme le sixième membre d'équipage, celui sans lequel le voyage serait impossible...

Je me mis à secouer la tête comme pour m'ébrouer de tous ces souvenirs sombres, froids et collants mais  la méthode s'avéra inefficace. Je commis alors la grave erreur de fermer les yeux pour reprendre le contrôle sur mes pensées : les images de mon cauchemar revinrent, cent fois plus fortes et angoissantes, et submergèrent mon esprit. Je poussai un cri et me mit frénétiquement à passer en revue tous les sous-systèmes de la capsule, persuadé contre toute raison ou logique que le moindre bip m'annonçait un incident encore plus terrible que le précédent. Lorsque je me fus calmé, une décision s'imposât dans ma tête : sortir de ce fichu dé à coudre géant et prendre l'air, explorer les environs et laisser la curiosité accaparer mon esprit et reléguer ces pensées obsédantes à l'arrière-plan.

Plus tard durant la veillée

J'atteignis assez rapidement le vallon et son large bosquet d'arbres-table, ainsi baptisés par Avidenta parce qu'ils lui rappelaient les objets du même nom sur son monde natal. Il est vrai que la comparaison entre ce que disent les chroniques et l'allure générale de cette plante montre une ressemblance frappante : un tronc nu vertical, surmonté d'une corolle radiale de branches supportant un feuillage noir si serré qu'il ne laisse passer aucune lumière. La seule différence consiste dans l'inclinaison de la corolle en direction du soleil, que notre shaman interprète comme la volonté de ces arbres de manifester leur reconnaissance envers Notre Hôte alors que j'y vois plus prosaïquement une façon d'en recueillir efficacement la chaleur. Mais il me faut garder mes réflexions pour moi, car discuter des rites et légendes de notre peuple devant elle ne peut que dégénérer, et vue qu'elle me considère d'emblée comme impure...

Je secouai la tête pour me débarrasser de ces mauvais souvenirs et passai à une perspective plus joyeuse en soupesant les fruits qui pendaient sous la corolle feuillue : vue leur relative rareté et leur goût bien prononcé, ils ont une bonne valeur et je pourrai alors obtenir certains articles qui me faisaient défaut, voire même un ou deux petits cadeaux pour mère.

En ce monde quasi entièrement végétal où aucun insecte ou oiseau ne viendra jamais les manger, ces fruits peuvent atteindre des tailles appréciables, même s'ils ne servent que de réserves de nutriments affectés à la croissance, la reproduction étant assurée par la progression d'un mycélium souterrain ou bien la dispersion des pollens par le vent. À cet égard, l'arbre-plateau dispose d'un véritable « canon à spores » : les sacs à pollens sont placés dans un tube de lignine situé au centre de la couronne de feuilles et surmontent une cavité où peut s'accumuler les gaz produits par le métabolisme de la plante. Au moment de la floraison, la pression s'accroît suffisamment pour expulser et disperser la charge utile.

Voir mon panier de hanche se remplir progressivement de ces savoureuses baies me fit saliver d'envie, mais je ne pus m'empêcher de jeter un coup d'oeil aux alentours avant d'en prendre une et de la porter à la bouche : elle était délicieusement sucrée et fondait doucement sur la langue, avec juste ce qu'il fallait d'acidité en touche finale pour équilibrer le tout. Cela me revigora pendant quelques instants, mais la fatigue ne s'en irait pas aussi facilement. Il me fallait songer au trajet du retour : en me dépêchant, je pourrais arriver avant que tout le monde ne soit endormi et honorer les commandes que l'on m'avait faites, mais à quoi bon presser le pas puisque je passerai de toute façon la dormance seule ?

Lorsque je me tournai en direction du village pour évaluer la route la plus directe, j'eus l'impression étrange qu'au loin les pics de la Crête des Ombres se déformaient et enflaient, mais je vis en regardant plus attentivement qu'il s'agissait en fait d'une large formation orageuse franchissant les crêtes et que le vent poussait rapidement dans ma direction. Mes paniers et mon manteau à capuche sont censés être imperméables, mais je ne voulais pas prendre le risque d'arriver trempée et frigorifiée à la case familiale en transportant une marchandise gâtée par l'humidité, et la décision de bivouaquer à proximité ne fut pas difficile à prendre.

Après avoir déposé tout mon paquetage contre le tronc de l'arbre le plus proche, je me mis en quête de bois et de feuilles sèches sous les frondaisons à l'orée du bosquet, n'osant pas m'aventurer dans le coeur sombre et froid de la foret, et revint avec un large fagot que j'arrangeais rapidement en un assemblage convenable. Mais ce fut pour me rendre compte que j'avais oublié de me recharger en poudre de lycopode, alors que je ne pourrais pas affronter l'orage sans feu pour me réchauffer. C'est donc avec une précipitation mêlée d'angoisse que je pris la boite contenant mes provisions et l'ouvris, poussant un gros soupir de soulagement : la réserve de poudre qui maintenait mes galettes de lichens au chaud ne s'était pas encore entièrement consumée, et je pus en prendre délicatement une pincée pour l'introduire dans la seringue de mon briquet à air. Comme il était un peu vieux et se grippait facilement, il me fallut appuyer des deux pouces sur le piston avant que la valve ne s'ouvre, et qu'une longue flamme n'en jaillisse pour lécher les feuilles sèches et y laisser des points rougeoyants. Après avoir patiemment soufflé sur les braises, le feu prit rapidement et commença à me réchauffer les mains et le visage. L'envie me prit d'enlever mon manteau, car il arrêtait la chaleur issue du feu et six floraisons ne l'avait toujours pas rendu moins rêche, mais je ne pouvais pas entièrement compter sur le feuillage pour arrêter la pluie à venir. Et puis ce vêtement symbolise ma caste et ne doit être enlevé qu'une fois rentré chez soi, c'est la règle...

Même planète, même jour

Je consultais les données météo fournies par les capteurs externes : pression de 1,2 bar, pourcentage d'oxygène correct, température à l'ombre de 5°C. Un peu friquet pour sortir en bleu de travail, mais il va falloir de toute façon que j'enfile le scaphandre dont le système de compensation musculaire ma permettre à mes jambes, encore un peu faibles, de supporter la gravité élevée de cette planète.

Une fois terminé l'ajustage un peu laborieux de la combinaison, je me sentis fin prêt et enclenchai le levier de déverrouillage de l'écoutille, mais rien ne se passa hormis un clignotement sur l'écran de contrôle du copilote. Me tournant pour mieux voir, je lus une superbe « erreur 34 : ouverture sas impossible, pressions non égalisées » qui sanctionnait ma précipitation : avec 0,2 bar de différence de pression entre l'intérieur et l'extérieur, soit deux tonnes s'appliquant sur une porte d'environ 1 m², il ne fallait pas espérer manoeuvrer le sas même avec l'aide du moteur d'ouverture. Je m'auto-infligeai mentalement deux mandales dans la tronche pour avoir oublié cette règle élémentaire d'hydrostatique et décidai d'appliquer scrupuleusement la check-list d'EVA planétaire, ce que j'aurais du faire depuis le début, tandis que l'holo-projecteur de mon ordinateur de poignet me l'affichait diligemment.

Dès que je fus dehors, la première chose qui me sauta aux yeux  était la noirceur du sol partout où portait le regard, la seconde étant la couleur rouge-orangée du ciel qui me rappelait mes séjours sur Mars il y a de cela cinq ans, mais elle était sûrement due au fait qu'on devait s'approcher du crépuscule. La capsule avait atterri dans la partie ombragée d'un ancien cratère d'impact, assez loin des bords pentus heureusement pour qu'elle n'ait pas versé lors de l'atterrissage. Il me fallait maintenant trouver un chemin praticable pour sortir de ce vallon si je voulais pouvoir continuer l'exploration, et mes pas me conduisirent vers le bord sud qui comportait un éboulement pas trop pentu. Je remarquai avec surprise que le sol changeait brusquement de consistance et devenait plus mou au moment de passer du coté ensoleillé. Me penchant, un phénomène des plus saisissants s'offrit à ma vue : la pénombre dissimulait un sol nu et rocailleux alors qu'il était recouvert au soleil d'un tapis continu d'une mousse noire comme le jais. Cette dernière, bien que semblant avoir fait les frais d'une bombe à flash thermique, était bien vivante et se paraît d'irisations bleues ou violettes lorsque je l'éclairais avec la lumière blanche de ma torche.

En me relevant, je fus ébloui par le soleil qui me força à abaisser la visière de mon casque. Je sentis aussitôt ma tête refroidir comme si je l'avais aspergée d'eau fraîche et il me fallut plusieurs essais pour comprendre l'origine de cette fraîcheur : Deneb 44a est une naine rouge, une petite étoile froide qui émet moitié dans l'infrarouge moitié dans le rouge-orangé, or ma visière arrêtent les rayons infrarouges qui me procurent cette sensation de chaleur.

Laissant là ces considérations de physique appliquée, je me mis mis à gravir prudemment l'éboulis repéré auparavant et atteignit assez rapidement le bord du cratère. De là où je me trouvais s'étendait à perte de vue un paysage vallonné dont la sérénité tranquille était malheureusement contrebalancée par la tristesse de ses couleurs : le noir froid des zones d'ombre le disputait au noir de velours des grandes étendues de mousses, seulement égayées çà et là par quelques tâches brunes ou vertes foncé. Dans toute cette grisaille, mon oeil fut attiré par un tout petit point rouge situé presque à l'horizon, sur lequel je m'empressais de zoomer avec ma caméra pectorale. Avec le grossissement maximum, on n'aurait dit une simple flammèche mais cela ressemblait bigrement... à un feu de camp.

Chapitre 2 : Divergences ? [top]

La jeune femelle s'était adossée contre le tronc de l'arbre pour être ainsi à l'abri et clamer les tiraillements qui la démangeait au niveau des lombaires. Je devrais songer à utiliser davantage ma huche dorsale même si elle est plus longue et malcommode à charger, se dit-elle, parce qu'à ce rythme je suis bonne pour être percluse de rhumatismes avant quatre floraisons. Et qui dit rhumatismes dit difficultés à continuer la collecte, donc moins moins de moyens d'assurer ma subsistance et plus de risque de ne pas faire de vieux os... la seule chose certaine étant que personne – à part mère bien sûr et peut-être Oganos – ne me viendrait en aide dans ce cas de figure.

Elle tendit la main vers la boite ronde contenant la nourriture emportée pour la route, la cala sur ses genoux et y prit deux galettes accompagnées d'un peu de sauce douce-acide, gardant les deux autres pour le trajet du retour demain. Mangeant sans grand appétit et mâchonnant longuement chaque morceau de pain fade, elle ne put empêcher son cerveau de reprendre le fil de ses idées : Je sais bien que mère m'aime de tout son coeur, mais elle a déjà les quatre enfants de sa dernière Liaison à nourrir et et je ne suis qu'un fardeau de plus sur ses frêles épaules. Voilà maintenant plus de quinze floraisons que j'aurais dû quitter  mes parents pour rejoindre la case de ma soeur aînée et y fonder une famille. Si seulement je n'étais pas... Le sommeil la cueillit opportunément à ce moment-là, lui épargnant un nouvel épisode de lamentations inutiles.

Elle avait la chance de pouvoir s'endormir n'importe où assez facilement mais payait cet avantage d'un sommeil plus léger que la normale. Aussi se réveilla-t-elle en sursaut, les yeux encore embrumés, lorsque ses oreilles détectèrent à travers le feutre de sa cagoule ce qui ressemblait fort à des bruits de pas. Sans bouger ni lever la tête mais les sens en alerte, elle tenta de localiser la source de ce son très insolite au vu du contexte : très peu de cueilleurs prenaient comme elle le risque de s'aventurer aussi loin du village, et aucun n'oserait aller dans la direction qu'elle avait prise. Distinguant un petit objet rougeâtre dans la limite de son champ de vision, elle tourna la tête dans sa direction et vit à quelques pas de là un être qu'elle n'avait jamais vu auparavant. De forte stature et bien campé sur ses deux jambes, son vêtement fuselé rouge comme le sang lui recouvrant entièrement le corps, ses yeux sûrement braqués sur elle bien que son casque aux reflets cuivrés ne laissait pas voir son visage...

La jeune femelle, ébahie, n'arrivait pas à y croire et et pensa un instant être en train de rêver, aussi se frotta-t-elle les yeux jusqu'à les rendre rouges. Lorsqu'elle réalisa que l'être qui lui faisait face était bien réel et semblait montrer des signes d'impatience, la joie et l'excitation effacèrent toute trace de fatigue de son corps et la firent se lever d'un bond, renversant sa musette et faisant faire un pas en arrière à son vis-à-vis. Bon sang, calmes-toi, se réprimanda-t-elle silencieusement, tu ne vivras sûrement pas deux rencontres de ce type, fais donc les choses correctement. Elle posa alors un genou à terre et prononça la formule rituelle, la tête humblement baissée :

  -   Sage en provenance de la sphère supralunaire, je vous souhaite au nom de ma fratrie, ma caste et  mon peuple, la bienvenue sur ce monde baigné par la lumière chaleureuse et bienveillante dispensée par Notre Hôte. Puisse mon accueil et mon hospitalité être à la hauteur de la générosité solaire, et me rendre digne du privilège que vous me faites.

Un petit moment de flottement advint avant que le dénommé Sage ne réagisse.

  -   Mais... vous parlez l'espéranto !

Elle le regarda avec un air éberlué : comment pouvait-il ignorer qu'un de ses semblables leur avait enseigné les secrets de la Langue Universelle ? Il dut se rendre compte du problème et reprit.

  -   Excusez-moi, je manque à toutes les règles de politesse : je m'appelle Matthew Blacksmith et je vous remercie beaucoup pour la gentillesse de votre accueil.

Elle se leva et exécuta le salut de sa caste : poing droit fermé au niveau des cuisses et légère inclinaison de la tête, se gardant bien de prononcer le nom du sage qu'elle n'avait pas bien entendu.

  -   Je suis Tara, humble cueilleuse surprise par l'orage loin de son village.

Il sembla regarder à droite et à gauche avant de faire disparaître d'un geste les reflets cuivrés qui masquaient son visage, somme toute assez commun. Elle fut intérieurement déçue car son imagination avait prêté au Sage la mâchoire volontaire d'Oganos et les splendides yeux noirs de Manisha. Il se tourna vers l'amoncellement de nuages sombres et manipula quelques instants une boite fixée à son torse avant de reporter son attention sur elle.

  -   Vous comptiez vous abriter sous cet arbre pour la nuit ? Au vu de ce qui s'annonce, je ne suis pas certain que le feuillage réussisse à arrêter la pluie assez longtemps. Si ça vous dit, vous pouvez venir dans ma capsule où vous serez au chaud et au sec.

Elle n'en crut pas ses oreilles et resta bouche bée une fraction de seconde : qu'elle le rencontre était déjà – littéralement – un cadeau du ciel, mais qu'il l'invite à passer la dormance dans sa demeure volante...

  -   Vrai...ment ? C'est... c'est tellement... trop d'honneur. Merci infiniment ! Réussit-elle à bredouiller.

Il s'était à nouveau tourné en direction de l'orage, le jugeant encore davantage promesse de pluies diluviennes et coups de tonnerre assourdissants et fut d'ailleurs surpris par les flashs émis coup sur coup par trois longs éclairs. Reportant son attention sur l'arbre de la rencontre, il trouva devant lui une Tara fin prête ayant éteint le feu, sorti son harnachement de l'ombre du feuillage et remis en place sur son manteau rougeoyant sous le soleil. Ils se mirent en route aussitôt.

Y'a pas à dire, il est beau ton plan de drague interplanétaire : « Viens chez moi, j'habite chez les ET...» pesa-t-il ironiquement. Tu invites une autochtone à se réfugier dans ta capsule alors que tu ne sais même pas à quoi elle ressemble ou si elle pourrait être dangereuse. Il faut dire qu'entre la longue cape à capuche qui lui couvre tout le corps et l'énorme paquetage qui déforme sa silhouette, il est difficile de se faire une idée. Trouves une idée pour au moins voir son visage...

Il déclipa et retira son casque qui commençait à s'embuer puis se hasarda à lui poser une question.

  -   Euh, dites-moi... Est-ce pour des raisons pratiques ou bien culturelles que vous portez un vêtement aussi couvrant et cachez votre tête une large cagoule ?

  -   Eh bien, cet habit signale mon statut de cueilleuse, dit-elle comme s'il y avait rien de bien nouveau à lui apprendre. Mais vous avez raison pour la capuche : inutile de la garder tant qu'il ne pleut pas, ajouta-t-elle en s'exécutant.

S'il s'était préparé au pire, il fut agréablement surpris car son visage, bien que ne ressemblant en rien à ce qu'il avait imaginé, était assez mignon : une petite truffe noire pointait au bout d'un large museau triangulaire qui lui semblait prompt au sourire et faisait écho à de fines oreilles pointues. La couleur du fin et court pelage qui le recouvrait entièrement allait du brun clair sur les joues et le front au noir autour des yeux et sur les pommettes, formant comme un masque de braqueur de banque. Mais il fut surtout impressionné par la profondeur de ses yeux auburn. Un bien joli minois, pensa-t-il, et si le reste est à l'avenant... Se rendant compte des propos qu'il venait de se tenir, il se fila mentalement une bonne baffe. Bon, tu te calmes tout de suite et tu fais attention à ton comportement pour la suite. D'ailleurs, tu devrais l'aider à porter une partie de son paquetage, il doit peser une tonne. À peine eut-il émis cette suggestion que le ton sur lequel Tara lui répondit l'informa sans ambiguïté qu'il venait de commettre une bourde.

  -   Mais enfin... un Sage n'a pas à s'abaisser à faire le travail d'un cueilleur !

Surpris, il n'osa pas répondre. Tandis qu'il la regardait à nouveau pour voir si elle semblait fâchée, un mot en rapport avec l'apparence de la jeune humanoïde émergea de sa mémoire et remonta à la surface, pour mourir piteusement sur le bout de sa langue avant qu'il n'ai pu le dire. Frustré, il tenta en vain de le repêcher dans son cerveau.

Continuant à avancer tout en vérifiant la position de la capsule sur son radio-localisateur, il la guida  jusqu'au bord du cratère d'atterrissage puis lança un jovial « nous sommes arrivés ! »

  -   Vraiment ? Votre avez posé votre pirogue céleste dans le Vallon du froid ? Dit-elle avec étonnement. Vous êtes certain que c'est ici, ajouta-t-elle après avoir scruté les environs, je ne la vois pas.

Perplexe, il regarda dans la direction indiquée par son transpondeur et se rendit compte que le bouclier thermique de couleur brune se confondait dans la pénombre avec le sol rocailleux qui l'environnait, ce qui le poussa à activer la lampe de détresse à éclats. Il s'attendait à une exclamation d'étonnement ou d'émerveillement mais c'est un cri de surprise effrayée qu'il entendit.

