© Pr. Théodose
Les vacances chez notre grand-mère sont souvent excellentes. Une raison à cela : sa grande maison est plantée dans un parc arboré avec poulailler et potager. Et si le climat du Pas-de-Calais n'est pas idéal, il est souvent correct. Enfin, elle apprécie que deux jeunes hommes de vingt ans puissent l'aider pour les travaux les plus pénibles pour son âge, comme ramasser du bois ou les plantes basses du potager, tailler les haies...
Ce matin, en ramassant des aiguilles de pin pour le feu, j'ai remarqué des traces de pattes de chien au niveau de la terre boueuse de l'allée. Même si ne suis ni chasseur ni expert en morphologie canine, il était indiscutable qu'elles étaient hors-norme : on aurait dit que l'énorme chien que nous avions vu lors de notre virée à Saint-Omer , probablement un croisement de grand danois et de berger belge aussi grand qu'un Hispo, était venu se ballader par ici. Vu que la barrière du haut ne ferme pas, il a pu vadrouiller tout à son aise hier soir.
Pour ce midi, grand-mère voulait nous préparer un rôti à la menthe agrémenté de pommes de terre en croûte de sel. Elle me demande donc d'aller chercher la viande dans le frigo. Je vérifie soigneusement dans tous les bacs mais n'aperçoit nul part le grand tupperware contenant le plat en question.
- Mamie, tu es sûre de l'avoir rangé dans le frigo ? Il n'y est pas.
- Ma mémoire me joue peut-être des tours. Vérifie dans le congélateur.
- Il n'y est pas non plus !
- Ça, c'est un peu fort de café ! Où peut-il bien être ?
Nous fouilons alors toute la cuisine et l'arrière-cuisine, sans résultat, et mamie doit se rabattre sur un autre plat tandis je vais prendre les assiettes pour mettre le couvert. Un peu plus part durant le repas, lorsque je dois aller chercher la deuxième bouteille d'eau, je trouve un petit bout de papier collé par l'humidité sur le fond du flacon en verre. Quelqu'un avait griffoné dessus à la hate un seul mot que je déchiffrais péniblement : «désolé».
Hier, nous avons reçu la visite de plusieurs amis de longue date de grand-mère, qui viennent régulièrement égayer l'atmosphère et lui permettre à de se changer les idées. Comme cela se fait souvent lorsque nous devons recevoir quelqu'un de manière un peu impromptue, le dîner se résume à un buffet à base de tranches de viande froide et autres amuses-gueules simples, le tout accompagné de kir ou de Tio-Pepe pour les adultes et de jus de fruit pour mon frère et moi qui ne buvons pas d'alcool en dehors des fêtes. Les discussions vont bon train même si les sujets abordés, un brin nostaligiques, me laissent froid. Résultat, je me réveille à 2h40 du matin avec la sensation d'avoir l'estomac noué sur du vide et la gorge sèche. Il va falloir que je descende à la cuisine trouver un petit truc à grignoter et boire un peu d'eau si je veux pouvoir dormir le reste de la nuit.
Je descends l'escalier menant au salon dans l'obscurité, car je ne veux réveiller personne et mes yeux sont déjà accoutumés au noir. Mais une odeur inhabituelle de terre humide flotte dans l'air là où on s'attendrait à sentir le propre et l'encaustique. Je decide d'actionner l'interrupteur, attendant que mes yeux s'habituent à la lumière vive des appliques Art Déco, et distingue alors ce qui ressemble à des traces de pas boueuses mêlées de petites flaques de sang. Elles semblent partir de la porte du salon, qui mène vers l'extérieur et n'est pas toujours fermée à clé, vers la cuisine. Je saisis le lourd tisonnier près de la cheminée, scrute les recoins de la pièce à la recherche d'un possible cambrioleur, puis m'avance pour regarder ces traces de plus près. La première chose qui me frappe est la ressemblance avec les traces que j'avais aperçu il y a deux jours : peut-être que ce gros chien à été blessé dans une rixe pour une femelle et a voulu se réfugier dans la maison la plus proche. Je suis les traces et me place dans l'encadrement du passage entre salon et cuisine, tenant le tisonnier bien en main. Comme mon corps bloque la lumière du salon, je ne perçois dans la pénombre qu'une vague forme poilue allonguée sur le sol. Mais un sentiment diffus de peur me travaille, car j'avance prudemment vers l'interrupteur de la cuisine en longeant le mur et gardant les yeux braqués sur le grand chien. C'est lorsque la lumière s'alluma, faisant réagir la créature qui se mit à couiner, que sa véritable nature m'apparut et me cloua sur place sous l'effet du choc...
