Projet SHL - Version française

© Pr. Théodose

  -   Grand-père, tu peux me raconter une de tes missions, quand tu étais espion ?

  -   D’accord Lavrenti, je vais te parler d’une des plus étranges, qui s’est passé en 1987 au début de ma carrière..

Je me trouve dans une chambre d’hôtel au coeur de Paris et je vérifie mentalement la check-list : équipement au complet, lunettes de vision nocturne fixées, laryngophone en place, radio à évasion de fréquence réglée sur canal 440 et commutation à 1500 Hz. Une heure du matin, horaire prévu pour le début de l’opération. Je contacte mon agent traitant :

  -   Antenne à Libéral, paré pour exécuter la mission.

  -   Libéral à Antenne, agissez selon le plan d’action prévu. Vous n’avez pas l’autorisation de tuer. Bonne chance, camarade !

Je sors de la chambre et emprunte le couloir désert jusqu’à l’escalier de service. Je crochète la grille bloquant l’accès au toit, en prenant soin de la verrouiller derrière moi.

J’active les lunettes et sors le ballon de saut de son enveloppe. Ce type de ballon permet aux forces spéciales de se déplacer au-dessus des champs de mines, des fossés et des obstacles et ce silencieusement. L’hélium remplit le ballon en sifflant jusqu’à équilibrer mon poids. Quelques pas de course et je m’élance dans le vide. Je franchis sans problème les quinze mètres séparant l’hôtel de la caserne avant d’atterrir sans bruit sur le toit du bâtiment nord.

J’accroche solidement le ballon à une cheminée avant de jeter un coup d’œil dans la cour centrale. Comme indiqué sur le plan fourni par Libéral, seule la porte ouvrant sur la cour est éclairée. Le reste est plongé dans le noir. Je descends en rappel le long du mur ouest, le plus sombre, puis je me dirige vers un Velux situé à l’opposé. Une simple barre coudée suffit à le débloquer.

Les quelques gardes qui arpentent les couloirs font des rondes régulières, trop régulières… De plus, les rares caméras de surveillance sont plutôt mal placées. Je peux donc progresser sans encombre en agissant avec méthode et rapidité. J’approche du laboratoire où se trouvent les documents sensibles. Dans le couloir correspondant, un unique garde fait sa ronde d’un air ensommeillé.

Une approche par derrière, une clef de bras, et voilà le garde immobilisé, le couteau sous la gorge. Je me mets à l’interroger :

  -   Les codes des alarmes du labo, et vite !

  -   Je ne les connais pas, je fais que ma ronde !

  -   Mauvaise réponse ! Lui dis-je en accentuant un peu la pression sur le couteau.

  -   D’accord, arrêtez, arrêtez ! Pour ce labo le digicode c’est 75842 et l’alarme A3524.

  -   J’espère que tu dis la vérité sinon je reviens te mettre en pièces !

Un coup du pommeau du couteau sous la pomme d’Adam pour le neutraliser et je ligote le garde.

Les codes donnés par le garde sont les bons : le digicode fonctionne et l’alarme est désactivée. Je cache son corps dans un placard de service situé au fond de la vaste pièce. Bizarrement je peux distinguer des machines pour essais mécaniques et thermiques et des fours à céramiques, ce que je m’attendais à trouver, mais aussi des machines de test d’effort.

Le coffre-fort crocheté contient des disquettes 5’1/4 et quatre cahiers de laboratoire, mes objectifs principaux. J’étale les cahiers et je microfilme leur contenu. Cette opération me prend environ 30 minutes. Les dernières entrées dans le quatrième cahier retinrent mon attention :

24 janvier, 18h32, opérateur : Denis Mercier

Projet SHL : le sujet n°5 a passé sans difficultés les tests d’effort prolongé. Les qualités d’endurance et de force physique de l’animal d’hybridation sont bien conservées.

Le sujet a été reconduit dans la cellule d’isolement en sous-sol selon la procédure en vigueur…

Je contacte de nouveau Libéral. Comme je suis en avance sur l’heure d’extraction, il m’ordonne de trouver la cellule en question et le fin mot de cette histoire. Je range les cahiers et remplace les disquettes «empruntées» par des disquettes vierges provenant de mon paquetage. Avant de partir, je réactive l’alarme et le digicode pour ne pas attirer les soupçons. Je me dirige ensuite vers le quartier disciplinaire, indiqué sur les panneaux de direction.