  -   Comment... les esprits de l'ombre sont très dangereux et ce vallon est leur repaire. Ici, ils peuvent passer à travers toute les talismans qu'on leur oppose, dit-elle à toute allure en portant les mains devant sa bouche. Mais alors, vous devez être soui...

  -   Écoutez, si ces esprits se cachent dans l'ombre, alors il ne résisteront pas à ma lamp...

Un puissant coup de tonnerre juste derrière eux les fait sursauter, puis il reprit rapidement.

  -   Qui est le plus dangereux.: ombre ou pluie torrentielle ?

Tara poussa un soupir et dévala la pente avec une agilité consommée, suivie par un scaphandrier plus pataud et précautionneux. Une fois arrivé à la lisière de la pénombre, il alluma sa torche pectorale à pleine puissance et la laissa avancer au centre du faisceau, tandis qu'elle scrutait les bords du halo comme s'il eut s'agit de murs d'eau prêts à l'engloutir corps et âme. Parvenu à la capsule, il ouvrit l'écoutille et l'invita à entrer mais elle ne bougea pas.

  -   Mais... vous êtes mon hôte, ce serait malpoli de ma part de vous précéder dans notre case.

  -   Allons, vous êtes mon invitée, c'est à vous d'entrer la première. De toute façon, je dois passer en dernier pour fermer l'écoutille.

Les premières gouttes de pluie qui tambourinèrent sur son manteau incitèrent Tara à passer outre les convenances et à plonger maladroitement tête la première dans l'étroite ouverture, laissant dépasser de son long habit flottant un petit pied griffu et pourvu de coussinets, comme les chiens.

Une fois tous les deux à l'intérieur de la petite « pirogue céleste », il la vit dans une posture de curiosité admirative devant les rangées de LED blanches assurant l'éclairage de la cabine : elle approcha prudemment sa main – pourvue elle aussi de griffes – mais la retira prestement comme si elle avait peur de se brûler, recommençant ce manège plusieurs fois de suite.

  -   Vous ne risquez rien, ce type de lampe ne chauffe pratiquement pas.

  -   Vraiment ? C'est prodigieux alors ! Je ne connais aucune huile ou graisse capable d'éclairer sans flamme et sans chaleur. Et cette lumière est si intense qu'elle change la couleur des objets, ajouta-t-elle en piochant dans sa huche.

En effet, la plupart des fruits et baies placés sous le « feu froid » des lampes soit arboraient les irisations colorées que Matthew avait remarqué lors de l'exploration du cratère, soit devenaient blanc-gris comme le manteau de Tara. Il lui proposa de poser ses affaires dans le fond, si elle réussissait à trouver assez de place... Tandis qu'elle rangeait méthodiquement le résultat de sa cueillette dans le creux du troisième siège et qu'il retirait sa combinaison, la conversation reprit là où la pluie l'avait interrompu :

  -   Je tiens à m'excuser pour tout à l'heure, commença-t-elle. J'ai vu que vous n'accordez pas une grande importance à la préséance, mais c'est tout de même...

  -   Je vous arrête tout de suite : c'est moi qui était en tord, si je me souviens bien du Manuel de Colonisation... Il ferma les yeux et fit un effort de mémoire. « Si vous êtes amené à séjourner chez une peuplade d'intelligence supérieure, il vous faut assimiler et respecter les coutumes de cette dernière sauf si cela constitue un risque prévisible pour votre santé physique et/ou mentale. » Je suis sur votre planète et je me dois de respecter vos croyances et vos lois, conclut-t-il sur un ton ferme.

Elle sembla acquiescer d'un hochement de tête mais lui posa quand même une question.

  -   Dites...çà ne vous dérange pas que je me prépare pour dormir ? J'ai vraiment eu une longue veillée.

  -   Non non, pas du tout, répondit-il distraitement.

Il avait l'esprit occupé à vérifier l'état général du module via l'écran de contrôle, tenter longuement mais en vain de capter un signal radio venant de là-haut, et tester l'étanchéité du sas avant. Il dut pour cela se mettre à genoux sur son siège et tourner le dos à sa passagère. Lorsqu'il eut fini, elle était assise en tailleur et lui tournait également le dos, en train de plier soigneusement son manteau sur ses paniers. Sauf qu'il s'agissait de son unique vêtement...

Les amples ondulations de la dense fourrure brune qui lui recouvrait le dos et les bras soulignaient la vigueur de ses muscles, tandis que la peinture verdâtre de l'habitacle faisait ressortir par contraste les courbes gracieuses de son corps en pleine forme, quoique un peu maigre. Prolongeant la cambrure de ses riens, sa longue queue touffue et annelée de gris se balançait au rythme de la chansonnette qu'elle sifflotait, se frottant aux genoux de Matthew à chaque passage, semblant presque les caresser... Il sentit son coeur commencer à s'affoler, le sang lui monter aux joues, et se retrouva projeté des années en arrière en compagnie de sa première petite amie : lors de leur première fois, elle s'était déshabillée de dos, tout comme Tara... Il ferma brièvement les yeux et se distribua des baffes mentales pour se calmer. Ne pas avoir eu de copine depuis ton engagement dans les forces spatiales de l'URSE ne signifie pas que tu as le droit d'avoir des idées de viol à l'encontre de la première humanoïde femelle que tu croises ! Le contrôle de soi est la qualité première du cosmonaute, tu devrais le savoir bon sang !

Soudainement, le sifflotement s'arrêta et la queue soyeuse se posa entre ses genoux comme pour l'inviter à la caresser, ce à quoi il résista du mieux qu'il put. Il vit les petites oreilles arrondies s'orienter dans sa direction et l'entendit renifler comme si elle avait été dérangée par une odeur désagréable. Enfin elle tourna la tête vers lui et le regarda à la fois étonnée et perplexe, le pivotement souple de son torse dévoilant par là même une autre partie charmante de son anatomie, ce qui le mit encore plus mal à l'aise. Un ange passa lourdement alors que le regard chargé d'incompréhension de Tara croissait celui gêné et mal assuré du cosmonaute.

  -   Eh bien, on dirait que vous n'avez jamais vu quelqu'un de mon peuple, finit-elle par dire sur un ton qui ne comportait aucun reproche.

  -   C'est le cas, souffla-t-il tout en détournant le regard et rougissant de plus belle.

  -   Tiens, c'est bizarre... je croyais qu'Avidenta était parvenue à avertir les autres Sages de notre présence sur ce monde. Il faudra que je relise les chroniques à ce sujet. À condition que Fulna m'y autorise, ajouta-t-elle sur un soupir.

C'est à ce moment qu'il commit une grave erreur, poussé par la force de l'habitude : il lui souhaita bonne nuit et appuya sur l'interrupteur de l'éclairage. Bien que l'habitacle ne restât dans le noir qu'une fraction de seconde, cela suffit pour qu'un cri d'effroi s'en échappe. Lorsqu'il rallumât, la jeune humanoïde était recroquevillée sur elle-même la queue contre le ventre, avec le souffle court et l'air terrorisé d'un enfant qui se réveille en sursaut après un cauchemar. Elle le fixa avec une lueur d'inquiétude dans les yeux et ses lèvres remuèrent comme si elle voulait lui poser une question, mais ses oreilles tournées vers l'arrière et son regard embué lui donnait un air de chien battu s'attendant au pire.

Après une à deux secondes de malaise où il se sentit pris pour un fou, il porta le regard sur sa main encore posée sur l'interrupteur, réalisa la situation et s'abîma en excuses.

  -   Je suis désolé...c'est l'habitude...nous, enfin je dors toujours la lumière éteinte... je suis vraiment désolé...le fait que vous avez peur du noir... cela m'était complètement sorti de la tête... bredouilla-t-il.

Il s'était redressé et assis en tailleur sur sa couchette  tout en parlant, et vit Tara faire de même. Il se surprit à fermer les yeux lorsqu'elle leva le bras, s'attendant recevoir une ou deux gifles bien méritées, mais sentit la surface caoutchouteuse de ses coussinets se poser sur son cou et non entrer violemment en collision avec sa joue. Devenant livide à l'idée que l'affront qu'il avait commis était peut-être trop grave pour être lavé autrement que dans le sang, il rouvrit aussitôt les yeux et rejeta vivement la tête en arrière, mais elle ne semblait pas sur le point de se jeter sur lui et arborait même un air désolé, comme si c'était elle qui avait gaffé. Aussi, il la laissa faire lorsqu'elle reposa ses doigts sur son cou et les rassembla sur le coté, comme si... elle lui prenait le pouls.

  -   Vos regrets sont sincères et votre coeur ne ment pas. J'accepte donc vos excuses, dit-elle d'un ton chaleureux. Bonne dormance.

Elle conclut par un long bâillement, dévoilant de petites dents blanches parfaitement alignées, avant de  s'allonger dans le creux de sa couchette. Il fit de même et tourna la tête dans la direction opposée, essayant de se forcer à respirer lentement. Qu'est ce qui m'arrive, se demanda-t-il, pourquoi suis-je aussi nerveux et pataud avec elle ? D'accord je suis célibataire depuis plus de cinq ans terrestres, mais ce n'est quand même pas une raison pour tomber amoureux de la première personne venue...

Il en était là de ses réflexions quand il entendit Tara grogner et couiner voire même, lui semblait-il, pousser de petits jurons. Se retournant vivement et craignant qu'elle ne se soit fait mal contre une arête vive du panneau de contrôle droit, il la vit en train d'essayer de se caler dans le creux du siège-couchette. La voir s'agiter ainsi et gigoter nue sur le dos lui pesa sur les nerfs et il dut fermer à nouveau les yeux tout en s'infligeant une véritable baffe pour pouvoir reprendre ses esprits.

  -   Ne vous agitez pas comme ça, vous allez finir par vous blesser, dit-il avec précipitation tout en se penchant sur elle. Le moulage du siège n'est pas adaptée à votre... stature, laissez-moi arranger cela ou votre queue va finir coincée.

Il glissa doucement sa main sous le bras gauche de Tara, le déposa délicatement sur le coté et souleva un cache protégeant trois boutons, dont il ne souvenait plus très bien de la combinaison à appliquer car il ne s'en était quasiment jamais servi en dehors des rares exercices de sécurité. Après quelques secondes de réflexion, il appuya simultanément sur l'ensemble des boutons et le rembourrage caoutchouteux qui garnissait le siège se transforma, sous l'effet des ultrasons émis par des vibreurs intégrés dans sa structure, en une matière aussi molle que de l'argile.

  -   Maintenant, trouvez-vous une position confortable puis faites-moi signe quand c'est bon.

Elle fut surprise par le changement de consistance mais prompte à réagir, se cambrant et écartant les jambes pour passer sa queue entre ses cuisses, mouvement que Matthew ne put s'empêcher de regarder le souffle coupé. À son signal, il relâcha les trois boutons et le matériau sa conformation élastique.

  -   C'est vraiment incroyable ! S'exclama-t-elle. En tout cas, c'est beaucoup plus confortable maintenant. Merci, ajouta-t-elle avec le sourire avant de s'endormir en un souffle.

  -   De rien, répondit-il en lui rendant son sourire.

J'ai eu mon quota d'émotions fortes pour la journée, pensa-t-il en poussant un soupir, il serait temps que je dorme moi aussi pour récupérer. Il songea alors que le fait de laisser l'éclairage allumé en permanence en plus des autres appareils risquait à la longue de drainer dangereusement les réserves des batteries, et sélectionna donc le réglage « ater_urg_Terre » du programme de gestion d'énergie : ainsi, il ne laissait ainsi actif que la lumière, la balise de détresse et la ventilation vers l'extérieur. Après avoir enfilé son casque et abaissé la visière, il s'endormit assez rapidement.

Chapitre 3 : Convergence [top]

Dened 44b, 2 juillet 180 ES, 7:40 UTC

Je m'éveillai et m'étirai autant que l'exiguïté de l'habitacle me le permettait, ayant passé une plutôt bonne nuit malgré la configuration de la couchette (les jambes plus hautes que le torse) car  l'habitude aidait beaucoup. Je jetai un coup d'oeil à ma voisine et la trouva profondément endormie, sa poitrine régulièrement soulevée par une respiration des plus paisibles, son visage empreint d'une sérénité tranquille que seul peut apporter un sommeil réparateur. Même si je me sentis rougir à nouveau, l'effet était cependant beaucoup moins intense que auparavant et surtout ne pouvait être dû à l'embarras d'un regard qui vous juge. On dirait que je commences à m'habituer quelque peu à la vision de son joli petit corps, elle est vraiment mignonne... Il fallait qu'elle soit épuisée hier soir pour dormir à poings fermés comme ça, me dis-je, je vais la laisser se reposer et tacher de trouver de quoi m'occuper en attendant qu'elle se réveille.

Je fis alors rapidement le tour des activités possibles : lire quelque chose était pratiquement exclu, vu que les seuls ouvrages disponibles dans la capsule consistaient en des documentations techniques aussi détaillées que assommantes ; écrire le récit de la journée d'hier était envisageable, à condition de remettre la main sur le data-pad que j'avais en main lors de l'inci...accident mais que je n'étais pas sûr d'avoir emporté lors de l'évacuation ; contempler ma passagère était certes plaisant, sauf que le fait d'agir un peu comme un voyeur me mettait mal à l'aise ; sortir me donnerait l'occasion de me dégourdir les jambes et de continuer l'exploration, mais seulement une fois trouvée une solution pour rester en contact avec Tara après son réveil. Optant pour la dernière option, je délaissai le circuit de surveillance vidéo, trop gourmand en énergie et bande passante, et activa plutôt la radio de secours pour la configurer dans un mode où elle ne s'enclencherait qu'à ma demande, épargnant ainsi les précieuses réserves des batteries. Cela me rappela une astronaute américaine, servant sur l'ISS4 en orbite autour de Jupiter et compagne d'une sénatrice influente, qui avait obtenu à force d'acharnement l'attribution d'un canal de communication pour pouvoir entendre et surveiller son bébé d'un an resté sur Terre...

Tandis que je gloussais bêtement mais le plus silencieusement possible, l'idée un peu folle qui m'avait effleuré l'esprit la veille de caresser la splendide fourrure de Tara se fraya à nouveau un chemin dans mon esprit, et s'imposa avec une telle force que je fus bien en peine à la tentation. Tendant lentement la main vers le bras gauche de la jeune femelle, je commençais à brosser son poil tout doucement pour ne pas la réveiller. Mes doigts se perdirent à moitié dans sa toison douce et chaude, l'effet apaisant de ce tendre contact donnant envie de continuer encore et encore, mais je retirai brusquement ma main lorsque je vis sa jolie poitrine se soulever plus rapidement. Poussant un soupir, il ne me restait plus qu'à rassembler les éléments du scaphandre.

Une fois dehors, je décidai d'effectuer une escapade de moins de deux heures avec écoute de la radio tous les quarts-d'heure, de diminuer progressivement la compensation musculaire dans le but d'accoutumer mes jambes à la plutôt forte gravité locale, et de mettre le cap à l'ouest. Lorsque je fus de retour à la capsule les poches chargés d'échantillons collectés tout le long du trajet, ma passagère était toujours endormie et le fait de la regarder fit remonter à la surface le mot dont j'avais cherché à me souvenir tout la journée d'hier : OGI, pour Optimisation Génétique Intégrale. Cette technique mise au point il y a de cela environ trente ans permit à l'époque à quelques milliardaires, moyennant une bonne partie de leur fortune et plusieurs années de traitement éreintant, de rester jeunes et en bonne santé quasi éternellement. Je me souvenais d'avoir vu enfant un documentaire où certains de ces nantis, que leurs montagnes de dollars plaçaient au dessus des lois et de l'éthique, se transformer progressivement en loup-garou ou en homme-renard pour satisfaire une lubie d'enfance. L'un d'entre eux ressemblait comme un frère à Tara mais ma mémoire n'alla pas jusqu'à me redonner le nom de l'espèce d'hybridation en question.

Après un petit-déjeuner rapide et peu copieux, je me mis en tête de réaliser une inspection visuelle de la capsule ainsi qu'une vérification ultrasonique de la structure et du bouclier thermique, procédure que j'aurais dû appliquer durant ma première EVA. Étant seul et devant m'éclairer en permanence pour voir ce que je faisais, presque deux heures me furent nécessaires pour cette tache au lieu de la demi-heure habituelle et il me fallut secouer la lampe à deux reprises pour permettre au solénoïde mobile de recharger la batterie. Une fois cette longue et salissante besogne menée à bien, je rentrai me reposer et la retrouva dans l'état où je l'avais laissé en sortant, l'inquiétude commençant à poindre dans mon esprit. Je lui pris le pouls, qui était régulier et sans signe de faiblesse, puis me servit du tube de liaison oxygène entre mon scaphandre et le support vie de la capsule comme d'un stéthoscope rudimentaire pour ausculter sa respiration, tout aussi régulière et normale.

Rassuré, j'avalais sur le pouce la ration du déjeuner et me préparai pour ma troisième sortie de la journée, cette fois-ci avec la compensation musculaire quasiment coupée et en direction du lieu de notre rencontre. C'est durant cette ballade qu'il me fallut bien me rendre compte que le soleil ne semblait pas avoir bougé de place dans le ciel depuis ma première sortie, il y avait de cela près de quatre heures. Pris d'un doute, j'ai alors allumé mon ordinateur de poignet et farfouillé dans les menus pour trouver la fiche signalétique de Deneb 44b. Le résultat fut plus que maigre, une seule page de données chiffrées dont la moitié uniquement compréhensibles par un astro-navigateur comme Vladimir, mais deux chiffres identiques attirèrent mon attention : 170 jours terrestres sont nécessaires à la planète aussi bien pour tourner autour de Deneb 44a que pour tourner sur elle-même. La conclusion logique est que Deneb 44b présente toujours la même face à son étoile qui reste ainsi immobile dans le ciel. Une des nombreuses planète Janus recensées en somme, peu hospitalières et tellement communes par leur nombre qu'elles ne présentent souvent pour les états-majors des nations spatiales aucun intérêt particulier.

À mon retour, alors que l'effort supplémentaire imposé à mes jambes m'avais épuisé, Tara somnolait toujours et je trouvai que cela commençait à bien faire : voilà maintenant quatorze heures qu'elle dormait alors que j'étais contenté de huit. Je me suis penché sur elle et lui ai susurré tout doucement à l'oreille des mots aussi doux qu'insistants tout en lui secouant légèrement l'épaule.

  -   Tara, il serait temps de se lever... à trop dormir, tu vas être de mauvais poil... Oups !