Un ... Un loup-garou. Étendu sur le carrelage. Visiblement blessé.
Je m'approche lentement, prudemment. Ses haillons boueux sont raidis par le sang séché, et de nombreuses traces de griffures et de morsures sont visibles.
Alors que je l'examine, une pensée accapare mon esprit : un blessé est un blessé, je me dois de l'aider. Il se met à grogner faiblement tandis que je le mets délicatement sur le dos, dégage ses vêtements et vérifie sa respiration. Elle semble arrêtée, il me faut commencer immédiatement la réanimation. J'essayes de me rappeler les instructions à suivre dans ce cas : massage cardiaque avec un index sur le bas du sternum, l'autre sur la gorge. Les deux mains à plat au milieu, doigts relevés. Et c'est parti : un, deux ... quatorze, quinze, une série complète. Maintenant, le bouche à bouche : deux insufflations, la cage thoracique doit se soulever. Le museau me gène pour souffler efficacement. Vérifiant de nouveau l'état général de la créature, je pouse un soupir de soulagement en constatant que la respiration a repris. Je dois maintenant m'occuper de ses blessures.
En retirant les derniers vêtements, je me rends compte de mon erreur : ce n'est pas un loup-garou, mais une. Seuls les mamelons de ses seins émergent de la fourrure qui les recouvrent, la silhouette au niveau de la taille est joliment dessinée, le pubis est bien marqué entre ses cuisses... Bon sang, concentre-toi, elle n'est pas tirée d'affaire!
Je m'éloigne un instant pour dévaliser le tiroir à pharmacie bien fourni que mamie utilise pour soigner ses petites blessures de jardinage. Dédaignant l'arnica et autres pseudo-médicaments homéopatiques, je prends tous les pansements et bandes Velpeau disponibles. Désinfecter les plaies, appliquer une compresse pour stopper le saignement, bander soigneusement la blessure : il me faut recommencer inlassablement ces étapes pour chaque blessure qui reste à soigner. Une fois tout cela terminé, je la mets en position latérale de sécurité et lui demande de serrer ma main. Aucune réaction : elle est toujours inconsciente.
Je lève les yeux vers l'horloge de la cuisine : il est 3h20. Je suis fatigué, je n'ai toujours pas bu un verre d'eau, je me remets lentement de mes émotions, mais je dois la surveiller. Elle est encore faible. C'est à ce moment qu'une question me vient en tête : pourquoi ? Quelle est la raison qui m'a poussée à aider cette...lycanthrope ?
Je commence à m'assoupir quand un profond soupir me réveille. La lycanthrope est réveillée. Ses yeux couleur d'ambre et de miel mêlés me fixent, me transpercent presque, sans aucune trace de haine ou de rage dans son regard. Sa position allongée sur le coté et l'éclairage en contre-jour mettent en valeur sa silhouette et la courbe de ses hanches. Je finis de me reveiller et reviens m'agenouiller auprès d'elle.
- Bonjour, je m'appelle Théodose. Quel est votre prénom ?
- Ti... Tia, repondit-elle d'une voix faible.
- Serrez ma main, s'il vous plaît.
Elle sert légèrement mais ne lâche pas, le contact de ses coussinets sur ma paume me laissant une drole de sensation. Tournant la tête et me regardant droit dans les yeux, elle me dit simplement dans un souffle : «Merci». Le ton de sa voix et son regard montre bien que si elle le pouvait me remercier autrement, elle me sauterait au cou pour m'embrasser fougueusement et m'étreindre à me péter la colonne vertébrale. Une minute plus tard, nous dormons tous les deux profondément.
