Histoire © Pr. Théodose ; Elissa, Joanne, Claudius © ABlueDeer
Quand Elissa s'éveilla, des fulgurances oniriques pleines d'associations de symboles et d'étranges événements flottaient dans son esprit brumeux. Elle eut cependant la pressante intuition que cet ensemble embrouillé n'était pas advenu par hasard et aurait une indéniable importance si elle parvenait à le déchiffrer. Aussi commença-t-elle à s'inquiéter sérieusement en se rendant compte que la mémoire de ces paroles d'au-delà se mit à décliner comme les braises d'un feu mourant. Réagissant avec ce qu'elle avait sous la patte au moment même, elle roula sur le coté de la natte, attrapa un tesson de poterie traînant près de son petit coffre a vêtements, ôta la fibule fermant sa tunique légère et écrivit quelques mots a l'aide du bout pointu de la tige en os. Chaque en démotique ancrait un peu plus le rêve dans sa tête, lui donnant vie et substance, le matérialisant en fait dans le monde réel avec toutes les possibles conséquences que cette irruption pouvait engendrer. Elle se promit alors de montrer cet ostraca aussitôt que possible à la devineresse du quartier.
Une fois cela fait, Elissa put s'étirer voluptueusement et avec un plaisir évident, laissant les instincts de sa moitié féline reprendre le dessus sans aucune honte puisqu'elle était dans sa 'chambre'. Certes c'était un ancien cagibi de stockage très mal éclairé et encore nauséabond, donc bien plus approprié pour un esclave ou un serviteur de bas rang que pour une jeune femelle libre, mais au moins le bon coté des choses était que sa 'mère' ne pouvait lui gueuler dessus dès le réveil parce qu'elle "se réveillait comme une feignasse et avec des manières de putain". Elle décida de se mettre debout mais son étourderie lui joua un tour : non retenu par la fibule qu'elle avait oubliée de remettre en place, son chiton de nuit glissa d'un coup et dévoila les jolies courbes de ses charmes adolescents... Laissant échapper un petit cri de surprise, elle se rhabilla les joues cramoisies et le regard anxieusement tourné vers le rideau crasseux fermant la petite pièce. Elle redoutait une visite impromptu d'Abel qui, non content de la taquiner d'une manière méchante quand il était sobre, avait une façon de la regarder qui ne convenait pour une grande 'sœur' et rendait la jeune femelle extrêmement mal à l'aise.
Une rapide giclée d'eau et un tout aussi rapide ébrouage constituèrent ses seules ablutions, un quignon rassis avec un bout de fromage de chèvre son petit-déjeuner, lisser son chiton – bien attaché maintenant – et sa courte fourrure furent tout ce dont elle a eut besoin pour se toiletter, et rouler contre le mur d'adobe la natte de jonc lui servant de lit suffit pour nettoyer son domaine. Respirant un grand coup, Elissa ouvrit le rideau et entra dans la petite pièce commune tout en se préparant à se faire enguirlander par sa 'mère' avant même le chant du coq. Mais seul son 'père' était présent, rendant hommage aux mânes familiaux devant le modeste autel domestique. Elle n'avait aucune raison de se joindre à ce devoir religieux de célébrer les ancêtres, car elle n'était pas le paterfamilias, car elle était une femelle, et par dessus tout car elle était une enfant adoptée. Mais elle sentait qu’elle se devait d'accomplir ce rite, que c'était juste... la bonne chose à faire.
Quand il se leva après la prière et remarquez alors la présence d'Elissa, aucune salutation ou mot gentil ne franchit ses lèvres. Ce mutisme froid était habituel chez ce chien vieillissant et un simple mouvement de la tête pour regarder la porte lui fut amplement suffisant pour lui intimer de le suivre dehors. La cour intérieure donnant sur le petit entrepôt et la boutique était si étriqué qu'on pouvait en scruter les moindres recoins d'un simple coup d'œil, mais la rassurante absence de quoi que ce soit de notable sembla le contrarier. Après avoir jeté un regard dans le bâtiment de stockage, il poussa un lourd soupir mais n'eut pas besoin de formuler sa question : Abel n'était pas ici mais soit en train de folâtrer avec sa bande de voyous en se prenant pour le caïd du quartier soit en train de se remettre de ses excès d'hier soir.
- "Ouvre la boutique" lui dit-il – probablement ses seuls mots à son égard de toute la journée, comme si elle n'était qu'une domestique – tout en entrant dans l'entrepôt, avant d'en ressortir croulant sous une pile de claies d'osier supportant une centaine de bols simples.
Elissa fit ce qu'il lui demandait, se prenant le soleil levant en pleine figure quand elle rabattit le grand volet servant également de comptoir et y disposa savamment des poteries un peu meilleures que la moyenne, puis traîna le lourd tour de potier jusqu'au tabouret où elle allait sûrement rester assise toute la matinée.
Elle prit dans un panier une bonne quantité de terre mâle, lourde et grasse, et la mélangea soigneusement à la correcte contrepartie de terre femelle, légère et friable, jusqu'à obtenir une boule homogène de matière malléable de consistance voulue. La plaçant sur le plateau supérieur du tour tout en frappant le plateau inférieur de son pied pour faire tourner l'ensemble de manière régulière, elle commença à modeler le matériau et bientôt la ligne plaisante d'une petite cruche simple se forma gentiment sous ses pattes agiles. Une légère pression du pouce sur le pourtour pour créer le rebord et la forme générale fut achevée. Puis elle utilisa les griffes de sa patte droite, pouce vers l'arrière et prêt à lisser tout défaut potentiel, pour tracer de fines frises en zigzag sur le coté. Finalement, ajoutant une anse gravée de quelques figures géométriques fut le strict nécessaire pour terminer la poterie, qui irait sécher deux jours au soleil sur le toit en terrasse avant d'être placée dans le large four. "J'pourrais peut-être ajouter de l'émail clair entre les deux zigzags supérieurs et les deux du bas, pour souligner la courbure évasée de la cruche." se demanda-t-elle tout détachant la poterie du tour. "J'espère juste qu'il en reste un peu, après ces commandes massives pour les mercenaires loups."
L'habitude d'Elissa de travailler sur ses poteries tout en vendant le stock familial n'était pas seulement dictée par la nécessité de produire assez de pièces à quelques statères de bronze if ils voulaient pouvoir manger chaque soir, mais aussi par le fait que les canidés – l'écrasante majorité des clients potentiels dans cette ville – la traitaient de façon moins méprisante et marchandaient moins souvent quand ils voyaient sa dextérité juvénile à l'œuvre. Mais les rues étaient encore presque désertes à cet heure matinale et elle put travailler sans interruption sur une série de vases pour laquelle elle avec succès d'obtenir des courbes plus élancées avec moins de matière.
À un moment, un mélange confus d'éclats de voix et de répliques grossières commença à se faire entendre de plus en plus fort depuis l'autre bout de la rue.
- "Oh non, pas encore une de ces bandes de jeunes désœuvrés
c'était toujours perdant-perdant pour elle dans cette situation : ou bien c'était le gang de son frère, qui ne manquerait de lui agiter sous le museau une bourse pleine de statères en lui disant quelque chose comme "Regardes ce que, moi, je peux ramasser sans même avoir à travailler !", ce qui était plutôt humiliant pour elle même si ce n'était pas le but recherché ; ou bien c'était une autre bande qui ne trouverait rien de mieux à faire que de s'en prendre à la sœur d'un rival. Et ce fut la seconde possibilité qui arriva... Des quolibets et surnoms infamants – "museau coupé", "Sans-Griffes et sans couilles", "on va pendre des poids à tes oreilles de chatte en chaleur jusqu'à ce qu'elles retombent.", etc... – basés sur son statut de métisse commencèrent à pleuvoir, bientôt accompagnés de blagues graveleuses. Mais la ligne jaune fut franchie quand celui qui semblait être leur chef insinua qu'elle et Abel et étaient frère et sœur à la manière pharaonique et qu'elle l'avait initié aux vices de Cythère.
Sans sommation, une lanière de cuir traînant sur la terre battue se transforma en fronde entre ses pattes crispées par la colère. Le premier projectile frappa le leader de plein fouet, le rendant douloureusement aphone et l'obligeant à porter ses pattes à sa pomme d'Adam sérieusement blessée. Le second le fit se plier en deux de douleur – mais toujours sans un cri – bien que l'impact n'ait pas été assez puissant pour lui ôter toute chance de transmettre son idiotie à sa descendance. Elissa ne put s'empêcher de se réjouir de ce spectacle loin d'être hilarant, mais elle fut surtout soulagée : maintenant que leur leader avait été humilié par une jeune femelle, métisse de surcroît, les autres membres du groupe ne le considéreraient plus comme leur dominant et une lutte de pouvoir s'engagerait bientôt, lui laissant quelque jours de répit. Mais elle rechargea la fronde par précaution, prête à viser le front cette fois-ci.
Soudain, alors que le groupe de jeunes sauvageons était en train d'hésiter entre lancer un réel assaut et choisir les insultes les plus 'appropriées' avant de tourner les talons, une femelle gueula d'une voix puissante dans un dialecte chantant. Les gamins tournèrent la tête dans sa direction... puis se carapatèrent sans demander leur reste ! Ce qui poussa Elissa à satisfaire sa curiosité et à se pencher par-dessus le comptoir pour voir qui avait fait déguerpir le gang. Un large sourire apparut sur son visage quand elle reconnut sa protectrice : avec sa fourrure d'un orange flamboyant et sa longue chevelure rouge sang flottant dans la brise légère, elle ressemblait à une flamme vivante se frayant un chemin dans la foule clairsemée des canidés à la fourrure pale.