Je la vis pousser un soupir et entrouvrir les yeux, mais eut pour seule réponse de sentir ses bras graciles se refermer dans mon dos et me plaquer contre elle. Le fard monstrueux que je piquais à cause de la surprise la poussa à plaquer son museau contre mes joues chaudes et à émettre un petit grognement de plaisir. Enfin elle lâcha un profond soupir de contentement et sa respiration redevenue régulière montra qu'elle avait à nouveau sombré dans les bras de Morphée. J'expérimentais à nouveau l'effet apaisant de serrer dans mes bras une grande peluche chaude et vivante, sentant mon coeur se calmer et ma respiration se caler sur le rythme de Tara, prêt à piquer un petit somme en sa charmante compagnie si ma position très inconfortable dans l'habitacle, un genou dépassant du cadre de ma couchette et les pieds touchant le tableau de bord, ne me l'interdisait. À contrecoeur, je dus me résoudre à rompre cette étreinte et me dégageais très lentement des bras de ma passagère. Bon sang, pensais-je soudain en la voyant frissonner légèrement, je n'ai pas pensé hier à lui proposer une couverture ni même à l'en recouvrir après mon réveil, autant réparer cet oubli tout de suite. Fouillant dans la « boite à gants » placée juste sous l'écoutille et en sortant une couverture de survie encore dans son emballage de cellophane, j'appliquais cette fine pellicule dorée retenant la chaleur sur sa fourrure. L'effet ne se fit pas attendre : sa respiration s'accéléra et se transforma en légers halètements, entrecoupés ça et là par des gémissements presque inaudibles qui n'étaient sûrement pas dus à la douleur... Eh la, vas pas t'imaginer des choses ou tu vas finir avec le cerveau grillé, me réprimandais-je tout en sentant mes joues s'empourprer à nouveau.

Pour me changer les idées, j'entrepris d'examiner, classer et trier tout ce que j'avais ramené dans la capsule plus tôt dans la « matinée », tâche qui m'occupa pendant une heure au bas mot et me fit jeter par l'écoutille les trois-quarts de mes trouvailles qui étaient soit en doublon soit trop rapidement périssables. Comme l'air froid du dehors était entré dans l'habitacle durant les quelques minutes où le sas était resté ouvert et que le système de chauffage des couchettes était réglé au minimum, j'ai jeté un coup d'oeil à Tara dont le souffle régulier me rassura. Tout à l'heure, avec la température plus élevée dans la cabine ajoutée à la couverture de survie, j'ai bien cru qu'elle allait atteindre l'or... La petite gifle – réelle – qui me cingla la joue fut presque automatique et m'empêcha d'assembler les pièces d'une sulfureuse image mentale. Tu ne l'as pas volé celle-là Matthew, concentres-toi sur ton travail.

Étant trop fatigué et pas assez motivé pour contempler à nouveau le paysage figé et tristounet qui m'attendait au-dehors, je dus me rabattre sur les deux autres activités acceptables envisagées à mon réveil sept heures plus tôt. La fouille attentive des casiers et recoins accessibles sans déranger Tara ne révélât aucune trace du data-pad. Jetant par acquit de conscience un oeil dans un petit compartiment de la boite à gants, j'y dénichai ce que j'avais en tête : le manuel de survie de l'armée eurasienne. Cette édition comportait deux courtes sections supplémentaires couvrant les planètes à atmosphère non respirable et les problèmes liés au vide spatial, et c'était le seul document encore en papier non-électronique dans toute la capsule, mais un papier composite nano-structuré capable de résister à toutes les agressions possibles : vide, UV, feu, eau... L'ouvrage détaillait en long, en large et en travers tous les aspects de la Terre utiles à des cosmonautes en difficulté : ressources minérales et végétales, dangers terrestres et maritimes, méthodes de chasse et de pêche, phrases toutes faites dans les langues les plus variées... Je me mis à soupirer longuement au souvenir de mes trop rares séjours sur ma planète natale. Ma dernière permission au sol remontait à un peu plus d'un an, mais ma mémoire soutenait mordicus que cela s'était passé le mois dernier car elle avait été mise en suspens par l'hibernation artificielle durant la phase de boost supraluminique. La description exhaustive et impersonnelle eut d'ailleurs l'effet escompté : je commençais à piquer du nez et m'endormis assez rapidement, laissant le lourd livre retomber sur ma poitrine.

Deuxième veillée de la dernière lunaison de cette 135ème Floraison

Je me suis réveillé en pleine forme après une des plus agréables dormances que j'ai jamais fait, ponctuée par ce rêve que je refaisais presque chaque fois et où j'émergeais du sommeil allongée sur ma couche. D'habitude, tout cela se terminait en un long et angoissant cauchemar lorsque je m'apercevais être enfermée seule dans une case isolée loin du village, mais ce ne fut pas le cas cette fois-ci : quelqu'un d'invisible s'était mis à me caresser tout doucement comme si j'étais... sa Liée, et un plaisir que je n'avais jamais pu connaître jusque-là me fit fermer les yeux et frissonner de bien-être. Au bout d'un moment, j'ai cédé à la tentation et voulu voir qui me prodiguait de telles attentions : c'était le Sage ! Je le serrai aussitôt dans mes bras, savourais sa douce chaleur avant d'y plonger comme s'il était le soleil bienveillant personnifié...

Si çà, ce n'était pas un songe à interpréter... même Fulna ne pourrait le nier, bien qu'elle me traiterait sûrement de menteuse par la même occasion, pensais-je en perdant l'envie de sourire. Je me sentais reposée et bien au chaud, mais quelque chose me collait à la fourrure, une sorte de fine couverture... Je la rejetais aussitôt sur le côté, grommelant malgré moi contre mon hôte : quelle idée a bien pu lui traverser la tête pour qu'il me recouvre d'un tissu bloquant la chaleur du... Réfléchis un peu Tara, tu te trouves dans une pirogue céleste où la lumière solaire ne peut pénétrer, allongée dans une couche confortablement chauffée, et le Sage n'a sûrement pas voulu te nuire en te recouvrant avec ce objet. Mais sa finesse, les fils de trame n'étant même pas visibles, m'intriguait au plus haut point et je doutais de son efficacité. En enroulant une partie autour de mon bras avec la surface cuivrée vers l'extérieur, je sentis aussitôt la chaleur diffuser dans ma fourrure et ma chair. Mais faire la même chose en retournant le tissu inversait l'effet, me laissant perplexe : comment ce tissu faisait-il pour transférer la chaleur d'un coté à l'autre ?

Je pensais poser plus tard la question au Sage, qui pour le moment dormait plutôt paisiblement même si le bruit de sa respiration semblait indiquer qu'il avait le museau encombré. Le voir ainsi bercé dans les bras de la Lune me fit repenser à tout ce qui s'est passé hier, mais cela ne m'apporta que des idées contradictoires : lorsqu'il avait laissé l'ombre s'installer dans le vaisseau, j'ai bien cru que les esprits l'avaient possédé et allaient profiter de ma terreur pour lui faire commettre l'irréparable. À ce seul souvenir, un frisson glacé descendit mon échine et fit se replier ma queue entre mes jambes, comme pour me protéger de ce qui aurait pu arriver. Mais il s'était confondu en excuses sincères juste après, avait eu un comportement des plus respectueux à mon égard, et avait même opéré un petit miracle en changeant la garniture de ma couche en glaise pour que je puisse m'installer confortablement. Pour couronner le tout, l'odeur de ses sentiments était des plus confuses : j'y avais relevé l'anxiété et le manque d'assurance que j'aurais plutôt décelé chez un puceau timide, ainsi que cette odeur que je détestait sentir chez les autres et qui me rappelait trop cruellement ma condition, la senteur du désir.

  -   Mais c'est impossible qu'il puisse me désirer, mon corps est loin d'être séduisant et surtout je ne suis pas en chaleur. C'est insensé !

Mon cri, bien que chuchoté, semblait l'avoir réveillé mais sa respiration redevint régulière au bout de quelques instants. Je m'en voulus un peu d'avoir perturbé sa dormance, même s'il devait avoir dormi tout son soûl. Il faudrait de toute façon nous mettre en route dans peu de temps si nous voulons arriver au village avant le repas de mi-veillée. Je fis alors la même chose que pour sortir mon demi-frère de sa profonde dormance, lui léchant délicatement le bout du museau. Le résultat ne se fit pas attendre très longtemps.

  -   Oh, arrêtes çà Yuna, laisse-moi tranquille... grommela Matthew encore à moitié endormi.

Je le vis froncer les sourcils tandis qu'il regardait attentivement le bracelet brillant à son poignet gauche.

  -   Vous savez combien de temps vous avez dormi ? Dix-huit heures d'affilée ! Pesta-t-il, visiblement irrité. J'ai attendu votre réveil pendant presque toute une journée et je venais juste de me rendormir !

  -   Oh, je suis vraiment désolée, je ne vous savais pas insomniaque. Malheureusement, je ne pense pas avoir dans mes paniers tous les ingrédients nécessaires pour une décoction.

  -   Je vous rassure tout de suite : huit heures de sommeil sont toutes à fait normales pour un humain. Mais il va me falloir un stimulant pour rester éveillé.

Il tendit alors la main vers une des boites scellées dans la paroi, et y prit un objet cylindrique au bout pointu ainsi qu'une petite fiole transparente rempli d'un liquide légèrement jaunâtre. Après avoir chargé la fiole dans l'objet, il en pressa le bout conique contre sa carotide et j'entendis un sifflement bref. L'effet ne se fit pas attendre : toute trace de fatigue disparut de son visage et de ses geste en quelques instants.

  -   Eh bien, vous avez l'air en pleine forme maintenant ! Votre remède à l'air des plus efficaces.

  -   Oui, le modafinil est le meilleur anti-fatigue longue-durée existant, surtout en injection intraveineuse.

  -   « En injection intraveineuse » : vous voulez dire que vous avez envoyé le liquide dans votre sang ? À travers la peau ? Je ne pus m'empêcher d'être mal à l'aise, aussi changeai-je de sujet.

  -   Je tiens aussi à m'excuser pour vous avoir réveillé de cette manière, mais comme je pensais que votre compagne faisait usage de la même méthode que moi...

  -   Ma femme ? Mais je ne suis pas marié !

  -   Ah bon ! Je ne pus retenir une exclamation de surprise, un peu choquée qu'un bon parti comme lui puisse être célibataire. - C'est juste que Yuna étant un prénom typiquement féminin, j'ai...

  -   Normal, puisque c'est le nom de ma chienne.

  -   De votre... ? Dis-je, ne voyant pas du tout à qui le mot « chienne » faisait référence.

  -   De mon animal de compagnie, si vous préférez. Au vu de ma mine soucieuse, il précisa : un chien est une créature à quatre pattes, avec une fourrure semblable à la votre ainsi qu'une queue, et dont le comportement lui fait rechercher la compagnie des hommes. Une image serait plus parlante mais je n'en ai pas sous la main.

  -   Ah oui, je comprends : quand vous n'êtes pas Lié, c'est Yuna qui prend la place de votre compagne dans votre lit pour vous apporter chaleur et compagnie.

  -   Surtout pas ! Vue comment elle a été élevée, tout ce qu'elle est capable de faire est de s'allonger sur moi en m'empêchant de respirer ou de me baver dessus.

  -   Vraiment ? Je ne comprends plus rien... Rassurez-moi, vous ne dormez pas tout seul, quand même ?

  -   Eh bien si, pourquoi ? Me répondit-il avec une extrême désinvolture, ne comprenant visiblement pas la raison de mon trouble. Il haussa les épaules et se focalisa sur les préparatifs du départ.

Je fus prise d'une immense pitié pour lui et mon coeur faillit se briser quand je me mis à sa place. Comment parvenait-il à supporter la froideur extrême de la solitude, sans compagne ni amis ? Il devait avoir une force de caractère hors du commun pour endurer sans se plaindre une telle souffrance, et je suis certaine que je ne pourrais surmonter une situation comme la sienne sans l'aide de mère. Quel destin tragique l'avait poussé à se poser seul dans l'endroit le plus froid et désolé qui soit ?

Le fait qu'il put être un paria tout comme moi m'effleura l'esprit, mais je rejetai aussitôt cette idée blasphématoire, car les Sages ne seraient pas ce qu'ils sont s'ils se comportaient comme nous. La seule chose certaine est qu'il a toutes les chances de trouver l'admiration, le respect et même une compagne une fois arrivé au village, alors que je finirai sûrement sur le bûcher funéraire sans personne pour me pleurer. J'aimerais tant que mon songe se réalise un jour, mais la réalité n'obéit aux lois de la sphère de la Lune... Je me mis à pleurer à silence, cachant mes larmes du mieux possible.

Un peu plus tard durant la veillée (ou journée ?)

Matthew marchait d'un bon pas au côté de Tara alors qu'ils se dirigeaient vers le village, même s'il montrait des signes évidents de fatigue et transpirait abondamment dans son bleu de travail intégral, pourtant plus léger que sa combinaison semi-pressurisée. Il avisa un large rocher plat à quelques encablures de là et mit le cap dans sa direction pour s'y asseoir et pousser un soupir de soulagement.

  -   Un peu de courage Sage, dit-elle avec un ton enjoué, nous sommes presque arrivés à destination et il nous doit rester seulement trois kilo-litres à parcourir.

  -   Un peu de courage... il me faudrait surtout un peu d'énergie : voilà prés de huit heures terrestres que nous marchons presque sans interruption et nous ne sommes seulement à vingt-cinq kilomètres à vol d'oi... en ligne directe de ma capsule. - Alors j'ai le droit de penser que vos kilo...litres sont quelque peu démesurés. D'ailleurs, que représente un litre pour vous ?

  -   Eh bien, j'ai sur moi une règle d'un dixième de litre si cela peut vous donner une idée, mais il faudrait déjà que je la retrouve... dit-elle en farfouillant dans un de ses paniers avant de lui tendre une réglette en pierre d'environ dix centimètres. Mais de toute façon, nous utilisons les unités de mesures des Sages telles qu'Avidenta nous les a enseignés.

  -   Il reste que l'on aurait peut-être pu éviter de faire tous ces détours au niveau des collines pour rester au soleil. Au pas cadencé, c'aurait été l'affaire de cinq heures et non de huit. Et ne me parlez pas d'esprits de l'ombre, vous avez vous-même admis qu'ils ne sont vraiment dangereux que dans les vallons les plus profonds.

  -   Mais enfin, Sage... vous avez constaté aussi bien que moi combien sont froids les endroits que la lumière de Notre Hôte ne peut bénir, même si aucun esprit n'y réside. Or alterner entre chaleur et froideur est le plus sûr moyen de tomber malade et je ne tiens pas à mourir pour être arrivé un peu plus tôt à la case.

  -   D'accord, un point pour vous. Il reste que mon estomac crie famine.

  -   Justement, l'heure du repas approche et le patriarche ne manquera pas l'occasion de vous inviter autour du plat commun. Ce serait vraiment dommage que vous ne puissiez honorer son hospitalité pour cause de ventre plein.

  -   Oui, je comprends, et je suppose que vous tenez à ce que nous nous remettions en route au plus tôt afin de pouvoir manger avec votre famille, n'est-ce...  j'ai encore dit une bêtise ? Ajouta-t-il en voyant soudain Tara arborer une mine des plus tristes.

  -   Non non, répondit-elle en hochant la tête, c'est juste que... la cueillette m'éloigne souvent du village pendant toute une veillée et j'ai l'habitude de manger seule, se justifia-t-elle maladroitement.

Elle s'approcha et vint s'asseoir tout contre Matthew qui crut sentir sa longue queue touffue se placer contre le bas de son dos. Plongeant la main dans sa huche ventrale, elle en sortit un fruit d'arbre-table et lui offrit d'une manière très polie, disant qu'il s'agissait d'un mets très fin qui réchaufferait son ventre sans l'empêcher de manger plus tard.

  -   Merci beaucoup, Tara. Et tu... vous pouvez m'appelez par mon prénom, c'est moins formel..

  -   C'est que j'ai peur de vous offenser en le prononçant mal, répondit-elle en sortant sa musette.

  -   Vous ne pouvez pas y arriver sans avoir essayé, l'encouragea-t-il.

Ce ne fut pas un franc succès : de « Mafiou » à « Matiou » en passant par « Mafou », Tara avait le plus grand mal à prononcer les sons « th » et « ew ».

  -   Finalement, vous pouvez dire Mat comme tout le monde, finit-il par dire.

  -   Mais enfin... un tel diminutif est trop intime... et je ne suis pas encore votre... bredouilla-t-elle en baissant le regard. Est-ce que je peux vous appeler Matéos ou Matos plutôt ?

  -   Bon, gardez Matéos, ça ira très bien, soupira-t-il en portant le fruit offert à sa bouchant. L'impression d'avaler coup sur coup du sirop de sucre presque pur et du vinaigre l'écoeura au plus haut point, mais il réussit à grand peine à chasser l'expression de dégoût de son visage et à ne pas cracher par terre le morceau qu'il venait de croquer, devant toutefois se résoudre à l'avaler d'un coup en déglutissant bruyamment.

  -   Matéos, est-ce que ça va ? Vous m'avez l'air si... pâle, s'inquiéta-t-elle.

  -   Oui, ça va. C'est juste que mon sens du goût a dut se détraquer à force de ne manger que des plats lyophilisés, à moins que ce fruit ne soit vraiment trop mur !

  -   Impossible, c'est la période de la floraison où ils arrivent à maturité et je vous ai donné le plus ferme. C'est juste dommage que ce ne soit pas à votre goût.

  -   Allons, ne vous sentez pas coupable, c'est ma langue qui est fautive pour ne pas pouvoir supporter une telle dose de sucre... Mais dites-moi, c'est tout ce que vous comptez manger ? Demanda-t-il en pointant du doigt les deux maigres galettes posées sur sa musette. Avec ce que vous vous trimballez sur le dos, il doit vous falloir beaucoup d'énergie.

  -   Eh bien, comme je n'avais pas prévu de passer la dormance loin du village...

  -   Alors, permettez-moi de vous offrir de quoi compléter votre repas et me faire pardonner de ne pas avoir apprécié votre cadeau.

Fouillant dans ses poches de cuisse, son choix se porta tout d'abord sur un délicieux dessert chocolaté mais il se souvint que cet aliment constituait un poison pour les canidés et se ravisa, ne voulant pas avoir à faire un massage cardiaque à Tara. N'oublies pas qu'elle est une extraterrestre, à l'aspect étrangement familier certes mais une extraterrestre quand même, pensa-t-il, alors tu ne peux pas savoir à l'avance ce qui est dangereux pour elle. Finalement, il se rabattit sur 400 grammes de blanc de poulet au poivre bien roboratif, ajouta l'eau nécessaire à la reconstitution du plat, tira sur la goupille du système de chauffage chimique, attendit trois minutes tout en agitant pour homogénéiser la sauce, puis ôta l'opercule et lui offrit le plat encore fumant. Par mesure de prudence et à l'insu de la jeune femelle, il avait chargé une cartouche d'atropine dans la seringue pneumatique avant de l'armer.

  -   Oh, merci beaucoup, dit-elle chaleureusement tout en commençant à manger.

