© Pr. Théodose
Aussi bizarre que cela puisse paraître, j’ai encore le souvenir de la présentation faite à ce journaliste scientifique de la machine, ma machine.
"Le télépsychocontrôleur est mon chef d'oeuvre. Cette machine que j’ai mise au point de A à Z permet d’ausculter voire de partager le psychisme d’un autre être pensant, et cela à distance et sans moyen invasif. Je vais vous expliquer succinctement son principe de fonctionnement.
Deux antennes paraboliques modifiées sont dotées d’émetteurs VHF et d’un servomécanisme commun de pointage. L’une émet à 5 GHz et l’autre à 5 GHz+X Hz, où X est une fréquence réglable inférieure à 150 Hz. Lorsque les deux faisceaux sont pointés sur la même cible, l’onde résultant du phénomène d’interférence a une enveloppe de fréquence X Hz qui a toutes les propriétés des ondes cérébrales de synchronisation sensorielle.
Or, modifier à sa guise ces ondes de synchronisation revient à contrôler l’être vivant visé. Mais contrôler un être vivant implique de savoir ce que fait le contrôlé. Une troisième antenne directionnelle et à très fort gain sert donc à la réception des ondes électromagnétiques très basses fréquences émises par le cerveau du sujet ciblé. Les informations ainsi recueillies sont traitées, mises en formes et envoyées au contrôleur (c’est à dire moi) via l’interface neurale très haute résolution.
Bien sur, la sécurité passe avant tout. D’abord, le système détecte automatiquement toute activité cérébrale humaine dans la zone couverte par les antennes et empêche tout pointage vers une telle cible ; de toute façon, il est impossible à l’heure actuelle de contrôler un homme car l’encéphale humain est trop complexe. Ensuite, la personne allongée dans le berceau de la machine est sous monitoring permanent et la présence d’un assistant, qui plus est formé aux premiers secours, est indispensable puisque la machine démarre avec deux clés, comme les systèmes d’activation d’armes nucléaires.
D’ores et déjà, je peux vous affirmer que mon invention va révolutionner les neurosciences..."
Le premier essai eut lieu le 2 novembre 2014, et je n’en avais laissé à personne d’autre que moi la primauté. La modestie était de mise : l’objectif principal était d’obtenir une connexion contrôleur-cible stable, l’objectif secondaire de partager un des sens de la cible.
Test de l’interface neuronale : passé avec succès.
Test du contrôle paraboles : passé avec succès.
Test du système de psychocontrôle : passé avec succès.
Test des systèmes de secours : passé avec succès.
Ciblage automatique : activé
Résultat ciblage : 45 cibles potentielles repérées.
Signature psychique humaine : 39 cibles rejetées
Sélectionner la cible _
Cible choisie : n°4, chat domestique, distance 135 mètres, niveau psychique 5,4 unités SI.
Sélectionner puissance et forme du signal _
Puissance moyenne : 150 watts (niveau minimum), facteur de forme 40.
Verrouillage sur la cible ...
Envoi des impulsions de contrôle ...
Connexion établie.
Ma vision oscilla de plus en plus rapidement entre mon corps et celui du chat, avant de se stabiliser dans les yeux de ce dernier. Je distinguais clairement les bosses du bitume du trottoir, les jambes des passants, le mouvement des voitures. Une chose me mettait mal à l’aise : seul le sens de la vue était capté, je voyais les voitures circuler mais je ne les entendais pas. C’étaient les paroles de mon assistant égrenant la check-list qui parvenaient à mon cerveau.
Je constatais également un phénomène logique mais déstabilisant : je percevais via l’interface neuronale et mon propre corps les battements de coeur des deux corps à la fois. Comme ils n’étaient pas synchronisés, je sentais les "tac boum" résultants forcir puis s’assourdir de manière périodique, avec une fréquence correspondant à la différence de rythme entre les deux coeurs. J’allais pouvoir exploiter ce phénomène pour connaître en temps réel l’état cardiaque de l’animal cible.
Par prudence, l’essai ne dura que deux minutes. Tous les objectifs étaient atteints !
Au fur et à mesure des essais, la puissance comme le gain des récepteurs augmentèrent et avec ces paramètres les sensations ressenties.
Lors d’une des expérimentations, je pus partager avec le chat cible les sensations venant de ses cinq sens. J’eus de la chance d’être tombé sur un mâle recherchant une chatte en chaleur : cela me permit de constater l’étendue des capacités physiques qu’un chat déterminé à rejoindre sa dulcinée peut développer. Ce fut également l’un des plus longs essais avec 84 minutes en tout.
Après la déconnexion, l’état de mon pantalon m’alerta sur la fragilité de la barrière psychique entre mon corps et celui de la cible. Le risque de "retour de flamme" neuronal n’était plus à négliger et l’adjonction d’un pare-feu" au télépsychocontrôleur à envisager sérieusement.
Rentré à la maison, installé confortablement dans mon fauteuil, je me rappelai soudain un vieux poème dont l’auteur m’échappe, et qui se terminait ainsi :
Par tes yeux je verrai
Par tes oreilles j’écouterai
Par tes narines je humerai
Par ta langue je goûterai
Par ta peau j’effleurerai
Mais je ne saurai être toi
Seconde série d’essais, test numéro un, l’aboutissement logique de mes recherches. Ce test devait me permettre de contrôler entièrement l’animal ciblé, un labrador pour une fois. Le but était de le forcer à entrer dans la cage installée près de la sortie de secours de l’immeuble, à actionner une sonnette puis un levier refermant la cage. Après avoir enfilé et activé le t-shirt de monitoring, je démarrais le télépsychocontrôleur avec l’aide de mon assistant. Une fois allongé dans le berceau de l’appareil, j’initialisais la connexion neuronale puis le programme principal :
Puissance moyenne : 10.000 watts (niveau maximum), facteur de forme 150.