Son allure élancée, ses museau et oreilles pointus contrebalancés par une longue queue touffue, mais surtout son port altier indiquait sans doute possible son appartenance au clan dirigeant vulpin. Cependant, sa mise était bien plus modeste que lorsqu'une Elissa impressionnée et nerveuse l'avait rencontrée dans les profondeurs du Terrier Royal. Sa robe fuseau n'était pas taillée dans cet onéreux satin teint en bleu nuit mais dans du simple – mais éclatant – lin blanc, les reflets de la large ceinture qu'elle portait juste sous la poitrine étaient cuivreux et non dorés, et la fibule maintenant fermé son corsage n'était pas orné d'une brillante émeraude polie mais juste d'une plaque en argent portant la devise de la maisonnée.
Quand elle parvint à la hauteur de la jeune hybride, cette dernière se leva et exécuta une révérence un poil exagérée.
- "Je suis très honorée que son altesse Joanne Sainfleur ait daignée défendre mon insignifiante personne face à ces bandits, et je tiens à l'en remercier du fond du cœur."
- "Oh Elissa, arrête ces flatteries éhontées ou je vais me mettre à rougir !" dit cette dernière en essayant de ne pas pouffer.
Ce fut peine perdue et elles partagèrent un court moment de franche rigolade avant que la jeune potière ne se rassoit en face du tour.
- "En fait, quand j'ai vu le gang se barrer, j'ai pensé que c'était ton frère qui descendait la rue car il va et vient souvent dans le quartier avec son scribe personnel. Mais comment t'as réussi à les faire se barrer ?"
- "Eh bien, je n'ai vu aucune trace de lui depuis mon réveil ce matin. Mais je sais me rendre très persuasive sans mon aide..." répondit-elle en tapotant le pommeau de la lourde dague accrochée à sa ceinture.
Elissa jeta un regard de biais à la puissante lame puis, dans un long silence gêné, chargea une nouvelle boule d'argile mélangée sur le plateau du tour avant de recommencer à parler.
- "J'suis sûr que t'ai pas venu ici juste pour sauver une 'jeune demoiselle en détresse', bit sûrement pour me dire un truc important... Suppose que çà a rapport à l'Hécatombe du Solstice ?"
Le mélange d'argile était maintenant bien reparti sur le tour en rotation.
- "Exact !" répondit Joanne avec le sourire. "Nos astrologues ont déterminé dans la nuit d'hier que le moment optimal pour débuter la grande cérémonie sera à la septième heure de la présente journée. J'espère pouvoir t'y apercevoir."
Les bords d'une coupe à vin largement évasée commençaient à prendre forme, la langue de la jeune artisane pointant hors de ses lèvres à cause de sa concentration.
- " Sûr que tu vas y prendre part, à cause de ton rang. Laisse-moi d'viner... tu vas tenir le couteau du sacrifice !" ajouta-t-elle avec un petit sourire.
- "Oh, tu exagères !" dit la princesse en riant de bon cœur. "Je ne connais absolument rien de la science haruspicinale, donc mon rôle sera bien plus simple et modeste." Elle répliqua alors avec une pique gentille. "de ton coté, tu comptes sûrement te rendre à la cérémonie parce que ce sera probablement la seule occasion pour toi de manger de la viande dans l'année..."
Elissa fit semblant d'être offusquée par ces propos, complétant son indignation feinte par un sonore "Joanne ! ..." avant de se mettre à pouffer.
Maintenant, c'étaient aux griffes rétractables d'entrer en action et de graver de fins motifs floraux à l'intérieur et l'extérieur de la coupe. Joanne resta silencieuse durant toute l'opération pour ne pas déranger son amie, admirant alternativement comment elle réalisait ce délicat travail ainsi que les produits variés disposés sur le comptoir. Elle y prit délicatement un élégant flacon émaillé et l'examina soigneusement à la lumière du soleil.
- "Cette flasque est bien de toi, n'est-ce pas ?" lui demanda-t-elle à Elissa quand cette dernière eut fini sa tâche. "Même si elle porte le poinçon de ton père adoptif, je reconnais là ton travail méticuleux, avec cette attention aux détails et cette délicatesse d'exécution que je rencontre rarement avec les objets luxueux que mon clan a tendance à accumuler dans le seul but de rassembler le maximum de brillants objets dorés..." Elle secoua la tête d'amertume. "J'espère de tout mon cœur que tu pourras vivre heureuse de ton travail. À ce sujet, mon frère a une proposition potentiellement intéressante à te proposer et voudrait t'en parler à sa prochaine ronde dans le quartier. Par ailleurs, est-ce que ton père te considère toujours comme son héritière professionnelle ?"
- "Plus qu'jamais, bu la manque de concurrence interne..." Mais sa voix devint morose et le bout de ses oreilles se mit à retomber, signe visible de sa tristesse. "mais j'suis sûr qu'Abel me foutra à la porte aussitôt qu'il aura mis la patte sur l'héritage. Et je finirais à la rue avec juste le sceau de père dans ma bourse..."
Elissa poussa un profond soupir et Joanne fit de même. Elle était sur le point de lui prodiguer quelques mots de consolation quand le vieux potier, ayant tout juste fini de charger le large four, l'aperçut depuis le fond de la petite cour. Il se précipita alors à sa rencontre et se lança dans des salutations inhabituellement polies, à la limite de l'obséquiosité, avant de les transformer en flatteries serviles.
- "Cette petite bouteille vous plaît ? Ne vous souciez pas du prix, je vous l'offre !" fut la manière dont il acheva sa soudaine prolixité.
Après que Joanne fut partie, il ordonna d'un geste brusque à sa fille d'aller surveiller le four, tâche qu'elle avait toujours trouvé d'un ennui mortel. Pour ne rien arranger, elle ne put traîner le tour de potier vers son poste de travail imposé, car son père avait pour étrange et ferme principe de ne pas l'autoriser à être vu en sa compagnie quand il tenait la boutique. Le reste de la matinée promettait donc d'être longue...
À un moment où elle venait de vérifier pour la cinquième fois le chargement du foyer durant la seule heure qu'elle avait déjà passé là, Elissa alla s'asseoir sur le petit banc en face. Voulant savoir combien de temps cette corvée allait encore durer, elle leva verticalement la paume de sa patte en l'orientant par rapport au soleil et l'utilisa comme cadran solaire en comptant le nombre de phalanges restées dans l'ombre. Le résultat fut loin d'être encourageant et la poussa à ruminer des idées noires.
"Et dire que j'ai été adoptée parc’ que mon deuxième père, après un premier mariage sans résultat, avait absolument besoin d'une descendance à qui enseigner son métier puis léguer la poterie. Il avait même pris le risque de se ramasser une mauvaise réputation en accueillant un bébé non-canin dans une famille normale. Tout aurait pu marcher comme sur des roulettes : avec toutes les techniques et astuces que j'ai apprises et toujours cherché à améliorer, il aurait pu me faire assez confiance pour me filer son sceau quand l'heure serait venue. Mais il a fallu que ce gâchis de sperme d'Abel naisse l'année suivant mon adoption..."
Quand on parle du loup... La porte de derrière s'ouvrit justement sur ce dernier, dont les vêtements dégoûtants comme la démarche lourde et le regard chaviré illustraient bien les effets inévitables de l'absorption massive de vin de palme. Et il ne put cette fois-ci agiter une bourse pleine devant sa sœur, car le breuvage capiteux mais surtout onéreux lui avait sûrement coûté tout l'argent malhonnêtement gagné hier. Elissa détourna le regard et se retint difficilement de lui souhaiter la bienvenue aussi bruyamment que possible, histoire d'accentuer le mal de crane lancinant qui le tourmentait. Mais elle crut sentir presque physiquement son regard mauvais se planter dans son dos, avant que l'impression qu'il s'attardait de manière malsaine à la base de sa queue ne la fasse trembler de malaise. Griffes déployées, cœur tambourinant dans sa poitrine, muscles tendus, la jeune femelle se préparait semi-inconsciemment à repousser une agression sexuelle de sa part. Mais Abel ne la regardait en fait même pas, trop occupé à ne pas vomir le contenu inexistant d'un estomac déjà mis à rude épreuve et s'aidant du mur de la maison pour guider ses pas hésitants.
Des effusions se firent entendre quand il passa le pas de la porte, mais elles sonnèrent plus comme des inquiétudes que des reproches et irritèrent profondément Elissa, comme à chaque fois – et c'était fréquent – que cette situation se produisait.
- "Et maintenant le mère poule recueille son petit poussin égaré, gobant tous ses pathétiques mensonges à propos de son comportement... Elle lui passe tout, c'est pas croyable !" dit-elle à voix basse" Et jusque parce qu'elle a passé, pour lui et non pour moi, huit heures à hurler de douleur et supplier la sage-femme de l'en débarrasser maintenant, je compte moins qu'une esclave et elle se sortira pas les doigts de son gros cul si Abel veut me blesser ou me foutre dehors. En fait, je sui même sure qu'elle l'aidera dans cette tâche vu qu'elle me considère comme la rivale de son fils..." ajouta-t-elle, la tête dans les mains et les oreilles complètement tombantes.