  -   Eh bien, comment trouvez-vous ce plat ? Lui demanda-t-il au bout d'un moment.

  -   Pour tout vous dire, ça ressemble au pain de mousse-blé pour le goût un peu fade sans en avoir toutefois la consistance, répondit-elle entre deux bouchées prises avec les doigts. Assez étrange mais plutôt bon quand même. Par contre, je me demande ce que ces petites graines noires apportent au...

Soudain, il vit sa mâchoire se crisper, la fourrure de son visage se hérisser et se yeux s'inonder de larmes, puis elle fut prise d'une quinte de toux irrépressible. Craignant qu'elle ne soit en train de faire une fausse route, il lui administra une grande claque dans le dos qui ne fit qu'accentuer l'éructation et sortit la seringue de sa poche. Heureusement, sa respiration revint rapidement à la normale.

  -   Tara, ça va, vous allez bien ? J'ai bien cru que vous alliez vous étouffer.

  -   Ça va, ne vous inquiétez pas. J'ai juste croqué dans une de ces graines... et eut aussitôt l'impression qu'on me versait de l'huile enflammée dans la bouche. Comment pouvez-vous arriver à supporter ça ?

  -   La force de l'habitude, tout simplement : je n'avais jamais encore goûté à un de ces fruits et vous n'avez visiblement pas d 'épices aussi fortes que le poivre.

  -   C'est logique, concéda-t-elle tout en continuant à manger prudemment.

Lorsqu'elle eut fini, ils rangèrent leurs affaires et se levèrent pour se remettre en route. Elle le pria cependant d'attendre quelques instants, le temps qu'elle prévienne les autres de leur arrivée. Nous sommes sous le vent et à une bonne distance, mais ça devrait être jouable, ajouta Tara avant de monter sur une petite butte non loin de là. Elle s'y débarrassa de ses paniers puis sortit de l'un d'entre eux un objet fuselé d'une quinzaine de centimètres attaché à une longue ficelle, et dont le bois portait de profondes gravures. Le faisant tournoyer au dessus de sa tête, elle en tira un vrombissement grave dont la fréquence et l'amplitude variaient selon la vitesse et l'inclinaison qu'elle lui imprimait d'un mouvement du poignet. Ce manège dura bien une minute, jusqu'à ce qu'elle lance l'objet à la verticale avant de le rattraper au vol d'une main experte. Matthew (ou plutôt Matéos, devrait-on dire) l'avait rejoint entre temps à distance de sécurité et ils attendirent une réponse, qui leur parvint trente secondes plus tard sous la forme de trois hululements bien plus sonores, qu'elle répliqua en guise de confirmation avant de ranger son fuseau.

  -   Simple, efficace, fiable : voilà tout à fait le genre d'outil que j'apprécie, dit le mécanicien en connaisseur tout en lançant un sifflement d'admiration.

  -   Oui, le son d'un rhombe porte bien plus loin que la voix et ne demande qu'à avoir un poignet solide.

Tandis qu'elle remettait en place les courroies de ses paniers, son compagnon s'écria qu'il se rappelait enfin de quelque chose mais ne voulut pas éclairer sa lanterne, disant que cela n'avait pas grande importance.

Procyon lator, le nom scientifique du raton-laveur. J'aurais dû m'en souvenir à force, se dit Matéos. Ma nièce était tombée sous le charme de ces voleurs de coeur et je devais à chacune de mes visites  l'accompagner au grand parc zoologique de Néo-Petrograd pour qu'on aille les voir. Ce hululement ressemblait de loin au cri que poussait un des petits pour attirer l'attention de sa mère. De là ou nous nous trouvons, notre destination est clairement visible : un ensemble de cases blotties au confluent de deux petites rivières serpentant dans la plaine. Et je viens de trouver un nom pour le peuple de Tara : les procyonides, tout simplement...

Chapitre 4 : Convergence [top]

De plus près, le village paraissait encore plus blotti sur lui-même, les maisons en torchis collées les unes aux autres selon un arc de cercle entre les deux rivières donnant l'impression de vouloir protéger la grande masse noirâtre située derrière elles. Seul l'absence d'une habitation au centre du dispositif ménageait une entrée d'où partait le chemin de terre battue parfaitement rectiligne qu'était en train d'emprunter Mathéos. Devant chaque maison de la périphérie s'étendait un champ étroit délimité par des bornes et où poussait une mousse aux longues tiges dorées lui arrivant à mi-mollet, sûrement cette mousse-blé dont avait parlé Tara. Il regarda derrière lui en repensant à elle mais sans l'apercevoir, ce qui le laissa perplexe : restait-elle en retrait ou bien lui avait-elle faussé compagnie pour rejoindre les siens ?

Lorsqu'il regarda de nouveau droit devant lui, il vit des gens commencer à se rassembler aux abords des deux champs qui bordaient le chemin. Il y avait là des mâles ayant encore leurs faucilles à la main, des femelles portant des huches remplies de graines, des enfants que leurs mères empêchaient de se précipiter vers le cosmonaute. Presque tous portaient une sorte d'étroit poncho resserré à la taille mais laissant découvert les bras et les mollets, à l'exception des enfants qui arboraient la même tenue que Tara. C'est au moment de dépasser la lisière des champs et de passer entre ces deux rangées de personnes, qui restaient respectueusement à distance et formaient comme une haie d'honneur, qu'il se sentit hésiter avec le coeur cognant dans sa poitrine et l'estomac noué : il était victime du trac... Allons Matthew, se dit-il, il faut faire bonne impression alors on reprend les bases : dos droit, regard droit devant au niveau de l'horizon, pas cadencé de parade, et une deux une deux... C'est donc avec l'allure un peu rigide d'un général passant en revue ses troupes, mais en souriant d'une manière un peu crispée, qu'il s'avança en direction du couple qui l'attendait au niveau des premières maisons.

Tous deux étaient entièrement nus. Lui se distinguait par une forte stature et une belle musculature sûrement pas dus aux anabolisants, et fixait sur le nouvel arrivant un regard volontaire sans être sévère, même si l'absence de nervosité apparente désignait une personne paisible et posée. Elle arborait de jolies rondeurs, signes d'une vie à l'abri des privations et habilement mises en valeur par le tatouage de deux spirales imbriquées partant de son nombril et ses mamelons, mais semblait plus excitée que son compagnon car elle se réfrénait de danser d'un pied sur l'autre bien que ses grands yeux noirs  ne soient que tendresse et gaieté.

Impressionné et quelque peu intimidé par leur prestance, il continua à se laisser guider par ses automatismes qui le firent se mettre au garde à vue à douze pas et exécuter un salut militaire des plus corrects, où il déclina grade nom et  prénom sans oublier le prénom simplifié trouvé par Tara. Lorsqu'ils répondirent, il crut un instant qu'ils imitaient son salut mais ils posèrent en fait leur poing fermé sur le front en inclinant la tête en signe de respect.

  -   Je suis Oganos, patriarche de ce village.

  -   Et je suis Fulna, guérisseuse et shaman de cette communauté.

Ils réitérèrent alors la déclaration de bienvenue qu'avait dite Tara sans cependant mettre genou à terre, et l'invitèrent poliment à le suivre. Il vit à ce moment les personnes autour de lui exécuter le salut avec le poing sur l'estomac, mais n'avait pas le temps de se retourner pour les saluer. Avançant en compagnie de ses deux guides vers la grande masse sombre sise à l'autre extrémité du village, il passa la première série de maisons et se retrouva à nouveau entre deux rangées d'habitants, cette fois-ci vêtus de l'habit des cueilleurs, et leur rendit leurs sourires d'une façon plus spontanée sans toutefois pouvoir apercevoir Tara au milieu de la petite foule. Vint ensuite la deuxième série de maisons et un autre groupe portant le poncho et peut-être constitué de cultivateurs. Il était tout de même remarqué quelque chose de présent chez tous les adultes, un bracelet multicolore en corde au poignet droit. Enfin, ils furent accueillis après le troisième alignement de maisons par un nouvel attroupement de procyonides enthousiastes seulement vêtus d'un pagne qui ne couvrait pas le torse, ce qui obligea notre cosmonaute à maîtriser ses émotions devant les formes généreuses de certaines femelles.

La large esplanade triangulaire où ils débouchèrent était formée par la confluence des deux rivières et occupée transversalement à la route qu'ils venaient d'emprunter par une imposante silhouette trapue, que Matthew le mécanicien crut reconnaître comme étant une SNP M70. Il y a comme un petit problème là, pensa-t-il : comment une spatio-nef de classe planétaire, normalement confinée au système solaire par l'absence d'un booster ultra relativiste, a-t-elle bien pu se retrouver sur une exoplanète ? En plus, c'est un modèle Mars conçu pour des atmosphères tenues, et je vois mal comment son bouclier thermique a pu tenir le choc durant la traversée d'une atmosphère aussi dense. Surtout que je n'ai jamais vu cet engin ailleurs qu'au musée ou dans des archives, il doit bien accuser les cinquante ans...

  -   Euh, Sage...

  -   Oh pardon, j'avais la tête dans les nuages, s'excusa-t-il en rattrapant ses guides.

Au centre de la place laissée libre par le vaisseau se dressait un bâtiment plus marge et imposant que les autres dont la façade était occupée par deux portes massives séparées par trois larges plaques en ardoise,  de la hauteur d'un homme et gravées d'un long texte rehaussé par de la peinture blanche. Il n'eut cependant pas le temps de les déchiffrer, devant suivre les deux dirigeants du village qui venaient de bifurquer pour contourner le bâtiment au lieu de passer par les entrées frontales.

Lorsqu'il pénétra dans la petite maison sise contre l'imposant édifice, il s'attendait à se retrouver dans une case à toit plat similaire aux anciennes habitations des mesas de l'ex-Mexique, mais un détail important ne collait pas : il manquait le toit ! Il n'eut pas le loisir de s'interroger sur ce fait des plus étranges.

  -   Bienvenue dans notre humble demeure, Sage ! Dit Oganos d'un ton jovial. Vous avez de la chance car vous arrivez juste pour le repas et nous pourrons ainsi vous régaler de notre meilleur cuisine. Mais mettez-vous à l'aise tout d'abord, vous n'allez tout de même pas garder sur vous des vêtements seyant si peu à votre rang...

  -   Si vous le dites... Ma combinaison n'est de toute façon pas très confortable avec la tonne de quincaillerie que j'ai embarqué dans mes poches.

Il retira son bleu de travail et se retrouva avec seulement sur lui l'équivalent eurasien du « Constant Wear Garnment » des américains, sorte de salopette à manches longues en coton faisant office de sous-vêtements, mais fut surpris par l'air atterré qu'affichaient ses hôtes.

  -   Mais... comment pouvez-vous supporter le contact d'une double couche de tissu ? Se hasarda Oganos. Ça doit vous coller à la peau et vous gratter terriblement !

  -   Pas du tout, ce textile est très doux ! Jugez-en par vous-même, dit-il en tendant le bras.

  -   En effet, concéda Fulna après avoir touché sa manche, c'est beaucoup moins rêche que le tissu habituel mais pas aussi doux que la fourrure nue.

  -   Vous me rassurez, ajouta Oganos en poussant un soupir, j'ai cru pendant un instant que vous portiez ce deuxième vêtement en guise de mortification pour expier je ne sais quelle faute ou...

  -   Ogan, retire tout de suite ce que tu as dit et présentes tes excuses au Sage pour avoir douté de sa pureté, l'interrompit sèchement la shaman en le fusillant du regard.

  -   Oui Ful, dit-il un peu piteusement tout en s'exécutant. Il reste que votre habit...

  -   N'en dites pas plus, j'ai compris, répliqua Mathéos en se déshabillant complètement.

Après avoir été invité à s'asseoir en tailleur à la place d'honneur située face à la porte, il eut alors le loisir d'observer l'aménagement de la case. Cette dernière était plutôt petite, pas plus de quatre mètres sur trois avec des murs de deux mètres de haut, et sobrement complété par un mobilier des plus réduits : un lit en bois pour deux personnes de chaque côté de l'entrée avec de la mousse sèche en guise de matelas, et sous lesquels étaient rangés ustensiles de cuisine et réserves de nourriture ; des rangements fermés par des rideaux aux quatre coins de l'unique pièce ; un grand four en pierre placé au centre et surmonté d'une plaque d'ardoise à l'horizontale. Même si l'ensemble était propre, lumineux – forcément – et bien tenu, tout cela évoquais plus les bidonvilles d'Afrique qu'autre chose. Tandis que la shaman commençait à préparer le repas en faisant frire lichens rouges et galettes toutes fraîches sur la plaque du four, le patriarche s'était plongé dans la lecture attentive de plusieurs tablettes d'argile tout en laissant des annotation dans les espaces laissés libres à l'aide d'un stylet en bois.

  -   Les enfants ne devraient pas tarder à rentrer pour manger, dit-il à Mathéos après avoir fini de vérifier une tablette. Vous verrez, ils sont adorables et très chaleureux, ajouta-t-il avec le sourire.

  -   Ils ont surtout le palais délicat ! C'est touchant que Gnéros et sa liée soient toujours ensemble après toutes ces floraisons, mais elle commence elle aussi à se faire vieille et a tendance a laisser trop longtemps ses galettes sur le feu, au point de les carboniser.

  -   Chérie, tous les habitants du village ont droit au respect quel que soit leur âge. Et ce n'est pas parce que tu n'apprécies pas sa cuisine qu'il te faut médire sur elle, répliqua Oganos avec fermeté.

  -   Oui oui, répondit-elle d'un ton un peu las comme si ces petites admonestations étaient monnaie courante. Mais tu devrais montrer l'exemple et avoir la politesse d'offrir quelque chose à boire à notre invité.

Piqué au vif mais préférant se confondre en excuses auprès de son invité plutôt que de répliquer à sa compagne, le procyonide sortit un large flacon en argile ainsi que deux gobelets en grès d'un rangement situé derrière lui et remplit les verres d'un liquide verdâtre sur lequel surnageait des particules brunes. L'apparence de ce breuvage n'était guère appétissante mais Mathéos tenta le coup et fut récompensé pour son « courage » : le goût n'était pas mauvais et rappelait le thé froid à la pèche dont il raffolait.

  -   Sinon Sage, où avez-vous posé votre pirogue stellaire ?

  -   À quarante-cinq kilomètres au sud-ouest, dans ce que vous appelez le vallon du froid.

  -   Bon sang, il a du vous en falloir du courage pour sortir sans encombres de ce terrible endroit ! Personne de sensé ne se risque dans les parages, à part... rassurez-moi, vous ne l'avez pas rencontré tout de même ?

  -   De qui voulez-vous parler, de Tara ? Je l'ai même invitée dans ma capsule parce qu'elle était fatiguée.

  -   Pff... ça ne m'étonne pas que cette impure apprécie les endroits fréquentés par les esprits maléfiques.

  -   Fulna ! Le destin l'a déjà suffisamment accablée comme ça, ce n'est pas la peine d'y rajouter des accusations aussi graves ! Répliqua le patriarche sur un ton où la colère prédominait.

  -   Je suis d'accord avec Oganos : Tara s'est très comporté avec moi et m'a même pardonné une offense que je jugeais grave, ajouta le cosmonaute avec la plus grande fermeté possible.

Le regard que lui lança la shaman l'informa clairement qu'il venait de se mettre à dos quelqu'un d'assez rancunier. L'ambiance s'était notablement alourdie et personne ne se risquait à parler de peur de détériorer encore davantage la situation, Matthew souhaitant ardemment mais silencieusement qu'une solution se présente. Voeu exaucé par l'arrivée des trois enfants du couple.

Après avoir poussé en coeur une exclamation de surprise émerveillée à la vue du Sage, ils le saluèrent respectueusement mais avec une courbette un brin trop appuyée puis enlevèrent leurs manteaux à capuche.

  -   Sage, laissez-moi vous présenter l'aînée Manisha qui a 29 floraisons, Marna la cadette avec 25, et la benjamine Malka qui en a tout juste 20. Les enfants, voici le Sage Mathéos qui est venu nous rendre visite depuis son monde loin au delà de la Lune. Venez vite vous installer, le repas est tout chaud.

Il vit la plus jeune être attrapée par sa mère et devoir venir s'asseoir entre ses jambes, la mine un peu boudeuse, tandis que la cadette faisait de même avec son père ce qui voulait dire que... il se retrouva avec Manisha tout contre lui, ses cuisses contre les siennes, la fourrure de son dos contre son torse, sa douce queue lui entourant les reins, alors qu'elle tourna la tête un instant pour plonger ses grands yeux noirs dans son regard éberlué et qu'il respirait à plein nez la puissante mais plaisante flagrance qui émanait de sa longue chevelure. Pour ne rien arranger, elle avait atteint cet âge charnière où les traits de la féminité commencent à s'affirmer. La situation, déjà embarrassante au point qu'il se mette à rougir, risquait de devenir critique si son sang décidait de migrer de ses joues pour aller vasculariser une autre partie de son anatomie, aussi se fila-t-il discrètement une petite claque qui eut l'effet calmant escompté mais fut entendu par la jeune femelle, à en juger par le mouvement de ses oreilles.

  -   Est ce que ça va ? Je vous sens mal à l'aise.

  -   Ce n'est rien... des démangeaisons au niveau des joues, je dois frotter pour les faire partir.

  -   C'est vrai, vous avez les joues toutes rouges, mais ça a l'air de s'en aller. Au fait, votre nom est vraiment joli et il sonne bien, ajouta-t-elle avec un sourire que Mathéos lui rendit.

Il commença par croquer dans une des galettes encore fumantes, dont la croûte croustillante cachait une mie dense et savoureuse qui avait un arrière-goût de poulet comme le lui avait fait remarqué Tara un peu plus tôt, mais cette saveur était compensée par une touche amère se révélant vite écoeurante. Demandant à sa « voisine de table » de lui passer le pot de sauce, il en étala un doigt sur la tranche de sa miche et goûta à nouveau : la préparation était à base de baies d'arbre-table et l'amertume du pain n'était masqué par le côté sucré qu'au prix d'une acidité quelque peu désagréable. Cela le força à se composer un masque d'impassibilité pour ne pas décevoir ses hôtes, mais ne l'empêcha pas de manger une deuxième galette pour se caler l'estomac. Il passe ensuite au plat principal, piochant avec ses doigts dans le grand plat commun pour y prendre des morceaux d'un mets noir, lui rappelant l'émincé de boeuf pour la forme mais davantage le crabe pour le goût et la texture filandreuse, dont l'accompagnement de lichens rouges devait sûrement jouer le rôle d'épices sans avoir la force du poivron de même couleur. Il remarqua à ce moment-là que Manisha se servait de ses griffes comme d'une fourchette pour piquer les bouts de « viande » qui l'intéressait. Le repas se déroula en silence et fut conclu par un dessert préparé spécialement pour l'occasion, des tortillons de pâte sucrée caramélisés directement sur la plaque du four, un vrai régal qui colle bien à la langue...