Verrouillage sur la cible...
Envoi des impulsions de contrôle...
Connexion établie.
Avec toute cette puissance concentrée sur un cerveau d’environ 150 centimètres cubes, la pénétration mentale puis la prise de contrôle du chien fut un jeu d’enfant. J’effectuais aussitôt quelques tests de motricité fine : tous mes mouvements étaient fluides, avec certes de menues saccades puisque le chien tentait de garder la maîtrise de son corps, mais l’ensemble restait très satisfaisant. Le phénomène de double battement était toujours présent mais j’y étais maintenant habitué. Le clochard qui servait de maître à ce chien était endormi, abruti par le Préfontaine dont l’odeur âcre irritait ma truffe. Je parvenais petit à petit à intégrer ces nouvelles sensations, ces sons et ces odeurs que je ne pouvais appréhender en tant qu’être humain. Autant j’avais été un spectateur durant les tests précédents, autant ici j’étais soudé, fusionné avec ce corps animal qui me semblait être le mien jusque dans ses moindres cellules.
Soudain, je contrôlai totalement le corps du chien et ne sentis plus que son battement de coeur.
La connexion est rompue ! Instinctivement, je pressens qu’un grave problème est arrivé à mon corps humain, et je fonce vers l’immeuble. La cage est toujours en place, je rentre dedans et actionne la pédale de la sonnette (ne pas toucher à l’autre pédale). J’attends, j’attends, mais personne ne descend. Je ressors et grimpe les escaliers aussi vite que je peux, mais les marches sont vraiment hautes et la machine est au septième. Et surtout, la porte est verrouillée et mes tentatives d’ouvrir avec mes pattes antérieures sont vaines. Pas le choix, je dois passer par les balcons. Je réussis à entrer chez la voisine (absente) par la chatière, puis à ouvrir la baie vitrée. Là, un grand saut s’impose et j’hésite un brin avant de me lancer.
Lorsque je finis par entrer dans l’appartement, la machine est toujours là. Mais le berceau est vide. C’est d’ailleurs étrange que je continue à contrôler le corps du chien alors que les connexions neuronale et radio sont hors service. Je jette un oeil dans tous les recoins, cherchant un indice ou une indication sur la suite des évènements. Un formulaire administratif traîne sur le bord de la table, je le fais tomber d’un coup de patte. Il porte l’en-tête de l’hôpital de La Salpetrière. Ça va, je peux y aller rapidement par la ligne 5, puis... mais non, triple idiot, tu es un chien maintenant ! Je vais devoir y aller à pied...à pattes.
La nuit commence à tomber. Les lampadaires s’allument petit à petit et projètent leur lumière jaune-orangée sur le pavé glissant. En plus, une fine bruine me mouille désagréablement la fourrure sans parvenir à en ôter la crasse et les vermines qui l’infestent. Je ne dois pas courir ni cheminer par les rues principales, je pourrais attirer l’attention des passants et être pourchassé comme chien errant. Mais trottiner dans les ruelles adjacentes rallonge énormément mon trajet, et j’ai maintenant un odorat fin auquel aucune senteur putride n’échappe. Au bout de quelques centaines de mètres, je suis déjà trempé, boueux et nauséeux. J’arrive en vue de la façade principale de l’hôpital au moment où l’horloge du fronton sonne la demie de 22h.
Je tire profit de l’arrivée tumultueuse d’une ambulance pour entrer dans le services des urgences. Il y a là, entassés sur les trop rares sièges et dans les brancards qui encombrent les couloirs, toutes sortes de malades. Des plus légers qui viennent surcharger les médecins pour un bobo aux plus graves emmenés au pas de charge vers les salles de réanimation. C’est dans ces salles que je saurai la nature du problème qui m’afflige... qui afflige mon corps. Je me faufile le plus discrètement possible sous les bancs et les brancards adossés au mur du couloir.
Dans le brouhaha ambiant, je reconnais des sanglots. Des sanglots que j’ai rarement entendus, mais que je ne peux oublier. Des sanglots dont je redoute la cause. Les sanglots de ma mère. M’approchant, je la vois effondrée dans un siège, un médecin à ses cotés lui déroulant les banalités consolatrices habituelles : nous avons fait de notre mieux, ...
Je veux m’élancer de sous ma cachette et lui crier que je suis là, mais mon esprit me ramène cruellement sur terre. Je suis maintenant un chien à conscience humaine.
Mon corps est mort, mais je suis toujours vivant...
J’ai retrouvé la machine, entreposée dans un hangar attenant aux voies de la gare Montparnasse. Dès que l’occasion se profile, je m’éclipse et me rends là-bas. Je dois modifier le télépsychocontroleur pour inverser le processus. Pas du tout évident sans membres préhensiles ni station bipède.
Lors de sa dernière visite, le vétérinaire du refuge de la SPA où l’on m’avait recueilli a dit qu’il me restait encore trois ans devant moi. Chaque seconde de travail compte...