La jeune femelle resta dans un tel état d'esprit jusque vers midi, lorsque son père vint vérifier par le judas du four si les cinq heures de cuisson avaient suffit à donner aux bols une couleur et résistance suffisante. Jugeant que la tuile témoin avait maintenant une couleur rougeâtre correcte, il décida alors d'éteindre le feu et d'obturer le foyer avec une large planche de bois, opérations pour lesquelles il requit silencieusement la coopération d'Elissa. Une fois cela fait et parce qu'il était le seul de la famille à savoir comment contrôler le processus de refroidissement, il alla se pencher sur le pas de porte et appela sa femme pour lui demander implicitement de prendre le relais au comptoir. La chienne d'âge mûr se fit un plaisir de lancer quelques remarques cinglantes sur la fainéantise de sa fille adoptive, mais cette dernière s'était blindée à force. Elle put au moins récupérer le tour de potier à un moment où sa mère était en pleine séance de commérage avec une cliente potentielle au lieu de chercher à lui vendre quelque chose.
La situation devint ensuite singulière, avec deux potiers assis en silence sur le même banc de bois branlant et faisant leur travail chacun à sa manière. Le plus vieux montait par colombins des objets simples sans fioritures et respectant à la lettre les conventions académiques, tout en gardant un œil sur le judas du four, tandis que l'autre utilisait le tour pour expérimenter et créer des pièces élancées et aux formes gracieuses qui seraient ensuite décorées d'élégantes gravures faites aux griffes puis mises en valeur par quelques applications d'émail. Le tableau aurait pu être touchant s'il y avait eu plus de tendresse en jeu.
Soudain, le vent transportant le son rauque et grave des conques rappela à Elissa que l'hécatombe allait débuter peu après le passage de Vhar-i-Ash à son zénith. Elle demanda poliment la permission de se rendre à la cérémonie et fila dans sa chambre au moment où reçut la muette autorisation paternelle. Se changer lui prit peu de temps, tout d'abord pour ne pas arriver en retard à un événement aussi important mais surtout parce qu'elle n'avait qu'un chiton de rechange et pas de fard. La seule excentricité qu'elle se permettait en une telle occasion était de ne pas suivre les canons de la mode, qui prescrivait de serrer la ceinture bien au-dessus de la taille – ce qui mettait en valeur la poitrine, mais Elissa considérait la sienne comme trop menue pour valoir la peine d'une gène respiratoire importante – et de rassembler la chevelure en un chignon comme nécessité par le port du châle marital – mais elle n'était pas encore dans cette situation et ses cheveux ne lui arrivaient qu'aux épaules. Son couteau glissé dans sa ceinture, elle quitta la maison par la porte de derrière.
Le soleil de midi régnait en maître sur le ciel sans nuages et prodiguer sa lumière éclatante sur les petites demeures humbles placées en rangs serrés, dont les murs blanchis à la chaux rendait la moindre ruelle vibrante d'ondes de chaleur et de reflets éblouissants. Comme Elissa marchait rapidement pour arriver sur l'Esplanade Sacrée avant le deuxième appel des conques, le son de ses sandales martelant la terre battue des quartiers populaires fut bientôt remplacé par le claquement contre les pavés du centre historique de la ville. Mais le vacarme provenant de la circulation – charrettes à bras, charrois, ânes lourdement bâtés, le tous mélangés sans aucune notion de code de la route – et de la foule recouvrit ce léger son. À cette heure de la journée, des cohortes de travailleurs journaliers étaient assis en face des comptoirs de nombreuses gargotes à avaler sur le pouce un en-cas arrosé de bière noire, et elle dut donc à la fois se frayer un chemin dans cette foule bigarrée et refréner les gargouillements de son estomac presque vide à la vue et la senteur de toute cette nourriture roborative.
Alors qu'elle abordait le coin d'un carrefour, la jeune femelle rentra dans quelqu'un de bien plus grand et massif qu'elle. Levant la tête, elle laissa échapper un court cri de surprise quand son regard intimidé croisa celui perçant du guerrier loup qu'elle venait de heurter violemment. S'ensuivirent immédiatement des excuses sincères et un pas de coté pour le laisser passer, mais il ne lui adressa pas un regard ou un mot comme si elle était redevenue insignifiante et ne représentait plus une menace potentielle. Mais elle était sure et certaine que son premier geste, camouflé par la grande cape de feutre lui couvrant tout le haut du corps, avait été de porter la patte à sa glaive. Les autres passants, eux, ne se génèrent pas pour lui lancer des regards en coin ou des commentaires murmurés de style "Mais où va le monde si une métisse peut manquer ainsi de respect à un membre de notre élite guerrière..."
De son coté, Elissa avait continué sa route en poussant un soupir de soulagement. "Heureusement que c'était pas un coyote. Les loups peuvent être vraiment arrogants quelquefois, mais pas aussi susceptibles que ces faméliques chiens du désert : j'aurais pu finir avec un coup de sabre dans le ventre..."
Quand elle fut en vue des gradins démontables en bois érigés pour l'occasion et formant un amphithéâtre autour du Triple Autel, il y avait déjà beaucoup de gens massés près des entrées. Mais la répulsion instinctive ressentie par le canidé xénophobe moyen à la vue de son apparence hybride joua ici en sa faveur : chaque fois qu'elle eut à dire "Désolé monsieur" ou "Attention !" à quelqu'un devant elle, ce dernier lui jetait un coup d'œil et aussitôt s'écartait d'elle autant que la foule dense le lui permettait comme si elle avait la rage, ne cherchant pas à lui barrer la route alors même qu'il pouvait très bien la considérer comme impure et susceptible de souiller la cérémonie.
Après avoir reçu comme tout le monde un petit jeton gravé, Elissa alla s'asseoir là où elle put et fut vite entourée d'autres spectateurs. Parmi eux, un gamin commença à demander "Moman, pourquoi la dame elle a des oreilles pointues ? Moman, pourquoi la dame elle a le museau écrasé ? Moman, pourquoi... ?" à voix haute, au plus grand embarras d'abord de ses parents qui essayaient de le faire taire mais aussi des voisins de la jeune femelle qui lui laissèrent par réflexe un peu plus de place autour d'elle.
Située au centre de l'espace ménagé par les gradins et en bordure de la rivière Hidjaï, une large plateforme de pierre aux pavements de marbre et dotée d'une rampe sur le devant supportait les autels dédiés à la triarchie divine. Même si la cérémonie d'aujourd'hui était œcuménique étant donné son importance, la première génisse allait être offerte en sacrifice à la déesse tutélaire vulpine Kyosune car le clan de ses 'descendants' était au pouvoir cette année-là. Tout les membres du clergé des trois cultes principaux étaient présents et à leur places respectives, depuis l'Haruspice Royal attendant la première victime au centre de la plateforme aux simples diacres formant une haie d'honneur dans le prolongement de la rampe. Elissa chercha son amie du regard et pensa la trouver dans le rang lui faisant face, se tenant immobile dans la longue aube sans ceinture portée par toutes les prêtresses et dont la blancheur immaculée atténuait la rousseur de sa fourreur, mais elle se retint de lui signaler sa présence d'un geste de la main.
Soudainement, les prêtres placés aux coins de la plateforme levèrent leurs conques sur un signe du Grand Archonte et donnèrent le signal du début de la cérémonie. Un respectueux silence s'établit dans la foule. Puis les diacres exécutèrent une chorégraphie bien huilée où chacun, l'un après l'autre et alternativement depuis chaque coté de la haie d'honneur, sortit du rang et se dirigea doit vers les autels avec dans les pattes un large panier plat rempli plein d'offrandes végétales. Quand le tour de Joanne arriva sous le regard inquiet d'Elissa, elle monta la rampe avec dignité et s'agenouilla au bord de la fosse sacrée en tendant le panier au-dessus, avant que le prêtre lui faisant face ne l'aide à en déverser le contenu dans l'autel souterrain. Quand toutes les offrandes mineures furent achevées, la grille située sous la tribune d'honneur se leva et une génisse blanche entra dans l'arène sacrée, guidée au licol par une jeune chienne albinos. Chacun était un peu tendu et scrutait le comportement de l'animal sacrificiel à la recherche du moindre signe de faiblesse ou de désobéissance, qui pourrait être interprété comme une marque de désapprobation divine, mais il marcha droit vers l'autel sans même ralentir au moment de monter la rampe. Arrivée face à l'Haruspice Royal, ce dernier posa une patte sur son front et déclama dans le dialecte des renards la prière offrant l'hécatombe aux dieux tout en levant haut le couteau sacrificiel, puis le plongea dans la carotide de l'animal d'un geste expert. Il resta immobile quelques secondes avant de s'écrouler d'un coup probablement tué net, ce qui était un bon présage pour la suite de la divination, mais tout le monde devait attendre l'examen du foie. La tension fut donc à son comble le temps que l'haruspice, un pied posé sur une borne de pierre et l'organe massif calé sur son genou levé, examine attentivement toute trace d'anomalie par la vue et la palpation.
- "Clair et sans taches, le futur est ainsi annoncé !"