  -   Eh bien, comment avez-vous trouvé ma cuisine ? C'était bon j'espère ? Demanda Fulna.

  -   Bien sûr que c'était bon, répondit Mathéos en appliquant la règle de prudence de ne jamais contredire une cuisinière sous peine de manger pire que du rata. C'est juste que je n'ai pas encore trop l'habitude de ce type de mets, vu que je viens tout juste d'arriver. Il me reste en réserve quelques plats typiques de ma planète si vous moulez goûter, mais ils sont généralement plus salés et épicés que les vôtres.

  -   Merci mais sans façon, je ne tiens pas à avoir la langue desséchée ou le gosier en feu. Bon, c'est pas tout ça mais j'ai plusieurs patients à soigner. Accompagnes-moi Manisha, j'ai un cas intéressant à te montrer. Marna et Malka, retournez chez Gnéros poursuivre votre apprentissage, dit-elle en se levant.

  -   Oui maman, répondirent les fillettes en coeur avant de lui emboîter le pas.

Après avoir embrassé sa compagne à la façon procyonide – en se frottant les truffes l'un contre l'autre –  et l'avoir regardé sortir de la case, Oganos proposa au Sage de lui faire une visite guidée du village, ce que ce dernier refusa car il ne voulait pas accaparer le précieux temps du patriarche et préférait l'accompagner en agissant comme un stagiaire : regarder, écouter, réfléchir, demander en cas de doute.

  -   Mais Sage... vous n'allez pas remettre cet habit ? Dit-il en le voyant fouiller dans son bleu de travail suspendu près de l'entrée.

  -   Bien sûr que non, j'ai cru comprendre qu'ici le rang d'un individu est inversement proportionnel à la surface de son habit. Je voudrais prendre quelque affaires sur moi, mais comment les transporter ?

  -   Attendez, ma vieille besace doit traîner dans les parages, répondit le procyonide en fouillant un recoin. La voilà. Ne la chargez pas trop car elle est un peu fragile, ajouta-t-il en la lui tendant.

Mathéos eut une sensation bizarre en sortant, car les infrarouges émis par le soleil lui donnaient l'impression d'être sur une plage naturiste en plein mois d'août alors qu'il ne devait pas faire plus de quinze degrés. De plus, la brise tiède qui soufflait du nord lui caressait la peau sans la refroidir outre mesure, ce qui était finalement plutôt agréable. Lorsqu'ils arrivèrent sur la place, celle-ci avait repris vie et les artisans avaient à nouveau baissé les volets horizontaux qui leur servaient de comptoir et recommençaient à vanter les mérites de leurs produits aux clients potentiels, qui venaient s'asseoir en tailleur devant les étals pour en marchander la valeur. Cependant, le fait qui frappa le plus Mathéos fut que les personnes qu'il croisa lui adressèrent un simple bonjour ou le saluèrent rapidement, et il s'en ouvrit à son guide.

C'est normal : en vous accueillant directement chez moi sans passer par la Cour des Décisions , j'ai voulu montrer que je vous considère comme un congénère longtemps absent et non comme un étranger prestigieux de passage. Et il est préférable de ne pas avoir à faire continuellement les présentations, vue la foule de choses que nous avons à faire aujourd'hui...

La fin de la veillée approchant et les deux mâles se sentant sales et fourbus à force d'avoir parcouru le village dans tous les sens, Oganos proposa à son « stagiaire » d'aller se délaisser et se décrasser aux thermes les plus proches de là où ils se trouvaient, au bord de la rivière Pacema dans la rue des cultivateurs. Après avoir salué les quelques personnes présentes, monté trois marches pour emprunter la travée carrelée d'ardoise qui séparait en deux bassins la pièce d'eau, et accroché leurs affaires aux portants installés au fond de la salle, ils trouvèrent de la place dans le bassin de droite. Mathéos eut quelques secondes d'hésitation au début, pensant que l'eau ne serait pas plus chaude que l'air ambiant, mais fut agréablement surpris en se glissant dans le bassin profond d'un mètre dont la température avoisinait les trente degrés, et ferma les yeux pour mieux savourer cette douce chaleur bienvenue.

  -   Délassant, n'est-ce pas ?

  -   En effet, c'est parfait ! Répondit-il en poussant un soupir de contentement. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas baigné.

  -   Mais... le reste du temps, comment faites-vous pour vous laver quand vous n'allez pas aux thermes ?

  -   Eh bien, toutes les stations spatiales et spatio-nefs sont équipées de douches à ultrasons qui permettent de se laver sans utiliser d'eau, apesanteur et ressources limitées oblige. C'est un système qui envoie contre la peau des ondes sonores variant très vite dans le temps – trop vite pour que l'oreille puisse les percevoir – afin de la faire vibrer légèrement et d'en décoller les saletés, compléta-t-il en voyant la mine perplexe de son vis-à-vis. C'est très efficace et rapide mais pas des plus agréable.

  -   Ici au moins vous pouvez joindre l'efficace à l'agréable, tout en prenant votre temps. Et votre système me paraît bien compliqué.

  -   Il ne l'est pas forcement beaucoup plus que l'assemblage complexe de tuyaux qui jouxte le bâtiment et que j'ai aperçu en entrant. Ça doit être un circuit de chauffage solaire avec régulation de débit : la roue à aubes, mue par le courant de la rivière, doit entraîner une pompe à piston qui aspire l'eau des bassins pour la faire serpenter dans les tuyaux peints en noir, où elle est réchauffée par le rayonnement solaire, puis l'envoyer dans des filtres avant de la réinjecter dans les bassins. Lors de mon voyage sur Psydonia15e, j'ai livré aux colons de la base Korolev un système similaire mais avec des tuyaux transparents, car c'est la méthode la plus économe en énergie pour obtenir de l'eau chaude et potable.

  -   Si vous le dites... En attendant que Fulna et les enfants nous rejoignent, ça vous dirait une partie de bataille ? Demanda le patriarche en prenant et plaçant devant lui un plateau flottant gravé d'un damier.

Ce que le procyonide appelait « bataille » correspondait tout simplement au jeu d'échecs et la seule différence résidait dans le nom des pièces : patriarche pour roi, shaman pour reine, cueilleur pour pion... Mathéos avait joué de temps en temps contre Vladimir sans toutefois être en mesure de le battre et il connaissait bien les différentes tactiques de jeu, mais son adversaire avait l'avantage d'un entraînement plus régulier et commençait à prendre le dessus quand le reste de la famille arriva.

Tandis que le patriarche se désintéressait de la partie pour se livrer avec sa liée à ces petites gamineries typiques des couples mariés, Mathéos finit rapidement avec deux filles contre ses côtes et la dernière paresseusement allongée contre son torse. La situation dura bien une demi-heure, avant que Fulna ne se lève et n'enjambe le bord du bassin pour se retrouver sur le caillebotis qui recouvrait le fond de la salle à hauteur du niveau de l'eau, donnant le signal pour les autres de faire de même. Il les vit prendre dans leur sac respectif un sachet rempli d'une poudre brune, dont une poignée vigoureusement frottée dans la paume produisait assez de mousse pour se savonner leur fourrure gorgée d'eau.

  -   Je me disais bien que j'avais oublié de prendre du savon dans mon paquetage.

  -   Ce n'est pas grave, vous pouvez en prendre un peu dans mon sachet, dit Oganos alors que sa compagne était en train de lui frotter le dos, mais il faudra vous en procurer pour demain.

Une fois la poudre en main, et parce que les enfants le lui demandaient si gentiment avec leur regard de chiot suppliant alors qu'il n'en avais même pas émis le souhait, il se retrouva avec les deux plus jeunes en train de lui frotter vigoureusement les jambes pour tenter de faire mousser sa « fourrure » tandis que Manisha lui savonnait plus doucement le dos et qu'il faisait de même pour ses cheveux. Elles commencèrent ensuite à se frictionner les unes les autres non sans se chamailler gentiment, ce que faisaient également leurs parents d'une manière plus amoureuse.

Lorsque la fourrure – ou assimilée – de tout le monde fut gorgée de mousse brune, Mathéos s'attendait à une étape de rinçage à l'eau claire mais vit chacun sortir un court peigne de sa besace, le passer à plusieurs reprises dans sa toison, puis envoyer d'un habile coup de poignet l'amas de mousse sale à travers les lames du caillebotis, avant de recommencer l'opération. Il se sentit un peu penaud, ne sachant trop quoi faire car il n'avait pas de quoi se nettoyer et ne voulait pas souiller l'eau du bassin.

  -   Qu'est ce qui vas pas ? Vous avez pas de peigne ? demanda Manisha. Tenez, je vous prête le mien, j'ai terminé, dit-elle en tendant l'objet avant de s'ébrouer violemment.

Il la remercia et utilisa l'instrument du mieux possible pour ses cheveux, y raclant la mousse accumulée tout en les démêlant, mais ne pouvait faire de même pour le reste du corps. Une idée saugrenue mais potentiellement efficace ayant germé dans son esprit, il la soumit discrètement à la jeune femelle tout en lui rendant son peigne. Elle sembla d'accord, demanda poliment à un des trois mâles encore présents dans le bassin si elle pouvait lui emprunter sa faucille, puis la prit dans le sac correspondant et la tendit au Sage. L'outil était constitué de deux planches de bois courbes enserrant des éclats tranchants d'obsidienne, et il dut faire très attention de ne pas se couper.

  -   Sage, qu'est ce que vous êtes en train de faire ? demanda perplexe Fulna, dont l'attention avait été accaparée par le nettoyage de la queue touffue de son lié, qui lui était perdu dans ses pensées.

  -   Je tente de me débrouiller avec mon absence de poils et j'essaye donc de retirer la mousse de ma peau à l'aide de la partie courbée de cet outil.

  -   Oui, il fait comme les athlètes grecs durant les temps anciens : ils s'enduisaient le corps d'huile puis utilisaient des... strigiles, qui ressemblaient à des faucilles mais sans tranchant, pour enlever la poussière accumulée durant l'entraînement, ajouta Manisha avec un ton docte. J'ai bon ?

  -   Oui, tu as une bonne mémoire et des mots plus clairs que les miens, répondit Mathéos. Et dire que c'est la seule chose que j'ai retenu des mes cours de grec au collège...

Le repas fut rapidement préparé, avec un simple réchauffage des galettes déjà cuites et du mycélium noir en réserve, mais deux fois plus copieux que le précédent. Comme Marna avait longuement protesté que c'était pas juste et que sa grande soeur allait encore être assise avec le Sage et qu'elle voulait être avec lui et que... son insistance avait été récompensée au détriment de la tranquillité de Mathéos qui dut répondre à ses questions incessantes, ce qui est loin d'être évident quand le vocabulaire employé et les coutumes décrites diffèrent tant de l'habitude.

  -   Il va être temps de dormir les enfants, dit leur mère tout en nettoyant le grand plat commun. Laquelle d'entre vous veut passer la dormance avec le Sage ?

  -   Moi moi moi ! Avec moi je lui ferai des gros câlins et il dormira très bien, dit la plus petite.

  -   Menteuse ! T'arrêtes pas de bouger en dormant et tu me réveilles tout le temps ! Rétorqua la cadette.

  -   C'est pas vrai d'abord !

On était bien parti pour une longue séance de « Oui ! Non ! Oui ! Non ! »...

  -   Hé, calmez-vous toutes les deux ! Intervint Manisha. Vous croyez que le Sage va avoir envie de vous avoir tout contre lui durant toute la dormance quand il vous voit vous disputer ainsi ? Moi au moins j'ai des formes gracieuses, habillées par une fourrure douce et chaude, et je suis de compagnie agréable durant les repas. N'est-ce pas ? dit-elle en lançant un clin d'oeil à un Mathéos stupéfait.

  -   Tu as tout à fait raison Mani, alors à toi l'honneur de la première fois. Non, pas de « mais » jeunes filles, ajouta-t-elle pour couper court à tout protestation, vous n'aviez qu'à être plus douces.

OK, ou j'ai l'esprit mal tourné ou y a un truc qui me plaît pas du tout, pensa le principal intéressé tout en se filant une baffe mentale pour éliminer la première possibilité. Il eut à peine le temps de voir Oganos puis Fulna bailler à s'en décrocher la mâchoire avant que l'adolescente ne l'emmène doucement par la main jusqu'au second lit de la case et ne referme le rideau.

  -   Voilà, comme ça nous serons tranquilles tous les deux, dit-elle en se tournant vers lui. Sinon, quelle position préférez-vous : sur le côté, le dos, le dessus... ?

  -   Eh bien... Otez-moi d'abord un gros doute : quand votre mère à parlé de dormir avec moi, ce n'était pas au sens figuré du terme, j'espère ?

Manisha resta interdite quelques secondes avant que ses discrets gloussements ne se transforment en une crise de fou rire qui dura bien une minute.

  -   Vous...vous pensiez...réellement que...que nous allions faire... ? demanda-t-elle en reprenant son souffle. Mais je ne suis pas encore nubile ! Non, je vais juste partager avec vous chaleur et compagnie pour que vous puissiez passer une agréable dormance.

  -   Je suis profondément désolé de vous avoir prêté des intentions... perverses, pour dire le mot.

  -   Il n'y pas eu offense, seulement un malentendu qui est maintenant réglé. Cela explique pourquoi vous étiez si tendu tout à l'heure, mais pas pourquoi j'ai cru sentir lors du déjeuner cette odeur si particulière, celle que je sens chez papa quand il sent que maman est... enfin, à envie de faire... continua-t-elle, les oreilles et le regard baissés dans une position qui donnait à Mathéos l'envie irrésistible de la serrer dans ses bras pour la consoler, alors que ses propos l'avaient rendu livide.

  -   J'... j'espère que tes parents ne l'ont pas senti, ou je vais avoir de sérieux ennuis, dit-elle d'une voix blanche à peine audible. Aucune mère n'accepterait qu'un étranger ait des vues sur sa fille pré-pubère.

  -   Ne vous inquiétez pas : si ça avait été le cas, il vous en auraient déjà parlé en privé. C'est pas tout ça, mais il serait vraiment temps de dormir, ajouta-t-elle en baillant et s'étirant voluptueusement.

Elle l'invita à s'allonger sur le côté et vint se placer tout contre lui, ses yeux dans les siens, puis lui demanda de passer sa jambe gauche par-dessus ses cuisses, tandis qu'elle repliait sa queue soyeuse contre leurs entrejambes pour la plaquer dans son dos, pour enfin le serrer dans ses bras. Il se sentit de nouveau à la fois extrêmement troublé et étrangement calme, comme la fois où Tara l'avait étreint dans son sommeil, mais cette fois-ci toute sa peau était en contact avec la courte et fine toison.

  -   Tu n'avais pas exagéré tout à l'heure : ta fourrure est si douce, si chaude, avec cette légère senteur... J'aimerais tant la caresser si ce n'était pas...

  -   Caresses-moi si cela te fait plaisir. De ton côté, tu as les joues toutes lisses et toutes chaudes, dit la jeune femelle en frottant son petit museau contre son visage.

  -   L'odeur est de nouveau là, pensa-t-elle en même temps, ce qui veut dire que soit il a envie de me faire... non, il serait déjà passé à l'acte si c'était le cas. Mais alors ça veut dire qu'il est... conclut-elle en le serrant davantage dans ses bras, un large sourire aux lèvres.

Quelques minutes plus tard, il s'envolèrent ensemble vers le royaume de la Lune, respirant à l'unisson.

Chapitre 5 : Convergence [top]

Depuis une « semaine » que je suis ici, j'ai tenu à m'impliquer dans la vie du village dès le premier jour.

Ça peut vous paraître étrange au premier abord de se comporter comme si l'on allait rester ici pour un bon moment, mais il ne faut pas oublier que les spatio-nefs de classe stellaire n'ont pas la possibilité de se poser et leurs capsules de sauvetage ne peuvent remonter en orbite après avoir atterri. Le seul espoir – mince – de revoir mes compagnons serait qu'ils aient utilisé la seconde capsule pour s'éjecter, se soient posé à moins de disons 150 kilomètres de ma position et aient la volonté de me retrouver. Il n'en reste pas moins qu'ils ont dus s'entasser à quatre dans un minuscule engin triplace, ce qui est faisable puisque nous avions déjà réussi à tenir là-dedans tous les cinq durant les huit heures d'un exercice, mais oblige à se débarrasser des scaphandres pour faire de la place. Ce qui veut dire que j'ai mis leur vie en danger en ayant paniqué et effectué précipitamment le désarrimage, car leur évacuation a pris plus de temps et il étaient condamnés en cas de dépressurisation...

  -   Sage, est-ce ça va ? Vous avez l'air pensif.

  -   Oui, j'étais juste en train de réfléchir, rassurai-je Oganos tout en me concentrant sur les débats.

J'assistais à ce moment-là à une réunion technique dans la Cour des Décisions, ce large bâtiment situé devant la case du couple dirigeant. Son nom est une bonne description de son aspect général puisqu'il s'agit d'un vaste préau rectangulaire comportant une étendue de sable fin de même forme en son centre, deux sièges aux extrémités opposées et un rideau séparant la salle en deux. Mais on pourrait parler d'un combinat palais du peuple-église – je n'ai pas trouvé de nom sonnant mieux – si l'on voulait insister sur le rôle de cette bâtisse, dont la moitié Est est dévolue aux patriarche pour les affaires civiles et communautaires, l'autre moitié incombant à la shaman pour tout ce qui relève du corps et de l'esprit.

Outre Oganos et moi, il y avait là dix artisans et cultivateurs occupés à réfléchir aux meilleures solutions pour rénover et améliorer le réseau d'irrigation du village, car les procyonides ont une méthode de culture très compacte mais allant de paire avec une certaine complexité : le mycélium noir est alimenté en eau au goutte-à-goutte via des tuyaux en roseau enterrés dans le sol, et maintenu dans l'obscurité sous de grandes plaques de pierre – de l'ardoise bien sûr – qui servent de support à une couche de mousse-blé irriguée par un canal aérien bitumé. J'appris plus tard que les ingrédients du compost alimentant les champs en nutriments étaient majoritairement la mousse de « rinçage » issue des thermes et le... résultat du transit intestinal des habitants, ce qui me permit de comprendre, une fois passé l'écoeurement, pourquoi certains s'étaient exclamés que ma contribution allait rendre les champs encore plus fertiles.

À un moment donné, j'eus une idée qui me parut intéressante et je demandai donc poliment la permission de la soumettre à l'assemblée présente. Surpris que je veuille participer, alors qu'il avait cherché  auparavant à me dissuader de venir en pensant que je m'ennuierais, Oganos me tendit néanmoins le bâton nécessaire pour tracer les schémas dans le sable et remplit la petite clepsydre placée à ses cotés.