La situation n’est pas en ma faveur : deux gardes bien éveillés, un couloir en cul-de-sac et fortement éclairé. Mais un détail équilibre les choses : l’interrupteur est au bout du couloir, de mon coté. J’attendis que les gardes ne regardent plus dans ma direction pour actionner l’interrupteur. Surpris par l’obscurité, l’un des gardes va rallumer la lumière. Je l’assomme avant de m’occuper de l’autre garde. Un direct au foie l’envoie dans les pommes en cinq secondes. On a pas idée de munir les gardes d’un quartier de haute sécurité des clés des cellules qu’ils surveillent ! Ces français font vraiment tout de travers en matière de surveillance.

Dans la cellule, deux yeux brillent anormalement à la faible lueur de mes lunettes et me fixent.

  -   Qui êtes-vous ? Pourquoi avez-vous ouvert la cellule ?

  -   Je suis… je suis venu vous libérer.

Je n’ai aucun mal à détailler la…créature et je contacte aussitôt Libéral en code rouge.

  -   Antenne à Libéral, j’ai un lycanthrope en face de moi !

Lavrenti sortit bruyamment du silence émerveillé où il buvait les paroles de son aïeul.

  -   C’est dingue, çà ! C’était un vrai loup-garou, un vrai de vrai ? T’exagères pas, grand-père ?

  -   Bien sûr que je te dis la vérité ! Ma mémoire n’est pas infaillible, mais je suis sûr de ces faits. Bon, reprenons, où en étais-je ? Voyons, le QHS, la cellule… Ah voilà !

  -   Libéral à Antenne, vous n’auriez pas embarqué de la vodka dans votre équipement ?

  -   Antenne à Libéral, je suis parfaitement sérieux. Je récapitulais les informations obtenues dans les cahiers sur le prisonnier spécial. SHL signifie Soldat Homme-Loup. C’est un homme métamorphosé par les généticiens de l’armée française pour en faire un super soldat d’élite.

  -   Libéral à Antenne, bien compris. Essayez d’organiser son ex filtration et recontactez-moi dès que vous serez sortis de la caserne. Si vous réussissez, ça vous vaudra au moins l’ordre de Lénine !

Nous sortons de la cellule, où j’enferme les gardes ligotés avant de verrouiller derrière moi. En arrivant dans la cour, j’ intime au lycanthrope de me tenir la main pour ne pas s’égarer dans le noir.

  -   Mais je vois où on doit aller ! Chuchota-t-il. C’est bien au niveau de la corde noire sur le mur opposé ?

Stupéfait, j’acquiesce d’un hochement de tête. Sans les lunettes de vision nocturne, il est impossible de distinguer la corde de rappel. Nous nous dirigeons en silence vers le mur, je raccroche mon baudrier à la corde et noue cette dernière autour de la taille de l'ex filtré.

Je m’attends à devoir le tirer mais la remontée me semble trop rapide. En tournant la tête, je l’aperçois en train d’escalader le mur avec ses griffes. Il grimpe presque aussi vite que moi.

Parvenus sur le toit, il se pose un nouveau problème : l'ex filtration n’était pas prévue, comment regagner l’hôtel tous les deux ?

  -   Tu pèses combien ?

  -   Environ 80 kilos.

Je réfléchis rapidement.

  -   Bon, ça devrait aller. Voilà ce que l’on va faire. Je vais sauter jusqu’au toit en face, te renvoyer le ballon de saut et ensuite tu sauteras à ton tour.

J’attache solidement la corde de rappel au baudrier puis j’enfile rapidement l’équipement. Avant de sauter, je lui montre comment mettre le harnais. Arrivé sur le toit de l’hôtel, je dégrafe le harnais et le lâche. Retenu par la corde, il décrit un splendide arc de cercle et se stabilise à la verticale du lycanthrope, qui tire sur la corde et le récupère. Le baudrier lui est plus difficile à enfiler que je ne le pensais, sa queue dépasse et est écrasée par la courroie d’entrejambe. Une fois prêt, il s‘élance. Le problème est que n’ayant pas l’habitude du ballon de saut, il a pris trop d’élan. Résultat, il me dépasse rapidement et la tension brutale de la corde de rappel le plie en deux et lui coupe le souffle. Malgré cet incident, je déverrouille la grille du toit et nous regagnons sans encombre ni bruit la chambre, où je contacte un Libéral très satisfait et excité pour organiser l’extraction. Ma montre marque deux heures dix : en plus je suis en avance sur le planning !

  -   Et tu l’as revu depuis, ce loup-garou ?

  -   Non, je suppose que nos agents l’ont ramené je ne sais comment jusqu’à Moscou, pour que nos savants puissent l’étudier.

  -   Mais alors, ils ont dù faire la même chose que les français ?

La question était directe, la réponse logique mais le vieil homme ne voulut jamais l’admettre…