Ces mots rassurants eurent non seulement pour effet d'ôter un poids des épaules des membres de la maisonnée vulpine, qui étaient ainsi autorisés à gouverner au moins jusqu'à la fin de l'année, mais aussi d'induire de la part des jeunes diacres un chant d'action de grâces bientôt repris avec enthousiasme par la foule des croyants, Elissa y compris. Elle chanta de bon cœur et de sa plus belle voix, prenant part avec ferveur à cette grande communion spirituelle et balançant sa queue au diapason des autres. Mais la cérémonie était loin d'être terminée – puisque 'hécatombe' signifie 'cent victimes' dans ce contexte – même si les sacrifices suivants n'auraient pas besoin d'être aussi scrupuleux. Après que les restes de la première eurent été savamment partagés entre les trois dieux – la graisse et les os jetés dans la fosse sacrée, les autres bons morceaux incinérés sur l'autel de Vhar-i-Ash, la carcasse plongée dans l'Hidjaï en l'honneur de Titrak – les autres animaux suivirent rapidement et à un rythme plus soutenu. Cette fois-ci, leurs restes étaient traînés hors de la plateforme vers de grands feux où des officiants les mettaient à rôtir pour un moment. Puis un crieur public se plaçait face à une portion de gradin et annonçait le nom d'un objet, et les spectateurs avec le symbole correspondant sur leur jeton descendaient l'échanger contre un morceau de viande grillée posée sur une large tranche de pain, avant de remonter s'asseoir à leurs places.
Heureusement pour Elissa, son tour arriva suffisamment tôt avant que l'hypoglycémie dont elle commençait à souffrir ait de sérieux effets. Elle engloutit donc sans attendre donc la moitié de son pain pour calmer sa faim, gardant le reste comme assiette provisoire pour couper proprement la viande délicieusement appétissante et éviter de salir son chiton. Mais son couteau en cuivre arsénié était bien moins coupant que ceux en bronze des personnes à coté d'elle, et donc les efforts nécessaires bien plus longs avant de pouvoir savourer cette sorte d'hostie. Le résultat en valait la peine : la viande était succulente et rôtie juste à point, avec une saveur forte mais fondant dans la bouche... Elle décida de la manger petit bout par petit bout afin de prolonger le plaisir, fermant souvent les yeux pour mieux ressentir les changements de consistance et de goût de ce plat que sa famille ne pouvait guère s'offrir qu'une fois dans la lunaison.
- "Moman, pourquoi la dame elle fait des bruits bizarres ?"
Décidément, ce chiard avait le chic pour casser l'ambiance... Mais en ramenant Elissa à la chaude et ensoleillée réalité, il lui permit de se rendre compte qu'elle était en train de ronronner involontairement... au grand étonnement mêlé de regards en coin de ses voisins. L'autre problème plus ennuyeux qu'elle remarqua était d'avoir bêtement oublié sa gourde alors qu'elle commençait à avoir soif. Une insolation étant plus qu'une simple possibilité sous ce soleil de plomb qui avait chauffé suffisamment l'amphithéâtre pour obliger tout le monde à haleter langue pendante – excepté Elissa du fait de sa physiologie particulière et les dignitaires de la tribune d'honneur à cause du vélum surplombant leurs têtes – et elle dut se résoudre à payer trois statères de cuivre à un jeune vendeur ambulant en échange d'une amphore d'une pinte de piquette tiède, malgré son dégoût pour ce type de breuvage. Le but maintenant était de l'économiser pour le restant de la cérémonie et de réussir à boire au goulot sans ressembler à une ivrognesse, statut encore plus choquant que celui d'hybride...
Elissa avait reçu sa part de viande en provenance du vingt-cinquième sacrifice et seulement quatre autres s'étaient déroulés quand elle acheta l'amphore environ cinq minutes plu tard : la cérémonie promettait de durer encore entre deux et trois heures. Le soulagement fut donc général, mais gardé pour soi, quand le grand Archonte annonça la fin des célébrations vers la moitié de l'après-midi et chacun se hâta de sortir se dégourdir les jambes sur le parvis formé par le reste de l'esplanade.
- "Franchement... Sont-ce de bonnes manières de partir ainsi sans saluer une amie ?
Elissa cria à cause de la surprise lorsque quelqu'un lui posa une patte sur son épaule, puis pivota immédiatement sur ses talons avant de reconnaître la personne en question.
- "Fiou... Me fais pas des trucs comme ça, Joanne, tu m'as foutu les j'tons !"
Comme le visage de son amie devint pale tandis qu'elle quelque chose placé dans les pattes de la jeune métisse, cette dernière baissa les yeux et réalisa qu'elle avait inconsciemment dégainée son couteau.
- "Désolée pour ce stupide réflexe, j'aurais pu te blesser... Mais comment m'as-tu repérée dans cette foule ?"
- "C'est moi qui suis désolée de t'avoir sérieusement une sacrée frayeur. Et pour la foule, c'était facile à cause du stupide périmètre de sécurité que certains ignorants se forcent à respecter quand tu es aux alentours... Ne t'inquiète pas : ce sont eux qui sont malades, de leurs préjugés. Par ailleurs, tes réflexes ne sont pas stupides mais prompts et efficaces. En plus, ton petit couteau est bien plus rapide et aisé à employer en cas de d'embuscade que la lourde dague que je porte." ajouta-t-elle car elle portait de nouveau ses habits du matin.
- "Peut-être, mais je suis pas menacée et je cherche pas les emmerdes, tu sais. Bon…" hésita-t-elle avant de trouver un meilleur sujet de conversation. "Tu sais, t’as été fantastique durant les offrandes et le chant final, avec cette dignité dans tes mouvements…"
- "Merci, mais chacun se devait d’être irréprochable durant cet important événement, car cela aurait tellement dommage qu’une erreur dans le cérémonial eut obligé à rendre l’ensemble nul et non avenu. Et je suis sûr que ta voix est bien meilleure que la mienne ! j’adorerais t’entendre chanter… et pourquoi pas ce soir, après un souper chez moi ?"
Elissa fut un peu prise au dépourvu par cette proposition soudaine qui allait bien plus loin que les quelques ballades qu’elles s’étaient permises ensemble, donc elle paniqua un peu durant quelques secondes.
- "Eh bien… merci, mais… j’veux pas m’imposer… En plus, j’ai pas été à la maison de tout l’après-midi et…"
- "Oh oui c’est vrai, j’avais complètement oubliée que tu dois travailler dur pour vivre décemment. Et tes parents vont se faire un sang d’encre si tu rentres tard, donc il serait peut-être mieux que… Oh non, ne tires pas une tête pareille, ça me fends le cœur de te voir dans cet état !" réagit-elle en voyant Elissa baisser la tête et les oreilles. "En fait" continua-t-elle une fois que la jeune hybride se fut ressaisie. "je voulais t’inviter à rester en ma compagnie jusqu’au diner, puisqu’il n’est que dans deux heures environ."
- "Eh bien, dans ce cas… pourquoi pas ? Je suis sûr que ‘maman’ pourra tenir la boutique sans mon aide" dit-elle avec une ironie mordante "et Papa doit probablement en être encore à surveiller les bols refroidir dans le four. Quant à Abel, il doit avoir récupéré de sa gueule de bois et j’ai pas du tout envie de le voir… La seule chose que je vais devoir faire demain sera de vendre une ou deux coupes de plus que d’hab, pour me rembourser çà." termina-t-elle en montrant la petite amphore qu’elle avait toujours en main.
- "Tu comptes garder cette petite bouteille ne valant que trois fois rien ? demanda une Joanne étonnée.
- "Au prix qu’elle m’a couté… mais j’vais devoir la laver à fond."
Le souvenir fort peu plaisant du gout acide de la bibine lui revint en bouche avec une grande force.
Les deux jeunes femelles se dirigèrent vers le nord en empruntant l’venue principale conduisant tout droit à l’acropole de la cité, mais les rues quasiment désertées durant l’hécatombe étaient de nouveau sévèrement congestionnées et leur progression en fut ralentie. Sans compter que Joanne fit un peu de shopping and acheta deux-trois bricoles sous les remerciements obséquieux des marchands, qui donnèrent les dits objets à Elissa car ils la prenaient pour la servante personnelle de la noble renarde. A un moment où elles durent attendre la fin d’un embarras de circulation pour traverser une intersection, un bavardage à leur sujet démarra plus bas dans la rue entre une vendeuse et sa cliente, toutes deux de parfaites mégères.
- "Dites, vous avez vu la jeune sang-mêlé là-bas, qui suit la renarde ? Vous pensez que c’est son esclave."
- "Çà en a tout l’air… mais pourquoi vouloir une hybride comme esclave ? Est-ce là une nouvelle lubie de nos dirigeants ?"
- "Sais pas, peut-être qu’elle veut l‘exhiber comme une curiosité, à la façon des nains ou des albinos… et je suis sûr qu’elle pourrait assoir son influence sur ces vieux boucs du Conseil des Anciens en lui faisant faire une danse du ventre devant eux..."
- "Sûr, et sa lascivité féline naturelle devrait grandement aider dans ce cas..."