  -   Si j'ai bien compris, la viande de terre réclame un débit d'eau le plus constant possible pour bien se développer mais la vanne-barrage utilisée actuellement à tendance à se bloquer voire même se met à fuir sans possibilité de réparer rapidement, ce qui avait gâché partiellement la récolte il y à deux floraisons. Il faut donc trouver un système plus fiable, dis-je en me ménageant une pause.

Tous opinèrent du chef, étant d'accord avec mon résumé, et je repris alors.

  -   La première solution envisageable consiste à augmenter la résistance du système aux pannes en jouant sur la redondance : si une vanne a disons un risque sur dix de fuir durant la floraison, en placer une autre en amont de la première réduit à 1/10*1/10=1/100 les risques de fuite car il faudrait que les deux vannes soient en panne en même temps.

  -   Sauf votre respect, Sage, mais il n'y a là rien que de très connu car Avidenta nous a enseigné l'art de connaître les possibles et calculer le probable. Certes l'idée de la double vanne n'est pas mauvaise, mais il n'est pas possible d'arrêter l'écoulement de l'eau même pour un court laps de temps : dans le cas que vous citiez, un des cultivateurs a du plonger dans l'eau froide du réservoir pour boucher l'arrivée d'eau avec un chiffon. Le temps de déterrer l'ancienne vanne et de la remplacer par une nouvelle avant de remettre l'ensemble du dispositif en fonction, une veillée s'était écoulée et une partie des champs irrigués par la Pacéma s'étaient desséchés.

  -   Ouais, et qui est l'idiot qui n'avait pas fabriqué une vanne de rechange au cas où et nous a fait perdre un temps précieux ? Lança un cultivateur en pointant du doigt l'artisan qui venait de me répondre.

Le brouhaha qui s'en suivit fut passablement agité et le patriarche eut du mal à ramener le calme.

  -   Bon sang... ça me sidère quand même cette absence de tout système de dérivation : en plaçant deux vannes en parallèle desservies en amont et aval par des robinets à deux voies, on peut isoler la vanne en panne le temps de la réparer et faire passer le flux par la deuxième en attendant !

  -   Mais vous n'imaginez pas la complexité d'un tel mécanisme ! Déjà qu'une simple vanne-barrage à vis nécessite de faut fabriquer soigneusement les différents éléments pour qu'il n'y ait pas de fuite à la mise sous pression...

  -   Avoue plutôt que t'es incapable de concevoir quoi que ce soit qui fonctionne !

Et c'était reparti de plus belle...

  -   Bon, vu que les solutions purement mécaniques n'ont pas l'air de vous enthousiasmer, dis-je une fois le calme revenu, je vous propose une solution purement hydraulique et de surcroît automatisée : un petit bassin connecté en sortie au réseau d'irrigation est placé à coté du grand réservoir, commençai-je en traçant les diagrammes correspondants sur le sable fin. L'eau sort de ce dernier par un tuyau coudé à la verticale et comportant à son extrémité inférieure d'un entonnoir divergent, tandis qu'un flotteur surmonté d'un cône se trouve dans le bassin. L'eau entrant plus vite dans ce dernier qu'elle n'en sort, le niveau monte jusqu'à ce que le flotteur bouche l'entonnoir, mais l'eau continue de s'écouler et le niveau baisse, ce qui libère l'arrivée d'eau et ainsi de suite...

  -   C'est assez simple et élégant comme principe de régulation du niveau d'eau, intervint un autre cultivateur, mais je ne vois pas en quoi cela peut aussi réguler le débit.

  -   Parce que la vitesse d'écoulement d'un fluide depuis un réservoir dépend uniquement de la hauteur du remplissage, dis-je en indiquant la formule de Torricelli, et que nous connaissons la section de la canalisation de sortie : le produit des deux, mètres par seconde fois mètres carrés, nous donne bien un débit en mètres cubes par seconde.

  -   Hum... ce que vous appelez mètres et secondes sont bien respectivement des longueurs et des durées ? demanda un artisan à qui je répondis par l'affirmative. Alors votre idée d'un bassin de régulation à niveau constant me paraît des plus sensées, qui plus est moins complexe et à priori plus fiable que le système existant.

  -   Bien. Avez-vous terminé, Sage ? me demanda Oganos devant le faible niveau de la clepsydre.

N'ayant rien à ajouter, je déposai la bâton devant moi mais personne ne le saisit pour continuer. Oganos lança la phase de choix entre les différents projets, ni lui ni l'auteur de la proposition soumise au vote ne pouvant participer. Ma dernière idée arriva en tête avec neuf voix contre une, celle du fabricant de vannes, et fut adoptée. On passa alors au point suivant de l'ordre du jour...

Je restais quelques instants avec Oganos à la fin de la réunion, le temps de dégourdir mes jambes ankylosées tandis qu'ils archivait les tablettes écrites durant la séance dans un grand coffre de bois, tout en bougonnant un peu.

  -   Je vous avais prévenu que cela risquait de se révéler long et pénible pour vous.

  -   Ce n'est pas ça qui m'a gêné, plutôt le fait que j'ai l'impression d'être arrivé là comme un cheveu sur la soupe et d'avoir imposé mes idées à cause de la sagesse qu'on me prête.

  -   Vous faites fausse route : les trois idées ingénieuses que vous avez émis coup sur coup n'ont pas été acceptées sans débat, même si elles respectaient l'adage qui veut que « Tout ce qui se construit doit pouvoir se réparer ». Avoir dans ce domaine l'avis de quelqu'un de... candide comme vous est une bonne chose car l'habitude nous a à force rendus aveugles à certaines solutions sortant de l'ordinaire.

  -   Je suis d'accord là-dessus bien que le terme candide soit un peu fort, répondis-je en repensant aux centaines de circuits hydrauliques et pneumatiques à maintenir en service sur n'importe quelle spatio-nef. Par contre, le proverbe que vous avez cité me paraît... évident.

  -   En fait, Avidenta nous l'a inculqué en pensant à la technologie des Sages : elle tenait à ce que nous n'y faisions appel que dans le cas où nous la maîtrisions suffisamment bien pour en mesure d'effectuer une réparation par notre propre moyens, sans avoir recours à son aide.

Malheureusement, certaines de mes actions, directes ou indirectes, ont failli mener à la catastrophe malgré tout ma prudence.

Cela se déroula quelques veillées après mon arrivée, alors que j'accompagnais Fulna durant une de ses tournées médicales pour laisser souffler Oganos, que je soupçonnais de ne pas vouloir me dire franchement que je lui collais trop aux basques. Après avoir enjoint un cultivateur à réciter des pénitences pour avoir blasphémé contre Deneb44a, que les procyonides appellent avec déférence Notre Hôte, elle était à présent au chevet d'un cueilleur souffrant d'une fièvre carabinée et dont les mains étaient couvertes de cloques sous la fourrure qui commençait à tomber. Ce n'était vraiment pas beau à voir, un peu comme un allergique piqué par un essaim d'abeilles, et je me sentis pâlir lorsqu'elle l'examina de plus près.

  -   Toi, tu as encore oublié de mettre tes gants pour transvaser le contenu du seau des latrines dans ton chariot ! Tu sais très bien qu'à la moindre coupure sur tes mains tu peux tomber malade.

  -   Oui, mais... pas aussi fort, murmura le convalescent.

  -   C'est vrai, ajouta sa liée. D'habitude, il en ait quitte pour de fortes démangeaisons durant toute une veillée. Bien sûr, je lui passe un savon à chaque avant d'utiliser l'onguent que vous nous avez fourni. Mais c'est la première fois que c'est aussi grave...

  -   Dites-moi, demandai-je avec une idée en tête, de quels latrines s'occupent votre mari ?

  -   Eh bien, celles du quartier des artisans ainsi que les vôtres. Mais pourquoi cette question.

  -   Parce ce que, si l'on réfléchit bien, le seul élément qui a varié entre les crises bénignes précédentes et celle-ci est mon arrivée et donc...

  -   Impossible, m'interrompit la shaman. Vous êtes un Sage et votre présence dans notre village ne peut être que bénéfique. De plus, vous n'avez pas l'air malade.

  -   Ce que je voulais dire, c'est que je peux être porteur de maladies bénignes pour moi mais dangereuses pour vous tous, car vous n'y êtes pas habitués. C'est comme la première fois où j'ai échangé de la nourriture avec un des vôtres : nous avons tous les deux tiré la langue de dégoût.

  -   Vous avez fait un échange rituel avec quelqu'un ? Mais vous ne m'avez jamais proposé vos plats.

  -   Eh bien... c'était hier, lorsque j'ai rencontré Jaros... tentai-je de mentir.

Je sentais que Fulna n'était pas dupe et qu'elle savait parfaitement de qui je voulais parler. Tout cela risquait encore de se finir en une diatribe malsaine et diffamatoire...

  -   Mère !

C'était Manisha qui venait d'entrer en trombe dans la case, haletant comme si elle couru le marathon.

  -   Que se passe-t-il ? demanda sa mère, inquiète.

  -   C'est Malka... sentie mal... perdu connaissance et convulsé... rouvre pas les yeux.

  -   Que Notre Hôte la protège ! Reste ici et surveille le malade, dit-elle avant de s'élancer au-dehors.

Nous arrivâmes rapidement au chevet de la petite fille, le corps encore agité de faibles convulsions et la fourrure tachée par ses vomissements. Sa mère l'allongea sur le dos et dégagea son museau des sécrétions qui l'encombraient puis demanda à Marna, qui était présente, ce qui s'était précisément passé. Cette dernière répéta ce qu'avait dit sa grande soeur tout en avouant difficilement que Malka avait piqué un en-cas dans les affaires du Sage au cas où elle aurait une petite faim. Je poussais un puissant juron à la vue de l'objet qu'elle tenait dans sa main : ma barquette de crème chocolatée, vidée jusqu'au dernier grumeau.

J'ai dû battre le record local du 100 mètres lors de l'aller-retour pour prendre ma trousse de premier secours et Fulna m'interrogea du regard à mon retour dans la case.

  -   Le chocolat est un délice pour moi mais un poison pour les chiens, et je craignais à juste titre que ce ne soit également votre cas.

  -   Très bien, je vais donc lui donner un stimulant pour la bile ainsi que de l'eau de charbon pour absorber ce qu'elle a ingéré. Apportez-moi de l'eau claire !

Le traitement fut promptement administré et nous restâmes tous les deux la surveiller alors que ses convulsions cessèrent peu à peu, quelque peu rassurés malgré sa respiration encore irrégulière.

Soudain, sa fourrure se hérissa avant qu'elle ne poussa un petit cri et ne s'immobilise. Alors que Fulna vérifiait son pouls, je la vis baisser les oreilles vers l'arrière et replier la queue entre ses jambes, signe d'une profonde détresse.

  -   Non... Malka, Malka... Non ! hurla-t-elle.

Je l'entendis s'effondrer en larmes dans les bras de son autre fille, bientôt rejointe dans ses pleurs par les autres femelles de la case. Pas besoin d'être devin pour comprendre que la jeune femelle était en arrêt cardiaque et qu'il fallait agir vite. Je lui injectai dans l'instant une forte dose d'atropine avant de commencer le massage de réanimation. Une première série de quinze pressions n'eut aucun effet, pas plus que la seconde : il me fallait employer les grands moyens.

  -   Fulna, venez prendre le relais ! Vite !

Mais elle restait prostrée sans m'écouter. C'est donc dans la précipitation que je chargeai une ampoule d'adrénaline dans la seringue et lui injectai la dose maximale, avant de chercher à positionner correctement sous sa fine toison les électrodes du défibrillateur semi-auto. Le voyant rouge restant allumé, signe qu'elles n'étaient pas en contact avec la peau, je repris aussitôt le massage manuel sans même les enlever, murmurant des encouragements désespérés.

  -   Je t'en supplie Malka, ne te laisse pas aller, reviens...

J'entendis le bip-bip du défibrillateur juste à temps pour retirer mes mains avant que la décharge électrique ne fasse se soulever violemment la frêle poitrine. Le voyant rouge clignota pendant cinq secondes, le bip-bip se fit à nouveau entendre, et la jeune fille fut prise d'un autre hoquet violent.

Lorsque le voyant vert de l'appareil s'alluma, le soulagement intense qui me traversa l'esprit libéra d'un seul coup toute la fatigue nerveuse accumulée durant ces quelques minutes angoissantes semblant avoir duré un siècle, et je me retrouvais littéralement à genoux.

  -   Fulna, votre fille est vivante, son coeur est reparti, dis-je faiblement sans personne pour m'écouter.

La dormance était déjà bien avancée mais personne dans la case n'avait la force d'aller dormir. Cela faisait plusieurs heures que je veillais sans bouger sur Malka, toujours inconsciente, en lui murmurant des paroles de pardon. Lorsqu'on l'avait ramené dans la case familiale sur une civière et déposé sur le lit conjugal malgré mes protestations sur le fait qu'elle était toujours vivante, toutes les personnes présentes me soutinrent mordicus que la chaleur avait quitté son coeur, qu'elle était bien et bien morte, que le chagrin m'avait rendu fou, qu'ils en avaient pour preuve le fait que j'osais toucher son corps rendu impur par la froideur de la mort, qu'ils me feraient ligoter si je continuais... Voyant du coin de l'oeil approcher la shaman dans sa tenue de deuil – un manteau de cueilleur couvert de cendres – avant qu'elle ne s'agenouille auprès de moi, je tournai vers elle un visage aux yeux aussi rouges que les siens. Les chemins de larmes sur mes joues et son museau montraient que nous avions autant pleuré l'un que l'autre.

  -   Tout cela est arrivé par ma faute. Je n'aurais pas dû conserver ces rations alors que je les savais potentiellement toxiques et qu'un accident pouvait arriver à tout moment. Je les ais jetés depuis mais c'est trop tard maintenant...

Pour toute réponse, elle ouvrit les bras et me laissa la serrer contre moi.

  -   Vous n'êtes pas responsable, Sage. Malka n'aurait pas dû prendre ce plat sans vous en vous demander la permission, que vous lui auriez naturellement refusé. Et voilà où sa gourmandise l'a menée... murmura-t-elle en sanglotant sans qu'aucune larme ne parvienne à couler de ses yeux secs.

J'entendis la porte claquer derrière moi et Fulna leva les yeux de mon épaule.

  -   Le bûcher funéraire est bientôt terminé et la cérémonie pourra avoir lieu demain, dit Oganos d'une voix lasse où perçait la fatigue et la douleur, portant lui aussi la tenue de deuil. Seuls les membres de la famille sont normalement admis pour la crémation , mais je tiens à faire une exception pour vous Sage. Essayez de prendre quelques litres de temps de repos, nous allons prendre le relais et la veiller à tour de rôle.

Avant de me lever, je dégrafai mon ordinateur de mon poignet, le passai au bras gauche de Malka et sélectionnai le mode de surveillance médicale basique. Les bips réguliers qui se firent entendre me rassurèrent sur l'état de son coeur, puis me bercèrent alors que je tentais en vain de m'endormir, mais me rendirent également nerveux au possible car je redoutais par dessus tout qu'ils ne laissent la place au funeste sifflement continu. De plus, une horrible perspective se fit jour dans mon esprit et m'obnubila aussitôt : si elle ne se réveillait pas avant le « matin », je ne lui aurais sauvé la vie que pour la voir périr brûlée vive sur le bûcher funéraire... Il me faudra lui injecter du modafinil pour la tirer de l'inconscience.

Des cris me tirèrent de la torpeur angoissante où je venais à peine de sombrer et Manisha se jeta sur moi en me serrant très fort dans ses bras avant même que je ne sois complètement réveillé.

  -   C'est un miracle, Mathéos, c'est un miracle ! Et grâce à toi ! Disait-elle en pleurant de joie.

Elle me tira aussitôt par le bras et m'amena devant ses parents qui étreignait et caressaient leur benjamine tandis que cette dernière me fixait de son regard embrumé.

  -   Oh Malka, racontes-nous ce qui s'est passé, demanda sa mère.

  -   J'ai... j'ai senti le froid commencer à envahir mon corps. Oh maman, je ne voulais pas mourir, je ne voulais pas être engloutie par la terre glacée de l'enfer, je t'ai appelé tout le temps, j'avais peur, j'avais tellement peur... Et puis j'ai vu apparaître le globe éblouissant de l'Hôte. Je m'élevais vers Lui et Il est devenu de plus en plus grand jusqu'à que je me sois entouré par sa chaleur douce et bienfaisante. Et puis soudain ce fut le noir complet, mais la chaleur était restée. Je ne sais combien de temps ça a duré, j'ai paniqué, je t'ai appelé à nouveau, tu m'as répondu et j'ai ouvert les yeux.

La shaman se tourna vers moi au bord des larmes, le regard emploi de joie et de reconnaissance.

  -   Son récit confirme mon intuition : en plaçant votre bracelet à son poignet et en laissant opérer votre magie, vous avez ramenez ma fille à la vie alors même que Notre Hôte l'avait rappelé en son sein. Soyez certain que la puissance incommensurable de votre magie et l'immensité de votre sagesse seront célébrées pour l'éternité.

Elle se prosterna humblement et toucha de son front la terre battue de la case, me mettant mal à l'aise.

  -   Mais je ne l'ai pas ressuscitée, puisque son cer... J'ai compris ! m'exclamai-je tout en me filant deux mandales mentales pour ne pas avoir saisi la subtilité avant. Vous considérez quelqu'un comme mort quand son coeur s'arrête alors que les humains comme moi définissent la mort clinique comme l'arrêt du fonctionnement du cerveau. Cette différence vient tout simplement du fait que nous disposons de techniques médicales permettant de faire repartir le coeur s'il s'arrête. Mais c'est bien de la médecine, pas de la magie !

  -   Quoi qu'il en soit, vous avez sauvé notre fille de la mort, répliqua Oganos en se prosternant lui aussi. Et notre famille vous en sera éternellement reconnaissante.

À ce moment-là, Manisha et Marna vinrent me prendre en sandwich et me serrer dans leurs bras, posant chacune leur tête sur une des mes épaules tout en me susurrant à l'oreille des remerciements doux et chaleureux, tandis que j'aperçus un sourire s'esquisser sur le visage ensommeillé de Malka.

Vous vous doutez bien que ce « miracle » a renforcé ma popularité, déjà confortable du fait des à priori positifs des procyonides, au-delà de toute limite et m'a apporté plus de désagréments que d'avantages. Surtout de la part des jeunes femelles en age de se marier...

En fait, cela a commencé dès le jour de mon arrivée alors que je participais en tant que « stagiaire » à la tournée d'Oganos, durant laquelle il comptait vérifier les balances d'un des ateliers de poterie installés près de la rivière .

  -   Patriarche, j'espère que ce n'est pas suite à une plainte à notre encontre, répondit l'une des deux vendeuses, une mignonne jeune femelle.

  -   Bien sur que non, rassurez-vous. C'est juste la période de la floraison où je vérifie tous les moyens de mesure, dit-il en sortant un pot cylindrique en bois de sa besace.