Elissa n’entendit heureusement rien de ces commérages, mais Joanne avait ses oreilles tournées vers l’arrière à cet instant : le long regard noir qu’elle lança aux deux mégères les firent se recroqueviller de honte en redoutant la bastonnade encourue pour avoir médit d’un membre de la famille régnante. Mais elle décida juste de reprendre le voyage, prenant son ami par la patte pour la conduire par une rue latérale et ainsi éviter la bagarre générale qui venait de débuter à l’intersection…
L’avenue principale débouchait sur un longue place pavée courant le long de la base de la colline et d’où l’on pouvait apercevoir, placées de part et d’autre du large escalier de pierre menant à la citadelle et surmontées par les larges corolles des fameux ‘tournesols de bronze’, les multiples entrées du Terrier Royal comme l’on appelait la résidence souterraine du clan vulpin. De loin, elles ressemblaient juste à des façades de petits temples grecs, mais leur éclat un peu m’as-tu-vu apparut clairement à Elissa quand ils s’approchèrent : le marbre fin était mêlé de porphyre, les frises en stuc presque toutes mises en valeur par des appliques à la feuille d’or, les chapiteaux des colonnes surchargés de festons.
Ce fut avec une certaine appréhension que la jeune métisse suivit son amie noble dans les entrailles du palais. D’abord parce qu’aucune personne normale en dehors des renards n’aime rester longtemps dans des tunnels. Ensuite parce que la seule fois où elle était venue précédemment, escortée par le frère de Joanne jusqu’à la pièce où la princesse voulait la rencontrer, ses jambes étaient rendus flageolantes par la peur irrationnelle d’être conduite devant le grand Archonte et condamnée pour d’obscures raisons… Bien qu’elle n’ait jamais accordé foi aux rumeurs d’Abel à propos de sacrifices canins se tenant dans les profondeurs du Terrier et en l’honneur de Kyosune, qui est aussi la gardienne du royaume des morts, ils avaient pu avoir une influence inconsciente sur son comportement. Mais pas de nécessité de s’inquiéter, puisqu’elle était en bonne compagnie.
Une fois traversé le patio d’entrée éclairé par le soleil, des torches et des lampes à huile à trois becs prirent le relais. Placées en quinconce sur les murs blanchis à la chaux et dotées de réflecteurs de bronze, elles diffusaient une lumière ambrée quasi-uniforme qui affadissaient les ombres et donnait une ambiance moins sinistre que ce à quoi qu’Elissa en comparaison de ses souvenirs. Elle choisit de garder un profil en baissant humblement la tête, laissant ses oreilles volontairement tombantes, restant deux pas derrière Joanne comme si elle était sa servante. Et cette tactique sembla marcher : moult personnes pressées – scribes, gardes, dignitaires, serviteurs et esclaves – croisèrent les deux jeunes femelles en saluant quelquefois la première sans porter attention à la deuxième.
- "OK, nous allons d’abord faire un arrêt à ma chambre pour que je puisse y déposer mes achats et mes équipement superflu, puis nous rendre au petit triclinium Est : il est suffisamment isolé de la circulation interne pour que nous y soyons tranquilles." dit Joanne alors qu’elles abordaient un coude. "Courage, ce n’est pas très loin d’ici, juste sur la gauche au prochain tourn… mais… Bon sang, c’est Claudius !"
La robuste silhouette bien bâtie du frère de Joanne venait juste d’apparaitre au niveau du coude, resplendissant dans sa tenue de combat presque entièrement en bronze à l’exception du casque d’entrainement en cuir : cuirasse bien ajustée, cnémides protégeant le genou et le mollet, large ceinture d’où pendaient des franges renforcées descendant à mi-cuisse, longue épée à garde en lunule et dague, petit bouclier. Leurs yeux se rencontrèrent et ils forcèrent l’allure pour conclure ces retrouvailles par une courte accolade;
- < Oh Claudius, je suis si content de te voir enfin… Où t’étais-tu caché tout la matinée ? Pas sur un champ de bataille, j’espère… > dit-elle dans son dialecte natal.
En effet, son équipement n’était pas clinquant comme pour un défilé mais largement couvert de poussière et de sable – qui tachèrent au passage la robe blanche de Joanne – et sa fourrure brun-rousse était collée par la sueur.
- < Bien sûr que non, sœurette, mais pas loin… et j’aimerais bien savoir quelle mouche a piqué nos officiers pour obliger ainsi le Bataillon Sacré à des manœuvres de grande ampleur un jour pareil ! J’aurais dû prendre part à l’Hécatombe ou au moins te voir officier depuis la tribune.>
- < Donc les bruits de couloir et autres inquiétudes seraient fondés… Le Grand Archonte veut-il vraiment dénoncer les anciens traités et embarquer son peuple dans une aventure aussi risquée ? >
- < Ça y ressemble, Joanne… >
- < Alors promets-moi quoi qu’il advienne d’être sur tes gardes et de ne pas prendre de risques inutiles.>
- < T’inquiètes pas, maman, je suis grand maintenant... > répondit-il comme un gamin, à la fois pour dérider sa sœur et alléger l’ambiance pesante générée par ces nouvelles inquiétantes. < Plus sérieusement, petite sœur, j’ai toujours cherché à te protéger aussi bien que moi-même et je continuerais à le faire quoi qu’il arrive. >
Il termina sa phrase par une autre accolade – de réconfort cette fois-ci – et alors seulement remarqua qu’elle était accompagnée, tellement l’attitude d’Elissa avait été modeste et effacée.
- < Tiens, tu as une nouvelle servante à ton… mais non, c’est ma petite potière favorite ! > "redresses-moi ces oreilles de cocker, çà te va pas du tout… comme ça, c’est bien mieux…" Il la salua d’une manière plus amicale en lui gratouillant l’arrière des oreilles, malgré son embarras visible et le fait qu’elle ne put s’empêcher de ronronner. "D’ailleurs, je prends toujours bien soin du petit bol décoré que tu m’as offert. Il est toujours dans mon paquetage et quiconque essayera de me le voler aura à faire à moi…" ajouta-t-il tout en faisant tournoyer sa dague autour de son pouce, puis faisant semblant de la lâcher maladroitement en direction d’Elissa avant de la rattraper in extremis.
- "Claudius, je t’ai déjà dit d’arrêter ce petit jeu dangereux ! Tu sais très bien qu’un jour tu vas rater ton coup et planter ta lame dans la poitrine de quelqu’un."
Il prit un air penaud et fit des excuses sincères à Joanne comme à Elissa, dont le visage pâle comme un linge, les jambes tremblantes, la fourrure hérissée et le cœur battant disaient bien la frayeur rétrospective qu’elle ressentait à l’idée d’être passée littéralement à deux doigts de la mort.
- "Bon c’est pas que je m’ennuie, mais je dois y aller et donner mon rapport aux sages de la commission militaire… après un bon passage bien mérité aux thermes ! A plus tard !" et il se dirigea vers l’autre bout du corridor au pas cadencé.
Arrivés à la chambre, Elissa attendit à coté de la porte que son amie eut fini toutes les petites choses qu'elle avait prévu, puis la vit ressortir avec une robe époussetée mais aussi une petite boite sous le bras.
- "C'est quoi ?"
- "Je ne suis pas sûr, mais cela ressemble à un cadeau pour moi. Je l'ai trouvé sur mon lit, probablement posé là par une des lavandières. On pourra y jeter un coup d'œil une fois dans le triclinium."
Le trajet jusqu'au dit endroit fut des plus courts et ils entrèrent dans une petite pièce hémisphérique dont le périmètre était juste suffisant pour disposer trois alcôves pourvue chacun d'une banquette rembourrée à deux places. L'éclairage était fourni par les classiques lampes à huile, mais aussi pour une singulière lucarne ronde placée assez haut dans la voûte et diffusant une lumière d'allure plus chaude et naturelle, ce qui titilla la curiosité d'Elissa.
- "Ça va peut-être te surprendre, mais c'est la lumière du jour." répondit par avance Joanne.
- "Tu rigoles ! On est sous le sommet de la colline!"
- "C'est toi qui exagères : il ne doit pas y avoir plus de cinquante coudées entre ici et l'extérieur. Ne me demandes pas cependant comment ça marche, j'ai presque complètement oublié les explications données par l'architecte étranger qui a construit ces 'tournesols de bronze'. Tout ce dont je me rappelle est quelque chose à propos de réflexions multiples de la lumière solaire dans un tube en bronze ou un principe similaire... mais ce n'est pas la chose la plus intéressante à examiner maintenant." ajouta-t-elle en montrant la boite, même si son amie n'était pas de son avis.
Posé sur une des trois tables basses de la pièce et placé sous le faisceau de lumière naturelle, le coffret en cèdre révéla les éclats contrastés de l'ivoire et de l'ébène qui en constituait la marqueterie tandis que le bronze doré poli des coins et de la serrure brillait intensément. Il avait dû coûter une petite fortune, même si les finitions ne paraissaient pas si terribles pour l'œil de lynx perfectionniste d'Elissa.
Elles y trouvèrent dans le compartiment de gauche une pile de minuscules bijoux comme des bagues ou boucles d'oreilles fabriqués dans les matériaux précieux les plus divers – argent, émeraude, or, opale, ébène, rubis, ivoire, agate... - et dans l'autre de délicats flacons, bouteilles et fioles bien rangés et remplis de différents onguents et fards. L'ensemble faisait de ce petit coffret aisément transportable quelque chose de plutôt pratique pour une dame en voyage qui voudrait rester jolie en toutes circonstances. Un rouleau de parchemin posé sur le dessus attira l'attention de Joanne, qui s'en saisit pour commença à le lire, tandis que l'œil d'Elissa fut accroché par une étrange fiole minuscule qu'elle prit délicatement entre deux doigts.
La matière qui la constituait étant à la fois translucide, d'une teinte laiteuse et très légère, elle avait l'impression de tenir un morceau sculpté de nuage solidifié : dans ces conditions, le sombre liquide visqueux dans la cavité centrale semblait être une extrait concentré de nuit noire obtenue par Dieu sait quelle magie...
- "Avant que tu me le demandes" dit la jeune renarde quand elle leva les yeux quelques secondes du parchemin avant de s'y replonger "cette fiole est en albâtre. Étant donné cela et le genre de liquide à l'intérieur, je parie que ce fard à paupières provient du Royaumes des Deux terres."
- "Waouh... papa m'a dit une fois que ce pays était situé très loin à l'Est."
- "Possible, mais je ne sais pas exactement où c'est." répondit Joanne sans lever les yeux de sa lecture.
Intriguée par son comportement inhabituel et la mobilité des se sourcils qui traduisait un mélange d'étonnement et de perplexité, Elissa lui demanda la raison de cette inquiétude apparente.
- "Eh bien, ce long texte ressemble à ce qui ce rapproche le plus... d'une lettre d'amour. Et elle n'est pas de la même main que l'autre que j'ai reçu cette lunaison."
- "Oh, tu as des amoureux... et plusieurs par dessus le marché ! Si seulement j'en avais un seul..."
- "Et si seulement ils étaient sincères..." répondit-elle en soupirant lourdement. "Regardes, ces lignes comporte de tournures de phrases obsolètes et un vocabulaire archaïque que l'on ne trouve plus que dans les classiques anciens. Et je suis pratiquement sure que le début n'est qu'une copie des vers d'ouverture du cinquième chant de l'Épopée de Mélops" ajouta-t-elle en montrant à Elissa les parties incriminées bien que cette dernière ne puisse déchiffrer la langue érudite. "Aucun véritable soupirant ne plagierait entièrement les grands dramaturges dans une telle lettre sans au moins y ajouter quelques vers de son cru, même si la poésie n'est pas un de ses meilleurs atouts."
- "Et qu'elle est la véritable raison alors ?"
- "Franchement, Elissa, tu aurais pu le deviner... Dans un palais comme celui-ci, rempli de gens qui peuvent atteindre le pouvoir suprême s'ils se trouvent au bon endroit et au bon moment ? Les intrigues politiques, bien sûr... matrimoniales pour dire la vérité, puisque le plus rapide moyen de monter en rang consiste à faire un bon mariage et avoir une descendance durable tout en empêchant les branches collatérales de vous surpasser en nombre. Et c'est ce qui me rend perplexe ici : je ne connais que de nom l'auteur de cette missive, mais une chose sure est qu'il me dépasse autant en rang immédiat qu'en position généalogique, ce qui rend sa demande en mariage implicite complètement absurde !"
- "Peut-être t'aime-t-il vraiment alors ?"
- "Eh bien... tu peux avoir raison, mais nos parentèles respectives n'autoriseront pas une telle mésalliance dans ce cas... J'espère réellement trouver quelqu'un qui puisse me considérer comme une aimée à chérir et protéger au besoin, non comme un instrument pour gagner du pouvoir et faire des petits à la chaîne."
- "En bref, un gars comme ton frère mais pas ton frère." répliqua Elissa, recevant l'assentiment silencieux de son amie. "Mais y a quelque chose qui me fait tiquer à propos de cet amoureux : c'est juste mon avis perso mais envoyer une boite pleine de bijoux et de maquillage, c’est pareil pour moi que dire : 'T'es jolie mais pas assez pour mes standards, alors mets ça et ça...'"
- "Tu es un peu extrême dans ton jugement sur ce point ! Personnellement, je pense que, utilisés de manière parcimonieuse, les bijoux peuvent être intéressants pour mettre en valeur les parties de son corps dont l'on est fier. Je donne dans ce cas la priorité à la délicatesse du ciselage sur la rareté du matériau, ce qui explique pourquoi j'apprécie autant ton travail. Je t'en prie, pas de fausse modestie, tu mérites pleinement ce compliment. Bon... comme exemple, le meilleur contraste avec ma fourrure rousse et donc la meilleure mise en valeur est obtenue avec l'argent ou à défaut l'étain. Au contraire, ta fourrure pale demande des matériaux plus sombres comme... je pense à de l'ébène ou de l'obsidienne, mais ce ne sont pas des exemples pratiques compte tenu de tes revenus limités. Dans ce cas, je pense que des bracelets et un collier en perles de bois noirci seraient géniaux pour faire ressortir la délicate courbe de ton cou fin et la finesse de tes poignets..." dit-elle en touchant légèrement les parties en question du corps d'Elissa.
De cette manière démarra une longue discussion typiquement féminine d'où, de digressions en sauts du coq à l'âne, elles en arrivèrent à comparer le contenu non-monétaire de leurs escarcelles.
Devant l'étonnement de Joanne de voir son amie transporter sur elle des osselets, cette dernière lui répondit que tout jeu, même le plus enfantin, est bon à prendre quand on doit surveiller durant une demi-journée entière un four qui ne nécessite de rechargement que toutes les demi-heures. Le long entraînement forcé d'Elissa apparut clairement quand son amie tenta sans succès de réussir les petits défis que la jeune potière surmontait sans effort apparent, donc elle demanda un changement des règles. Attrapant un gobelet sur la table à sa droite, elle l'utilisa comme pour le jeu favori de son frère quand ce dernier était astreint à rester à la caserne : les osselets se transformèrent en dés et roulèrent régulièrement sur le bois ciré de la table avec un son de grêle. La chance sembla alors tourner puisque Joanne obtint le coup de Vénus trois fois d'affilée là ou Elissa décrochait une fois sur deux le coup du chien... et son soupir de découragement fut à un moment couvert par un gargouillement sonore.
L'excusant pour cet appel de la nature, la princesse renarde jeta un regard à la bougie des heures accroché sur le linteau de la porte et nota que la douzième heure était passée depuis au moins un quart d'heure : plus que temps de souper donc.
- "Cette pièce est pas très pratique pour bouffer : ces tables sont trop basses pour y chopper quoi que ce soit et ma tête touche le plafond de cette niche si je m'assois dedans."
- "C'est juste parce que le protocole exige de manger dans un triclinium en étant allongé sur le coté gauche... Vu que nous ne serons que deux, il sera plus simple de partager le même lit. J'espère juste que tu ne verras pas d'inconvénient à avoir mon corps juste contre ton dos, étant donné que ces alcôves sont plutôt exiguës." répondit Joanne en s'installant dans la dite couche.
Son amie l'imita, non sans rougir quelque peu à la pensée des mots à double sens qu'elle venait d'employer innocemment, puis tira à sa demande sur une cordelette à pompon sus pendue à la tête de la banquette. Moins de trente secondes plus tard, un dalmatien un peu âgé semblant être le maître-queux apparut sur le pas de la porte et leur demanda si elles attendaient d'autres convives, voulaient être diverties entre les services, et quel genre de repas et de vin souhaitaient-elles. À ces questions rapides et précises, Joanne répondit non, non et un repas léger et maigre servi avec du vin ordinaire coupé à quatre mesures.
Même s'il n'était pas extravagant et quelque peu frugal en regard des standards vulpins, ce souper parut pour Elissa le plus fabuleux des festins princiers : même les petits pains l'accompagnant avaient une croûte extrêmement fine et étaient fourrés à la confiture de pomme punique, pensez-vous ! Ils étaient servis également comme entrées avec du fromage de chèvre doux et frais ainsi que des fruits secs et confis, toutes sortes de nourriture qu'elle ne pouvait s'offrir souvent, mais ce ne fut que des amuse-gueules... Ses instincts félins la firent saliver intensément dès que son nez capta la senteur délicieusement prometteuse de filets de truite de montagne marinées au garum, auquel elle fit un sort avec un plaisir visible et sonore tout comme l'assortiment de salades fraîches qui les accompagnaient. Elle but peu de vin, n'étant pas accoutumée à ce type de breuvage et voulant éviter tout risque de gueule de bois, mais il était bien plus léger et plaisant en bouche que ce qu'elle avait bue plus tôt dans la journée. De petits gâteaux aux amandes et aux noix recouverts de miel caramélisé et servis avec du raisin blanc, absolument fabuleux et rendant la langue bien collante, conclurent très agréablement ce repas : ce devait bien être la première fois qu'Elissa pouvait se soucier de devenir grassouillette à ce rythme...
Lorsque à la fin du repas, le chef leur apporta à chacune une coupe remplie d'une liqueur ambrée puis se retira sur une courbette, avant de fermer soigneusement le rideau translucide de la porte et de le barrer avec une corde étant donné l'ombre projeté dessus, Elissa ne se posa pas de question et commença à boire. Mais Joanne sur un ton inquiet lui demanda d'attendre, renifla longuement le liquide et y goûta avec la pointe de sa langue, puis reposa la coupe avec fracas sur la table et lui demanda de faire de même. Appelant le chef avec la cordelette, elle lui ordonna sèchement de remporter les coupes, disant qu'elles n'étaient pas ce genre de personnes, et il s'exécuta avec une profusion de révérences et d'excuses précipitées qui intriguèrent suffisamment Elissa pour lui demander l'origine quand il fut sorti de la pièce.
- "Tu vas sûrement être fâchée si je te le révèle."
- "Dis toujours."