Les deux balances en question étaient constituées de deux pots identiques à celui sorti par Oganos placés aux deux extrémités d'un fléau qui était pourvu d'un fil à plomb et accroché au linteau du comptoir. La timbale de référence fut remplie jusqu'au trait de jauge avec un litre d'eau puis le contenu fut versé dans le pot de gauche pour en vérifier l'exactitude, et on recommença l'opération avec le deuxième pot pour vérifier cette fois-ci l'équilibrage à proprement parler de la balance. Tandis que le patriarche et sa vis-à-vis s'occupaient de la seconde balance, j'en profitais pour contempler l'intérieur de l'unique pièce servant en même temps comme entrepôt-atelier-boutique, où de jeunes potiers montaient des vases en terre glaise sur leurs tours actionnés au pied tout en enseignant leur savoir-faire à leurs enfants, mais je fus interrompu dans cette tâche par la jeune vendeuse.

  -   Oh Sage, c'est un honneur que vous veniez nous rendre visite, dit-elle d'une voix enjôleuse. Je m'appelle Tamia et je fabrique tout ce dont on peut avoir besoin pour fonder une famille : bols, gobelets, plats pour le repas commun... Ils ne sont pas magnifiques ? C'est parce que j'ai une longue expérience dans l'art de modeler la glaise pour en tirer les articles les plus délicats, continua-t-elle en s'appuyant sur le comptoir, les bras savamment croisés pour mettre en valeur ses jolis atouts. Si vous le voulez, je peux vous les troquer contre seulement la moitié de la mousse-blé normalement requise.

  -   C'est gentil de me proposer tout cela, mais je ne pense pas avoir un tel moyen de paiement sur moi, dis-je en me sentant logiquement hésiter mais surtout rougir comme une pivoine.

  -   Oh, mais vous devez bien avoir dans votre besace un objet que vous pourriez troquer...

Je vérifiai rapidement : deux rations de survie, le transpondeur de la capsule,... rien d'échangeable à première vue. Elle revint à la charge avant même que j'ai relevé la tête.

  -   Sinon, je peux vous offrir bien mieux que ça, quelque chose qui vous comblera de bonheur et vous permettra de vivre dans un foyer heureux, dit-elle sur un ton mystérieux en me faisant signe de me rapprocher. Elle posa ses mains sur mes épaules pour me tirer à elle et pouvoir me murmurer quelque chose à l'oreille. Il faut juste se mettre d'accord sur le prix : préféreriez-vous un bracelet à deux, quatre ou six noeuds ?

  -   Je ne crois pas avoir ce genre d'objet sur moi.

  -   Moins fort, murmura-t-elle sur un ton paniqué. Vous n'en avez pas encore, mais ça ne saurait tarder... enfin, si vous êtes toujours intéressé, faites-moi signe. Je ne risque pas d'être en rupture de stock...

C'est à ce moment-là qu'Oganos me tapa sur l'épaule, un petit sourire sur les lèvres, en me disant qu'il en a terminé pour ici.

  -   Alors, Sage, on conte fleurette ?

  -   Pas du tout, elle voulait me vendre un artefact visiblement surévalué mais je n'ai compris ni ce que c'était ni quel était le moyen de paiement exigé. Elle a parlé d'un bracelet à noeuds comme celui que vous portez au poignet.

Il me regarda avec un air sévère pendant quelques secondes puis secoua la tête.

  -   Excusez mon attitude, j'avais oublié que vous n'avez pas encore eu le temps de lire les stèles des Règles placées devant la Cour des Décisions.

  -   Donc je viens de faire une grosse bourde et je dois m'attendre à me faire passer un sacré savon.

  -   Non, votre curiosité est pardonnable. Pour le moment, retenez juste la première règle de la Stèle du Corps : « tout ce qui a trait au lit ne doit se dire qu'au lit ». Si vous avez des questions, posez-les à Fulna quand nous serons rentrés à la case. Et ne mentez pas, vous étiez bien en train de conter fleurette, ajouta-t-il avec un large sourire.

J'appris le lendemain que ce bracelet de Liaison arboré par presque tous les adultes était l'équivalent procyonide de l'alliance de mariage. Constitué de cordelettes nouées bout à bout, dont les couleurs désignent les deux personnes ainsi unies et le nombre de noeuds l'étendue de la progéniture qu'il souhaitent avoir ensemble, on en détache un brin à chaque naissance pour lier le cordon ombilical du bébé jusqu'à ce que le bracelet et l'union qu'il symbolisait ne soit plus. Libre alors aux conjoints de renouveler leur liaison ou de se chercher un nouvel élu. Je fus soulagé de savoir que ma première conclusion, celle d'avoir été accosté par une jeune prostituée occasionnelle moyennant ses charmes, était manifestement erronée et méritait une bonne gifle mentale pour l'exemple, mais le fait qu'une parfaite inconnue m'ai demandé en mariage sans même me connaître me mit passablement mal à l'aise.

En tout cas, ce qui était resté discret et sporadique jusque-là s'amplifia considérablement après le sauvetage de Malka, les filles d'artisan se révélant être les plus collantes car leur rang élevé leur donnait quelque espoir de parvenir à leur fin : elle ne cessaient de me proposer leur aide, de m'offrir leur produits au lieu de les troquer, de se promener devant moi en se mettant en valeur, de faire dériver subtilement la conversation, de vouloir me faire dire « oui » à leurs menues demandes, de se coller à moi pour me faire rougir, guettant dans mes réactions le moindre signe d'approbation et dans mon odeur corporelle la confirmation de mes sentiments envers elles. Les femelles des autres castes, étant moins sûres d'emporter mon coeur, se montrèrent plus discrètes mais aussi plus délicates dans leurs manoeuvres : ainsi de jeunes cueilleuses déposèrent durant mon sommeil des fruits frais de la veillée enveloppés dans une couche d'argile sèche, sur laquelle elle avait inscrit un mot doux ou un petit poème. Même les filles d'Oganos s'y mirent : Malka me déclara avec tout la solennité de son jeune âge qu'elle tiendrait à me rendre heureux pour le restant de mes jours comme moyen de me remercier de lui avoir sauvé la vie, Manisha eut tendance à frotter sa truffe contre mon nez dans un geste passionné et intime que sa mère ne pouvait que reprouver et juger comme n'étant pas de son âge.

Quand les approches directes et pour tout dire « rentre-dedans » se révélèrent inefficaces, des stratégies indirectes plus ou moins subtiles furent employées. Lorsque j'ai dû aller chez l'artisan chargé des thermes pour trouver de quoi remplacer le petit bloc de savon issu de mon paquetage, nous avons passé au moins deux bonnes heures à chercher le mélange idéal d'huile et de poudre de lavage qui serait moussant et facile à racler au strigile. Durant ce temps-là, il me questionna et me jaugea comme si j'allais être son futur gendre tandis sa fille l'assistait en faisant mousser les formulations successives sur ma peau d'une manière trop douce pour être professionnelle. Il me demanda ensuite à quels thermes je me rendais généralement, afin disait-il de pouvoir vérifier en conditions réelles l'efficacité du produit et en corriger la formule si nécessaire. Je les vis arriver puis s'installer pour bavarder alors que j'étais encore à me détendre dans le bassin, mais leur plan fut contrecarré par la présence de Manisha se colla à moi pour empêcher sa « rivale » de me parler en tête à tête.

Plus tard, je reçus des invitations à venir dîner de la part de familles que je ne connaissais pas encore, geste d'autant plus incongru qu'il s'agit normalement de l'aboutissement d'une série de visites réciproques de courtoisie dont la valeur va croissant : rencontre aux thermes, participation au déjeuner, puis au dîner, et enfin passer la dormance chez son hôte. Soupçonneuse, Fulna vérifia dans ses registres et sa mémoire avant de m'informer que dix des douze fratries m'ayant invité comptaient au moins une fille nubile non-liée parmi leurs enfants, dont la période de chaleurs devrait coïncider la plupart du temps avec la date de l'invitation. Ils n'aurait donc qu'à transformer ce repas en festin et le faire traîner suffisamment longtemps pour que, perclus de fatigue et l'estomac lourd, je sois forcé de rester dormir en compagnie de la jeune femelle en question. Une fois celle-ci enceinte, la menace de faire un scandale devait me convaincre de lui passer  le bracelet au poignet. Outre que je doutais de ma capacité à avoir un enfant avec une procyonide, le procédé me paraissait à la fois très naïf de par ses incohérences et assez lâche.

Certes je ne répugnerais pas à prendre un peu de bon temps, après le célibat forcé résultant de l'incompatibilité entre mon inclinaison sentimentale et la non-mixité voulue par les haut-gradés rétrogrades à la tête des Forces Spatiales, mais me retrouver mari et père pour cela... très peu pour moi !

Si mes veillées devinrent assez vite bien remplies et agitées, mes dormances ne furent pas de tout repos...

La raison en était physiologique : autant il me fut rapidement possible de rester éveillé pendant dix-huit heures d'affilée moyennant la consommation régulière de cette tisane d'algues que m'avait fait goûter Oganos le premier jour, autant mes habitudes de cosmonaute me rendaient incapable de dormir aussi longtemps et m'obligeaient à tuer le temps durant les six à huit heures séparant mon réveil de celui des autres occupants de la case. Devant immanquablement sacrifier à des besoins naturels juste après avoir ouvert les yeux, je devais tout d'abord me dégager de l'étreinte de Manisha sans la déranger ou lui écraser la queue, régler mon problème dans le baquet réservé sans oublier de mettre de la sciure par-dessus pour éviter les odeurs, puis revenir me coucher auprès d'elle avant que l'angoisse inconsciente de ne plus me sentir entre ses bras ne la réveille.

Quelquefois, au lieu de reprendre ma position initiale allongé sur le coté face à elle, je me glissais dans son dos pour caresser lentement la fine toison qui lui couvrait le ventre et humer doucement l'odeur enivrante si particulière qui émanait de sa crinière, appréciant à sa juste mesure le sentiment d'apaisement mêlé de tendresse quasi-paternelle qui diffusait alors dans tout mon corps, même si je savais que le remords d'avoir eu des gestes déplacés envers une jeune femelle innocente ne tarderait pas à le remplacer. Le reste du temps, je m'allongeais devant elle, me laissant caresser par ses mains graciles aux petits coussinets rugueux, chatouiller au niveau du ventre par les fins poils soyeux de sa longue queue touffue, émoustiller par le contact de sa petite poitrine ferme contre mes omoplates, bien qu'une baffe mentale suivait immanquablement pour me remettre les idées en place.

Dans cette position des plus confortables et reposantes, j'avais tout loisir de repenser aux évènements de la veillée écoulée et de réfléchir à ce que je comptais faire le lendemain. Si j'avais appris ou compris quelque chose que je jugeais important à retenir par la suite, j'allumais alors mon ordinateur-bracelet en réglant la luminosité au minimum puis enregistrais mes idées et impressions à l'aide du système de reconnaissance vocale avec les lèvres contre le micro pour ne pas déranger Manisha, car l'holo-clavier virtuel était mal conçu et ne pouvait s'utiliser allongé sur le flanc. Mais la prise de note comme les autres activités possibles ne duraient pas un temps fou et j'appréciais modérément de devoir rester immobile le reste du temps, car cela m'obligeait à alterner courts sommes et périodes d'ennui éveillé et finissait par me laisser patraque voire de mauvais poil à mon vrai réveil.

Je fis plusieurs tentatives pour trouver le moyen adéquat de m'éclipser discrètement sans réveiller tout le monde, la première ayant d'ailleurs eu lieu le soir de mon arrivée : après avoir enveloppé Manisha dans ma couverture de survie puis soulevé doucement la clenche de la porte et prit la clé suspendue à coté, je sortis de la case pour une escapade que je fixais à un quart d'heure maximum. Le jour permanent baignant le village silencieux et désert me fit plus songer aux rues espagnoles à l'heure de la sieste qu'à une nuit classique dans un hameau de cette taille.

Soudain, j'entendis dans mon dos quelqu'un me héler d'une voie chevrotante.

C'est un honneur pour notre village qu'un congénère d'Avidenta ait daigné nous rendre visite.

Me retournant, je vis à trois pas de moi un procyonide dont la fourrure grisonnante, le dos légèrement voûté et la fine canne sur laquelle il s'appuyait dénotaient son âge avancé. Je fus quelque peu surpris qu'il me saluât de la même manière que le patriarche et le lui fit remarquer.

  -   Non, j'ai fait ça ? C'est pas vrai, ma mémoire se brouille de plus en plus et me fait confondre présent et passé, alors que je ne suis plus patriarche depuis voyons... vingt-quatre floraisons maintenant. Je suis sincèrement désolé Sage, s'excusa-t-il de sa petite voix chevrotante en me saluant comme l'artisan qu'il était. Vous logez chez Oganos, il me semble ? Je crois me souvenir que sa fille aînée Ful... non, Manisha va bientôt fêter ses trente floraisons, je ne me trompe pas ? Oh, je les confonds tout le temps, sa mère lui ressemblait tellement à son âge... sauf pour son caractère de cochon ! ajouta-t-il en ricanant doucement. Mais je parle, je parle et je vous importune avec mes babils insignifiants alors que je devrais être en train de dormir. Si seulement le sommeil ne me fuyait pas... dit-il en poussant un soupir sifflant. La mousse de dormance que m'a trouvée cette pauvre Tara n'a pas l'air efficace, mais j'ai peut-être fait une erreur dans le dosage de la décoction. Par contre Sage, je ne vous pensais pas affligé du même mal que moi : normalement, cela n'arrive qu'aux gens ayant beaucoup vécu et souffert, comme le bientôt centenaire qui se tient à face de vous...

  -   Merci de vous soucier de moi, mais en fait je n'ai pas besoin de dormir aussi longtemps que vous pour récupérer d'une longue veillée. De votre coté, vous me paraissez en très bonne forme pour votre âge, à moins que... c'est pas bon, je suis en train de raisonner en années terrestres.

  -   En quoi est-ce gênant ? Y-a-t-il une différence appréciable entre floraison et année ?

  -   Sûrement, mais il me faudrait connaître le nombre de jours dans une floraison pour faire le calcul.

  -   Cinq lunaisons de vingt-deux ou vingt-trois cycles veillée-dormance si ma mémoire est bonne, mais l'astronomie est plutôt le domaine de Ful... Fulna, oui.

Je tapotais rapidement les données sur mon ordinateur et le résultat arriva en quelques millisecondes.

  -   Une année terrestre dure autant que 2,15 floraisons. Donc les enfants d'Oganos ont respectivement quinze, treize et onze ans, ce qui est à peu près l'âge que je leur donnais.

  -   Attendez... vous pensiez vraiment que j'allais avoir cent ans, deux-cent quinze floraisons ? Allons Sage, vous seul êtes en mesure d'atteindre un âge aussi avancé. Mais en même temps, quand on est capable de dormir pendant vingt-cinq floraisons sans trace de vieillissement, avant de se réveiller comme si de rien n'était...

Après cette conversation passionnante mais quelque peu décousue, je me rendis compte en regardant l'heure à quel point le temps avait filé au-delà des mes prévisions, et rentrais précipitamment à la case pour y trouver une Manisha partiellement réveillée et visiblement furieuse qui avait rejetée la couverture sur le coté et m'attendait de pied ferme. Je ne pus échapper à une longue scène de ménage chuchotée, mais je réussis à justifier mon absence par un épisode de constipation passagère, puis à l'amadouer par quelques mots tendres et petites câlineries qu'elle adore comme lui gratter derrière les oreilles. Nous nous recouchâmes réconciliés et je replaçai la couverture sur nos deux corps pour lui apporter un supplément de chaleur, étouffant pour moi mais délicieux pour elle, afin de me faire pardonner.

Je refis une tentative à la dormance suivante en y apportant quelques améliorations : une fois sorti, j'ai enfilé mon CWG pour faire vingt tours du bâtiment au pas de gymnastique avant de rentrer à l'intérieur. Le large sourire qu'arbora Manisha dans son sommeil lorsqu'elle serra mon vêtement imbibé de chaleur et de sueur contre sa poitrine me rendit à la fois plutôt content et un peu peiné, car elle s'appréciait visiblement mais se laissait abuser par un simple doudou odorant. En tout cas, mon stratagème fonctionna sans problème et me permit d'allonger progressivement mes périodes d'absence jusqu'à une bonne heure.

Durant une de mes escapades « nocturnes », je fus surpris de constater un attroupement devant une case  de cultivateurs. Il y avait là trois couples portant bracelet, adossés au mur et les oreilles tournées vers l'arrière pour entendre ce qui se passait, entourés d'une quinzaine d'enfants et d'adolescents qui jouaient ou discutaient entre eux. Une mère et sa fille – je le supposais en tout cas, n'ayant pas encore eu le temps de connaître tout le monde – s'écartèrent pour me laisser une petite place contre le torchis de la case et me permettre de m'asseoir entre elles.

  -   Je suis surpris de vous voir levé à cette heure, Sage. Je vous pensais en train de dormir paisiblement, dit la plus âgée après les salutations d'usage.

  -   C'était le cas, mais j'ai le sommeil léger et du remue-ménage de l'autre coté du rideau m'a réveillé. En jetant un oeil, j'ai aperçu Fulna qui venait de franchir la porte et se dirigeait vers le village, et je l'ai alors suivie par curiosité.

  -   Oui, elle est à l'intérieur en train d'aider ma nièce à mettre au monde son deuxième enfant.

Un gémissement se fit entendre à cet instant comme pour confirmer ses propos, mais il semblait bizarrement être davantage dû au plaisir qu'à la douleur... quelques instants plus tard, un deuxième gémissement de même nature acheva de me rendre perplexe et je dus demander à ma voisine si tout cela était normal.

  -   Bien sûr que c'est normal ! s'offusqua-t-elle en me regardant de travers. Vous vous attendiez à quoi ? À ce qu'on laisse les contractions lui déchirer le ventre et la faire hurler de terreur ? Ce serait... inhumain !

  -   Maman, ne soit pas si dure avec lui. Peut-être que l'accouchement s'est souvent moins bien passé avec sa liée. Ou peut-être qu'elle ne ressentait pas la douleur et qu'il s'attendait à quelque chose du même genre.

  -   On voit que tu n'as pas assisté à la dernière période d'éveil d'Avidenta, lorsqu'elle a encore une fois mis au monde des faux jumeaux ! C'est vrai que tu étais encore une enfant il y a vingt-cinq floraisons. Même si celui qu'elle s'était choisie comme lié n'était pas tombé follement amoureux d'elle comme les précédents, et donc ne l'avait pas autant aidé qu'il eut convenu durant cette étape importante de la vie, les joyeux cris qu'elle avait poussé à chaque contraction s'entendaient à trois maisons de là ! Ça l'air de bien se passer en tout cas, ajouta-t-elle après un nouveau gémissement, et ça ne devrait pas durer très longtemps au rythme où elle soupire. Normal, c'est toujours plus rapide après le premier enfant.

Au fur et à mesure que le temps passait, les plaintes s'intensifièrent et se rapprochèrent à tel point qu'il me fut difficile de rester impassible. On dit souvent à propos du cinéma que la suggestion est une arme bien plus efficace que l'exposition crue et directe. Essayez donc de rester calme quand vous entendez derrière vous une femme qui semble être en train de... enfin, vous voyez ce que je veux dire ! Comme je ne suis pas de bois, il me fallut ramasser mes jambes contre mon torse pour cacher le résultat de mon échec, mais le geste n'échappa pas à ma jeune voisine. Elle fit semblant de tomber de sommeil pour poser sa tête sur mon épaule et pouvoir jeter un regard gourmand sur l'objet de sa convoitise, ce qui me fit rougir de honte.

  -   Je connais quelqu'un qui aimerait bien être à la place du lié, tout contre le dos soyeux de sa bien-aimée, usant de petits gestes tendres et experts pour transformer sa douleur en plaisir... me murmura-t-elle indécemment à l'oreille.

Je me sentis piquer un fard monumental, mais sa mère découvrit le manège et vint à mon secours.

  -   Antinéa, arrêtes tout de suite d'importuner le Sage ! Tu ne sens pas à quel point tu le mets mal à l'aise ? lui asséna-t-elle en faisant les gros yeux. Présentes-lui immédiatement tes excuses pour ton comportement inqualifiable.

Alors qu'elle en étaient encore à me réitérer leurs excuses, sincères pour la fautives et effusives pour l'autre, un long cri d'extase s'envola de la case bientôt suivi par les faibles vagissements d'un bébé. Le sentiment d'attente nerveuse qui avait prévalu jusque-là céda aussitôt la place à l'allégresse et je me retrouvais rapidement avec deux procyonides, une de chaque coté, me passant les bras autour du cou pour me faire partager leur joie.

  -   Ils ont réussi... je n'arrive pas à y croire, me dit la plus jeune. Il faut vraiment s'aimer avec passion et avoir une totale confiance en l'autre pour parvenir à un tel instant de pur bonheur. J'espère que je tomberai amoureux d'un tel mâle, aimant et sincère, avec qui je pourrai me lier en toute confiance et atteindre la félicité en mettant au monde nos enfants, conclut-elle en me regardant droit dans les yeux, un charmant sourire au lèvres.

Je me surpris à lui rendre son sourire d'une manière un peu béate et cela me valut une bonne baffe mentale pour me faire réagir. Allons Matthew, tu ne vois pas qu'elle te drague ouvertement ? Avoues-lui ton âge réel histoire de refroidir ses ardeurs, quitte à passer pour un vieux barbon, puis mens-lui un brin en disant que bobonne et les moutards attendent ton retour sur Terre, les cancans feront le reste et elles devraient toutes te lâcher la grappe après une telle révélation...

J'étais sur le point de réaliser mon plan quand une plainte, où l'on pouvait sentir se mêler la surprise et une souffrance déchirante, émana de derrière nous. Après quelques instants de panique modérée et d'inquiétude au sein de la petite foule rassemblée devant la maison, la situation revint rapidement à la normale car le deuxième gémissement ne portait presque plus trace de souffrance et le suivant se révéla tout à fait normal. Au bout d'un quart d'heure de travail intense, à en juger par la rapidité avec laquelle se succédaient les plaintes exquises de la parturiente, un cri d'extase plus faible que le précédent signala une naissance visiblement inattendue. J'eus de nouveau le droit aux démonstrations d'allégresse de la part de mes deux voisines, auxquelles je répondis cette fois-ci avec un peu plus d'enthousiasme et de spontanéité.

Cinq minutes plus tard, le temps sûrement de laver et langer les nouveaux-nés, je vis la porte s'ouvrir et Fulna apparaître sur le seuil en notant au passage qu'elle ne portait plus son bracelet. Le silence se fit.

  -   Aujourd'hui, deux dignes enfants de la Mascotte viennent de contempler pour la première fois la lumière éternelle de Notre Hôte. Prions-Le ensemble afin qu'Il leur dispense sa douce chaleur bienveillante et que leur vie soit longue et heureuse.

Tout le monde s'exécuta, fermant les yeux et psalmodiant à voix basse la main posée sur le coeur, et je dus suivre le mouvement non sans un certain malaise et sans pouvoir saisir les paroles récitées. Il faut dire que mes seules connaissances sur la religion, acquises durant les cours d'athéisme scientifique, ne m'avaient pas préparé à une telle situation.

Nous avons là deux nourrissons tels qu'Avidenta aurait pu les mettre au monde : un mâle et une femelle pleins de vie, à la fourrure soyeuse et vibrante de santé, reprit la shaman.

Aussitôt, les regards convergèrent vers moi et chacun arbora un sourire entendu pendant un bref instant.

  -   C'est lui le père ! Crièrent-ils à l'unisson avant qu'un fou rire ne s'installe.

Fulna tenta bien de tancer l'assemblée pour son impertinence et son manque de respect à mon égard, mais le fait d'être pliée en deux et secouée de hoquets lui ôtait beaucoup de son autorité naturelle...

Enfin, tout cela n'est rien en comparaison de ce qui s'est passé cette nuit-même...

Manisha en ce moment dort paisiblement la tête sur mon torse, mais ce n'était pas le cas à mon réveil il y a une demi-heure. Elle haletait et gémissait faiblement, comme lorsque Tara avait passé la nuit dans ma capsule avec ma couverture de survie jusqu'aux oreilles, et j'ai donc saisi de mon bras libre la fine pellicule dorée nous recouvrant tous les deux et l'ai déposé derrière moi, pensant qu'elle aurait ainsi un peu moins chaud. Lorsque je revins me replacer convenablement, elle me fixait d'un regard un peu fiévreux, la gueule légèrement ouverte et le souffle court.

  -   Est-ce que ça va ? lui demandai-je  quelque peu inquiet. Tu as l'air malade.

  -   Non, c'est normal, je suis normale ! Dit-elle à voix basse, une fugace expression de bonheur flottant sur son visage. Mais mon ventre est si chaud, si vide... aide-moi... aime-moi... finit-elle par murmurer dans un souffle.

Je sentis ses mains graciles courir voluptueusement contre mon dos et mes flancs, sa petite truffe humide vint se frotter contre le bout de mon nez en un long baiser passionné, puis ses bras se refermèrent dans mon dos et nous basculâmes tous les deux sur le coté du lit, elle sur le dos et moi par-dessus.

  -   Mais enfin Manisha, qu'est ce qui te prends ?

  -   Comment... tu ne le sens pas ?

Elle cessa de masser mes lombaires avec sa main droite pour la glisser entre nous deux, tandis que je pus voir sa tête basculer en arrière. Pendant une poignée de secondes, ses gémissements devenus sonores et et ce que je pensais sentir au niveau de mon estomac me mirent dans le plus grand embarras. Je dois avoir la berlue, elle ne peut pas être en train de... Je me flanquai une grosse gifle, bien réelle cette fois-ci, pour regagner mon self-control au moment où elle retira sa main de sous mon ventre et la plaça sous mon nez.

  -   Maintenant, tu peux le sentir... et comprendre ce que je ressens.

Aucune odeur particulière ne parvint à mes narines mais je me sentis perdre pied dans un flot de sensations étranges : mon coeur se mit à cogner dans ma poitrine, ma respiration devint saccadée et mon souffle brûlant, chair de poule et bouffées de chaleur alternèrent rapidement,  mon sang se mit à pulser dans toutes les fibres de mon corps, mon regard fut capturé par les immenses yeux noirs de Manisha et plongea dans son regard hypnotique, ma main gauche sembla agir par elle-même et remonta tout doucement le long de son flanc droit vers sa poitrine menue...

Je sentis ses mains appuyer sur mes omoplates pour me plaquer doucement contre elle alors que nous reprirent notre lent baiser fougueux, avant que le bout de son museau ne vienne humecter mes lèvres et se promener le long de mes joues, puis ses fines cuisses vinrent enserrer ma taille et ses petits pieds se croiser contre mes fesses. Enfin, fléchissant lentement les jambes en retenant son souffle, Manisha commença tout doucement à m'attirer en elle...

« Arrêtes Mathéos, ne fais pas çà, ce n'est qu'une enfant ! »

Dépliant d'un coup mes bras et mes jambes, je bondis en arrière au moment fatidique et allai me plaquer contre la cloison du fond, encore sous le choc imposé par ma conscience. Je ne voyais plus devant moi la jeune femelle désemparée mais la prédatrice ayant voulu abusé de moi, car mes préjugés moraux voilaient mon regard et modifiaient mon jugement. Elle se redressa sur son séant et me fit face.

  -   Pour... pourquoi m'as-tu repoussée ? Tu avais l'air d'avoir envie de le faire, je l'ai senti... Je ne te plais pas, c'est çà ? Dit-elle au bord des larmes.

  -   Bien sûr que non, tu es très mignonne mais... Je dus poser mes mains sur ses épaules pour l'empêcher de se coller à moi. Je... je ne veux pas faire ça avec toi. Tu es si jeune, tu as l'âge d'être ma fille !

Elle arbora alors cet air de chien battu qui amadouait même sa mère et me donnait toujours envie de le serrer fort dans mes bras pour la consoler. Mais je savais les conséquences qu'auraient un tel geste et je fermai les yeux pour mieux résister à ses grands yeux noirs implorants. Brusquement, ses fines épaules glissèrent vers l'arrière et mes mains retombèrent inertes le long de mes flancs. Je remarquai en rouvrant les yeux qu'elle s'était agenouillée au centre du lit et me tournait le dos, son regard où brillait toujours une lueur de désir intense restant braqué sur moi et le bout de sa longue queue venant me chatouiller au mauvais endroit.

  -   Mat, s'il te plaît, viens calmer cette chaleur qui me dévore le ventre ! me supplia-t-elle d'une voix faible mais vibrante d'émotion. Si je ne peux t'offrir mon premier cri, laisses-moi t'offrir le reste. Faisons comme si nous étions liés et allions avoir notre premier enfant :  approches-toi, places-toi contre mon dos, laisses tes mains courir doucement le long de ma fourrure, insiste bien au moment des contractions... Viens vite ! Je sens que... le bébé arrive !

Elle sa plaça alors en position accroupie jambes écartées et agrippa des deux barres la barre située au-dessus d'elle, simulant très fidèlement mais pas trop fort les douleurs de l'enfantement et levant haut la queue comme pour m'inviter à jouer mon rôle.

  -   Je... je ne peux faire ça. C'est un tabou de mon peuple, tu comprends...

Il y eut un moment de flottement puis Manisha retomba sur ses genoux et fondit en larmes.

Ses sanglots me déchirèrent le coeur et j'en voulus terriblement de l'avoir mis dans cet état, du fait de mes présupposés d'eurasien bien-pensant. J'étais sur le point de me lever pour aller la serrer dans mes bras, étant même prêt à accepter de céder à ses avances, quand je vis le rideau s'ouvrir et Fulna s'encadrer dans l'ouverture. Là mon gars, tu vas morfler sévère avec l'incident diplomatique que tu viens de créer, c'est certain, pensai-je en me sentant devenir livide.

  -   Manisha, pourquoi est-ce que tu pleures ? lui demanda-t-elle. Mais... cette senteur... Ça y est, tu as atteint le premier âge de la vie ! Je suis si fière de toi, tu es une grande maintenant ! dit-elle en pleurant de joie et serrant fort sa fille dans ses bras. Mais je vis son sourire s'effacer progressivement et ses yeux se lever vers moi, tandis que sa fille lui chuchotait quelque chose à l'oreille. Eh bien, un tabou est un tabou, on se doit de le respecter. Ne bouges pas, je vais te préparer un peu de potion de fraîcheur pour que tu te sentes mieux.

Un long moment s'écoula paresseusement avant qu'elle ne revienne un bol fumant dans les mains et ne la lui fasse boire à petites gorgées.

  -   Très bien, maintenant fais ce que tu veux pendant le reste de la dormance, mais ménages le Sage et respectes ses choix, dit-elle en refermant le rideau.

Nous restâmes plusieurs minutes l'un et l'autre sans bouger, elle reniflant régulièrement pour refouler ses larmes et moi cherchant la meilleure manière de l'aborder sans aggraver sa tristesse. Comme j'avais la nette impression qu'elle allait se remettre à pleurer, je me décidai et posai délicatement mes mains sur ses frêles épaules.

  -   Je suis sincèrement désolé de t'avoir causé tant de peine. Tu as toujours été si gentille avec moi, si douce et prévenante que j'ai fini par te considérer un peu comme ma fille. Comprends-moi, j'ai eu l'impression tout à l'heure que j'allais commettre un inceste.

Mes paumes glissèrent le long de ses bras pour aboutir sur la chaude fourrure de son ventre et je la serrais contre moi comme pour la protéger... mais de qui ? D'elle-même ou de mes bas instincts ? Elle répondit à mes excuses par un geste plein de tendresse, posant les coussinets moelleux de ses mains sur les miennes puis tournant la tête vers moi, avec une lueur amoureuse dans son regard qui me fit si chaud au coeur...

Et soudain elle bascula en arrière en m'entraînant dans sa chute.

  -   Ne t'inquiète pas Mathéos, me rassura-t-elle tout en me caressant les paumes, la potion que m'a fait prendre maman est en train de faire effet. Je savais que mes premières chaleurs seraient les plus fortes de toutes, mais à ce point... Finalement, tu as bien fait de me résister, je suis encore trop jeune pour porter un enfant : si nous étions allé jusqu'au bout, maman m'aurait empêché à juste titre de continuer la grossesse, pour m'éviter la honte d'avoir brûlé les étapes et le risque de mourir en couches dans d'atroces souffrances.

Elle marqua une longue pause et renifla avant de reprendre, la voix chargée de tristesse.

  -   J'aurais eu à boire la décoction de froideur jusqu'à la dernière goutte, avant de sentir dans mon ventre diminuer puis s'éteindre la flamme de vie que tu y avais allumé, sans personne pour me consoler ou sécher le flot de mes larmes. Elle fut sur le point de pleurer, mais secoua la tête pour se reprendre et changea de sujet. Sinon, quel est ce tabou qui t'empêchait de suivre ton instinct ? Le fait que je sois trop jeune pour toi, c'est ça ?

  -   C'est bien le cas. Selon les lois en vigueur dans mon pays, les adultes qui ont des relations sexuelles avec des jeunes de moins de trente floraisons sont qualifiés de pédophiles, considérés peu ou prou comme des violeurs et traités comme tels, voire pire encore.

Elle poussa aussitôt un petit cri horrifié, sa fourrure se hérissa d'un seul coup et son corps fut secoué par un puissant frisson, comme si elle avait reçu une violente décharge électrique.

  -   Bon sang... je comprends maintenant pourquoi tu étais terrorisé tout à l'heure ! Tu ne tenais pas à subir le châtiment infâme gravé sur la Stèle du Corps.

Ce fut mon tour de sentir mon sang se glacer et mon corps se mettre à trembler de peur, à l'évocation de cette ligne lapidaire indiquant la sanction en question, qui privait – sans anesthésie aucune – le condamné de tout possibilité de récidive...

  -   Oh non... ma première dormance en tant que jeune nubile aurait dû se terminer pour nous deux dans la joie et le bonheur partagé, se lamenta Manisha. Mais c'est aussi ma dernière dormance en tant que petite fille innocente, et comme toutes les petites filles j'adore les histoires. Tu pourrais m'en raconter une ? Allez, s'il te plaît... une qui soit romantique si possible, que je puisse m'endormir le sourire aux lèvres et faire de beaux rêves.

Ne parvenant pas à puiser dans ma médiocre mémoire une histoire qui serait à même de lui plaire, je me rabattis sur l'Histoire et en particulier ce qui constituait pour moi le mythe fondateur par excellence.

  -   Il était une fois deux grandes tribus qui luttaient entre elles pour être toujours la première dans tous les domaines. À cette époque, les patriarches de ces deux immenses pays n'avaient qu'une seule idée en tête, un seul but : conquérir le ciel et la voûte étoilée...

Manisha m'écouta religieusement, ne m'interrompant que deux fois pour obtenir des précisions sur des détails qu'elle n'avait pas bien saisi.

  -   Il se dit même que les russes de l'Est conservent un exemplaire en état de vol de cette vénérable fusée et de son module habité, afin de célébrer de la meilleure manière qui soit le courageux et magnifique exploit du Premier d'entre nous, lors du bicentenaire du début de l'Ère Spatiale qui aura lieu dans... 42 floraisons, terminai-je.

Se retournant alors sur mon ventre, elle me fixa de ses immenses yeux de jais où brillait l'admiration et l'excitation tout en caressant doucement mes maigres pectoraux.

  -   Mathéos, tu es un excellent conteur mais tu ne sais pas choisir tes histoires ! Maintenant, j'aimerais tellement pouvoir embarquer avec toi vers les étoiles lointaines et découvrir ton monde natal, avec tous ces peuples et coutumes étranges dont tu viens de parler... Mais tu ne comptes peut-être pas repartir tout de suite ?

  -   En fait... je ne devais pas normalement me poser sur ce monde, et mon petit vaisseau ne me permet pas de retourner dans le ciel. Si mes compagnons sont toujours à bord et ont maîtrisé la situation, continuai-je avec une forte dose de méthode Coué, le SNS Cassiopée devrait mettre environ deux floraisons pour atteindre sa destination puis encore deux à trois floraisons pour revenir ici, avec à son bord une navette apte à venir me chercher. je devrais donc rester bloqué ici pendant au moins cinq floraisons, voire peut-être beaucoup plus... concluais-je un peu déprimé.

  -   Dans ce cas, est-ce que tu pourrais me faire une promesse ? Lorsque tu te sentiras prêt, je voudrais... que tu sois le premier à m'enseigner l'art de l'amour, puisque nous n'avons pas pu commencer ce soir.

  -   Eh bien... Je te le promets, quand tu auras entre trente-quatre et trente-huit floraisons.

Sa réponse consista en un tendre baiser et deux petites larmes coulèrent sur son museau.

  -   Oh Mat, je suis si heureuse ! Je saurais me montrer patiente et fidèle, car je sais que grâce à toi mon premier cri sera un long chant d'amour et de passion... Mais ne tardes pas trop, les trois âges de la vie défilent très vite : je serais sûrement liée avant quarante-deux floraisons et mon premier enfant naîtra probablement deux floraisons plus tard. Ah, j'ai tellement hâte d'y être...

  -   Ne t'en fais pas ma grande, le temps file toujours plus vite que ce à quoi l'on s'attend.

Je laissais ma tête reposer sur le lit et mon regard se perdit dans le vide. Une larme se mit alors à couler lentement le long de ma tempe.