- "Eh bien, ce breuvage est appelé 'nectar de boudoir' et possède, si les dires de ma cousine sont exacts, des vertus aphrodisiaques..."
La jeune hybride n'était pas étonnée, mais proprement estomaquée.
- "En fait, c'est partiellement ma faute" continua Joanne en rougissant un peu. "À la façon dont j'ai affirmé que nous ne serions que nous deux, il a supposé faussement que nous étions des... émules de Sapho voulant, après un dîner romantique en tête-à-tête,... partager un moment intime ensemble !"
Elissa devint rouge comme une pivoine tandis que des images mentales pas vraiment désagréables esthétiquement mais franchement malsaines défilèrent devant ses yeux, la conduisant à un tel état de malaise que sa queue se replia instinctivement entre ses jambes.
- "Mais... mais j'ai bu la moitié de ma coupe ! J'veux pas... pas avec toi !" dit-elle paniquée.
- "Calme-toi, Elissa, calme-toi... cet idiot nous a servi le même nectar, alors qu'il n'agit que sur les renards..."
Comme la jeune métisse ramassait ses osselets sur une des tables inutilisées, Joanne se remémora à la fois leur précédente conversation portant sur les amoureux et un moyen potentiel de deviner le prénom de son âme sœur dont Tante Aria lui avait parlé. Elle expliqua en qui consistait cette méthode assez simple de divination : agiter au-dessus de sa tête le gobelet contenant les dés, puis le retourner sur la table tout en récitant une courte prière spécifique à Kyosune – maîtresse de la fertilité de la terre et des êtres vivants – avant de lever le gobelet pour dévoiler le résultat. La somme numérologique des nombres indiqués par les dés donnait la première lettre du prénom de l'aimé et qu'il allait vous épouser quand le dé noir affichait son numéro le plus élevé. Appliquée aux osselets d'Elissa et réalisée en premier par Joanne dans un silence respectueux, cette procédure ne sembla pas lui donner autant satisfaction qu'elle aurait pu l'espérer.
- "Alors... onze qui donne 'K'... hum... Personne de ceux que je sais avoir potentiellement des sentiments pour moi n'a cette lettre dans son prénom."
- "Peut-être que c'est un amoureux secret et timide."
Ce fut ensuite le tour d'Elissa.
- "Waouh ! Voyons... quinze, donc ça doit faire 'O'. Mais je connais personne avec un prénom commençant comme ça !" dit-elle visiblement déçue.
- "Je pourrais te renvoyer ce que tu m'as dit : peut-être que ton âme sœur est timide ou ne te connais pas encore. Mais un point est clair : les dés ont parlé et désigné ton futur mari." ajouta-t-elle en montrant du doigt l'osselet ocre avec la face chanceuse sur le dessus. "Alors courage ! Au moins sais-tu maintenant que quelqu'un t'aimera pour de bon, chanceuse !"
Durant le trajet retour vers la chambre de Joanne, la conversation dévia sur ce qu'il convenait de faire après ce merveilleux dîner. Elissa voulut rentrer chez elle avant la nuit – qui arriverait assez tard en ce jour d'été – car son quartier n'était pas sûr au crépuscule, mais refusa poliment et fermement d'être escortée par un garde du corps comme logiquement proposé par Joanne. Cette dernière suggéra de son coté de la ramener chez elle en empruntant l'itinéraire rapide et sûr qu'elle avait utilisé le matin pour venir la rencontrer.
La jeune noble invita son amie à entrer dans son petit domaine personnel, malgré la réticence visible de cette dernière à s'immiscer dans un endroit au caractère si intime. L'étroite pièce allongée aurait pu avoir parfaitement sa place dans un monastère rupestre essénien, si des tentures brodées cachant les murs de pierre et un grand coffre à vêtements plutôt luxueux placé contre le fond n'atténuaient l'atmosphère naturellement austère qui en émanait. Ouvrant le dit coffre et y prenant deux fines chlamydes de feutre, Joanne en donna une à Elissa.
- "La soirée risque d'être fraîche plus tôt que l'on pourrait le penser, même si c'est le début de l'été. Bon, juste une dernière bricole à prendre avant que nous ne puissions... attend, qu'est-ce que cette robe fait là-dedans ? Elle ne me va plus depuis longtemps, mais je suis sure qu'elle pourrait t'aller à merveille." dit-elle en lui montrant une robe fourreau, simple d'aspect mais magnifique de par le lin fin de teinte indigo dans lequel elle était taillée, avant de la remettre dans le coffre. "Bon, la séance d'essayage sera pour une prochaine fois... Maintenant que nous sommes équipées pour lutter contre le froid potentiel, il nous faut nous équiper pour lutter contre les agresseurs potentiels. Tu disais que le quartier des potiers pouvait être dangereux la nuit, donc tu auras peut-être besoin de ceci."
La dague à garde en phi qu'elle tendit à Elissa était d'un modèle similaire à celle de Claudius : les tiges semi-circulaires protégeant la patte du porteur formaient avec le reste de la garde les arcs de la lettre grecque Φ. Mais elle ne hasarda pas à reproduire le petit jeu de Claudius car craignant trop de blesser quelqu'un dans la tentative.
- "Mais... tu m'avais pas dit plus tôt cet après-midi que mon couteau était plus facile et rapide à utiliser en cas de danger que cette dague lourde ?"
- "Bien, je vois que tu as retenu la théorie." répondit-elle en reprenant l'arme. "Et maintenant..."
Quand elle vit la patte de la renarde se porter vivement vers le coté opposé de sa ceinture, ce fut plus l'instinct de la jeune hybride que sa conscience qui lui dicta de faire de même et dégainer son couteau. Ses gestes étaient totalement automatiques et elle se vit agir comme si elle était sa propre spectatrice. Leurs bras respectifs exécutèrent leurs mouvements et les lames s'entrechoquèrent dans un grand bruit métallique. Ce fut seulement quand elles finirent par s'immobiliser face à face, arme en patte, qu'elle commença à trembler de peur.
- "Tu... t'as... failli... failli me tuer ! Pourquoi ?" cria-t-elle alors que sa main tremblante laissait échapper le couteau.
- "Calme-toi, Elissa, calme-toi ! Je voulais juste tester tes réflexes : si tu n'avais pas réagi, ma lame aurait dû passer à au moins une coudée de toi. Je pensais t'avoir donné un gros indice sur mes intentions, mais je suis vraiment désolée de t'avoir pris par surprise et fait une telle frayeur..."
La jeune renarde rengaina son arme et vient serrer Elissa dans ses bras pour la réconforter. Après un long moment d'apaisement mutuel, la jeune métisse se baissa pour ramasser son couteau et poussa un soupir de tristesse : le bronze solide de la lame de Joanne avait laissé une profonde entaille dans le cuivre arsénié plus tendre.
- "Et j'ai presque détruit ton couteau par-dessus le marché... je n'aurais pas dû boire ces trois coupes de vins, ça ne me réussit visiblement pas. Bon, au moins cela me rappelle à mes obligations de te payer toutes mes dettes à ton égard." Fouillant dans son escarcelle, elle y prit dix statères de bronze et les plaça dans la paume d'Elissa. "Il y en a quatre pour payer la flasque que ton père m'a offert – son geste était généreux mais un peu illogique, vu que je pouvais parfaitement me l'offrir alors que vous essayez de joindre les deux bouts – deux pour l'amphore que tu as dû acheter en m'attendant durant la cérémonie. Et le reste pour remplacer ton couteau."
Ces pièces brillantes représentaient quarante statères de cuivre, plus de quatre fois ce qu'Elissa gagnait en une journée.
- "Mais... c'est beaucoup trop... merci beaucoup, Joanne ! Mais tu m'as donné deux fois trop pour la poterie, elle ne les vaut pas... qui plus est, l'amphore m'a coûté que trois oboles et le rémouleur n'en demandera qu'une pour retaper mon coutelas."
- "Allons, Elissa... Tout d'abord, je pense sincèrement que tu sous-évalues ton travail bien que tu y places une grande part de ta passion et de ton talent. Ensuite, je peux être généreuse avec toi étant donné la richesse de mon clan et je le serais car tu es ma seule réelle amie. Mais je pense aussi avoir à être généreuse, car l'impression de ne pas mériter tout le luxe qui m'entoure est juste trop forte... Vois-tu beaucoup d'argent ou d'or dans cette pièce ? Non. Pourquoi ? Parce que Claudius, qui eut à escorter une fois un convoi d'esclaves vers les mines des montagnes du Nord, m'a raconté qu'elles étaient leurs véritables conditions de travail..." La jeune renarde resta silencieuse un moment et Elissa vit pour la première les oreilles de son amie s'abaisser complètement. "Depuis, je tiens à ne rien posséder qui soit fabriqué dans ces métaux, excepté l'antique médaillon familial portant notre devise, car je tiendrais alors littéralement dans ma main la souffrance et la mort de dizaines de mineurs..."
Heureusement, la chaude brise légère qui accueillit les deux jeunes femelles à leur sortie du complexe souterrain allégea leur esprit et les fit penser à des choses plus plaisantes que les dernières paroles de Joanne. À cette heure tardive du jour finissant, alors que le crépuscule approchait, le rythme de la cité commençait tout juste à ralentir : presque toutes les échoppes étaient déjà fermées ou sur le point de l'être, la foule bien plus clairsemée et donc le bruit de fond plus supportable, à peine un ou deux chariots étaient visibles le long des rues. La descente de l'avenue vers l'Esplanade Sacrée fut donc beaucoup plus facile pour Elissa et Joanne qu'à l'aller, et elles purent se tenir côte à côte pour discuter ou rire gaiement de leurs plaisanteries sans craindre le qu'en-dira-t-on.
Quand elles atteignirent la large place, cette dernière était déserte et les gradins déjà démontés et remisés dans un des ces entrepôts attenants appartenant au clergé. Dans le même temps, les rayons du soleil couchant lui donnaient une allure de mer de feu liquide. Ce fut alors que la jeune renarde se remémora les chants cérémoniels ainsi que le vœu qu'elle avait formulé d'entendre les talents vocaux de son amie. Elissa, pris un peu à l'improviste et voulant épargner aux chastes oreilles de Joanne les chansons paillardes qu'elle avait entendues de la bouche d'un Abel enivré, prit le temps de se rappeler les paroles du chant d'actions de grâces. Puis elle l'entonna avec le même bon cœur, se laissant à nouveau emporter par la ferveur qu'elle avait ressentie plus tôt ce jour-là.
- "C'était fabuleux, Elissa ! Tu as vraiment une voix magnifique et un entrain contagieux." dit Joanne quand son amie eut terminé.
- "Merci, mais j'suis sûr que ta voix est bien meilleure que la mienne..."
La jeune renarde releva le défi, s'arrêtant et fermant les yeux pour se concentrer, puis commença à chanter le même hymne sur un ton plus posé et en usant des inflexions coulantes de son dialecte maternel.
- "J'te l'avais bien dit... Je rougis de honte rien qu'à l'idée d'avoir voulu me comparer à toi !"
- "N'exagère pas, Elissa, ton habilité vocale est aussi bonne que la mienne mais pas dans le même registre. De mon coté, même si j'ai pris part à toutes les cérémonies religieuses depuis mes douze printemps et répété un nombre incalculable de fois sous la férule du maître de chant, j'aurais de quoi être jalouse de certaines de mes consœurs dans ce domaine."
Dès cette improvisation a capela terminée, elles dirigèrent le claquement de leurs sandales vers le long et large quai de pierre longeant l'Hidjaï. Leur sécurité était assurée dans cette zone d'une part par les soldats en faction à leur gauche surveillant les marchandises stockées dans les solides entrepôts à deux étages et d'autre par les marins malchanceux à leur droite dont c'était le tour de veiller sur le bateau silencieux. Mais oser s'écarter de la large route et s'aventurer dans les ruelles tortueuses démarrant juste derrière les massifs bâtiments de stockage ne pouvait ne faire qu'à leurs risques et périls : c'était le royaume des tavernes, hôtels borgne comme de passe où tout marin pouvait finir au choix – et contre espèces sonnantes et trébuchantes – sous la table en tout oublier jusqu'à la prochaine gueule de bois, en compagnie de confrères ronflant allégrement tout en partageant leurs puces, ou dans les bras d'une amoureuse tarifée. Et un équipage fin saoul qui pouvait mettre le grappin sur deux jeunes femelles sans avoir à payer n'aurait aucun remords à profiter de la situation...
l'activité du port était bien moins intense que durant la journée, même si une ou deux barges particulièrement imposantes par leur taille nécessiteraient encore un peu de temps pour être entièrement déchargées, donc Elissa et Joanne ne croisèrent que peu de portefaix. La même scène se répéta alors à chaque fois que l'un de ces derniers avait une main libre : il commençait à saluer respectueusement la princesse vulpine, suspendait son geste quand il s'apercevait de la présence de la jeune métisse, le reprenait en les laissant passer, puis lançait finalement quelques mots d'argot destinés à Elissa. Cette dernière étant 'heureusement' la seule des deux à pouvoir comprendre qu’il s’agissait de propositions indécentes basées sur sa supposée luxure féline, elle était donc tout à la fois rougissante d'indignation et tentant de cacher son état à Joanne pour éviter d'avoir à lui donner de réponses embarrassantes.
Laissant derrière elles le pavement de pierre pour trouver droit devant un large chemin de terre conduisant à l'une des nombreuses poternes de a ville, les jeunes femelles surent qu'elles allaient quitter la cité. Une fois passé le grand mur d'enceinte s'offrait à leur vue le vallonnement des tumulus aux flans étaient rougis par la lumière chaude du soleil couchant qui parsemant la nécropole. Elissa se demanda cependant pourquoi elles se devaient de faire ce large détour pour atteindre sa maison, et surtout pourquoi elles n'avaient pas utilisé le pomœrium – ce large espace laissé entre les fortifications et les dernières maisons urbaines pour faciliter les manœuvres - plutôt que d'avoir à sortir de la cité.
- "Parce que la nécropole est bien moins malfamée que le pomœrium – qui jouxte le quartier des marins, je te le rappelle – tandis que cet espace ouvert est bien plus aisé à surveiller en cas de présence d'embuscade. Et le détour est dû à la localisation de ta demeure, tout près de la troisième porte Est après celle que nous avons emprunté. Sinon... ce n'est pas un reproche, mais je préfère largement descendre d'une traite le decamanus puis prendre d'un pas rapide les docks et les routes de la nécropole que de me perdre dans les tortueuses venelles de ton quartier ! Pour moi, cette route est la plus rapide et sure pour venir te rendre visite, mais si tu en connais une meilleure..."
Elissa reconnut que, pour quelqu'un comme Joanne qui n'en avait pas l'habitude, trouver son chemin entre les petites maisons disposées un peu au petit bonheur la chance pouvait être un vrai défi. Elle se résolut donc à chercher un moyen de lui épargner ce long trajet les prochaines fois, vérifiant mentalement s'il se trouvait dans la décharge de la poterie un raté de cuisson assez grand pour y tracer une carte sommaire.
Elles prirent ensuite les sentiers serpentant entre les tertres funéraires érigés par la maisonnée de Joanne, tandis que les chapelles miniatures et les champs d'urnes en encerclant les larges bases ne contenaient que des restes roturiers : la hiérarchie sociale se devait d'être respectée même après le trépas… A un moment, elles logèrent un tumulus plus petit dont le sol n'était pas encore recouvert d'herbe, que ci poussa Elissa à se demander si son amie n'avait pas perdu récemment un membre de sa lignée. Mais elle se retint absolument de dire un seul mot, car l'âme du mort pouvait ne pas avoir encore quitté ce monde. Prononcer son nom ne ferait que le rendre enragé et déterminé à pourchasser ceux qui venaient par là-même de l'empêcher de rejoindre l'au-delà... donc cette partie du trajet se fit dans un silence tendu.
Un peu plus tard, Elissa demanda à son amie si elle pouvait faire une brève pause, plus habituée à rester assise toute la journée devant son tour qu'à arpenter en tout sens les couloirs du Terrier Royal et donc dotée d'une moins grande endurance que Joanne. Mais elle poussa un cri en voulant s'asseoir sur l'herbe, car elle avait posé ses fesses sur quelque chose de pointu...
- "C'est un long tesson de poterie, venant probablement d'un amphore." dit la renarde en ramassant le dit objet tandis que son amie se frottait la partie endolorie de son anatomie. "et quelques mots sont gravés dessus : 'Pour la pythie Delonia, une chèvre et deux colombes.' Génial, il y a toujours des pseudo-voyants arnaqueurs vagabondant autour des limites de la cité... Je pensais que le précédent Grand Archonte avait prit des mesures suffisamment énergiques pour éradiquer ce genre de soi-disant 'diseurs de bonne aventure'."
- "Pourquoi t'es si dur avec eux ? Ils font de mal à personne tant qu'ils ne traitent pas de questions graves, à propos de la mort ou de trucs dans le genre. Et ils donnent généralement plus des conseils que des prédictions." répliqua fermement la jeune potière.
- "Eh bien... Bon, je dois admettre que le point de vue des Sages sur le sujet peut avoir influencé mon jugement, mais il y a tant de risques de mésinterprétation d'une prophétie... Au moins pouvons-nous vérifier tout de suite si cet ostraca n'est pas dangereux dans ton optique, puisque la question devrait être écrite sur l'autre face."
Elle retourna donc le tesson, commença à lire... et éclata d'un rire sonore qui médusa son amie.
- "C'est juste que..."– elle termina de tousser – "que la coïncidence est vraiment trop amusante, écoute." – nouveau toussotement - "‘Octavius, priant Dionée et Kyosune et leur offrant le sacrifice convenu, veut savoir si est bien de lui le fruit d'amour mûrissant dans... le ventre d'Elissa !’"
- "Non... tu me fais marcher, là !"
- "Pas du tout, c'est bien ce qui est écrit..." lui répondit-elle en lui tendant le tesson.
La jeune hybride le lit rapidement et put se convaincre que Joanne ne lui mentait pas. Son prénom, le prénom masculin commençant par 'O', la situation décrite impliquant normalement d'être mariés au préalable : tous ces faits transformaient cette simple coïncidence en un véritable présage... Elle resta perdue dans ses pensées pendant un long moment, ne disant pas un mot et le regard dans le vague, jusqu'à l'instant où elle eut prit une importante décision à ce sujet.
- "Omen accipere !"
En prononçant cette formule avec le sourire, Elissa venait de donner à cette prédiction accidentelle toute sa force, mais aussi d'en accepter toutes les conséquences possibles.