Le soleil matinal, en me frappant de plein fouet, me force à cligner des yeux et changer de posture. Je jette un coup d'oeil à Tia, toujours endormie, et me rend compte que je suis face à un dilemme : je pourrais appeler le SAMU pour que des professionnels s'occupent d'elle, mais ils ne réagiront sûrement pas de manière aussi posée que moi. Et si je décide de garder le secret sur son existence, où la cacher et comment lui prodiguer des soins en toute discrétion ? Soudain, j'entends quelqu'un dans le salon gromeller et pester. Cela ne peut être que mamie à cette heure matinale, et effectivement je la vois s'encadrer à l'entrée de la cuisine, découvrant la scène avec surprise.
- Eh bien, en voilà un gros chien pas propre ! Il a laissé ses traces de pattes partout dans le salon ! C'est à ce moment qu'elle se rend compte de ma présence, affalé contre le mur . Eh bien, Théodose, qu'est ce que tu fais là ? Tu t'es occupé de lui, c'est çà ? Dit-elle en désignant Tia, qui lui tournait le dos.
- Euh, Mamie... Ce n'est pas vraiment un chien.
Elle s'approcha et se pencha autant que son dos lui permettait pour mieux voir. Il me sembla la voir palir mais elle garda sa contenance.
- En effet, les chiennes n'ont pas de poitrine...
Huit heures du matin. Je peux enfin me reposer. Maman m'a aidé à monter Tia au grenier, là où nous dormons d'habitude. La soupente fermée par un rideau a été dégagée du fatras qui l'encombrait, un matelas et une fine couverture installés dans le réduit ainsi aménagé. Mon lit habituel est juste à coté, cela facilitera la surveillance. Grand-mère a farfouillé dans ses placards pour trouver des vêtements pour la lycanthrope, mais je lui ai dit qu'il valait mieux ne pas la vêtir tant que les pansements devraient être changés souvent.
Vers 11h, je vois le rideau s'agiter. Je vais l'ouvrir et constate que notre pensionnaire clandestine est parfaitement éveillée. Elle semble déjà avoir repris quelques forces et son regard n'est plus aussi voilé.
- Bonjour, Tia, comment ça va ?
- Théodose, c'est bien toi ? Elle tente de se dresser sur ses coudes, mais je l'en dissuade car je ne veux pas que ses blessures se rouvrent. Pourquoi m'as-tu soignée ? Me demande-t-elle tout à trac.
- Eh bien... d'abord parce que tu étais blessée. Et ensuite... Je ne trouvais pas mes mots.
- C'est vrai que ma question est stupide. Je vois mal pourquoi un humain aiderait une boule de poils bardée de griffes et de crocs, un prédateur terrifiant qui pourrait en faire son diner... Mais, qui sait, je t'ai peut-être tapé dans l'oeil ? Dit-elle en me faisant un clin d'oeil.
J'ai du piquer un fard monstre, car elle a ri et caché son sourire de sa main.
Je lui propose de la lecture pour qu'elle ne s'ennuie pas durant sa convalescence, mais je m'aperçois peu après qu'elle lit difficilement : nous avons dû commencer par les quelques BD pour enfants qui traînent dans le grenier.
Au bout de deux jours, une certaine routine s'est installée : je me réveille à sept ou huit heures du matin et je vais vérifier si tout va bien. Lorsque je dois changer ses pansements, Tia me taquine souvent pour m'embarrasser. Je lui donne de l'eau ou du jus de fruit et ensuite nous commençons la lecture. Nous restons souvent plusieurs heures à discuter de choses et d'autres.
À un moment, je veux en savoir plus sur elle et aborde prudemment la question de ses origines.
- Comment es-tu arrivée ici ?
- C'est une longue histoire, et je n'ai pas trop envie de la raconter.
Son expression avait changé au rythme de sa phrase et son émotion était palpable.
- Ne t'y oblige pas si cela te fait trop mal au coeur.
- C'est moi qui vous ai volé le rôti l'autre jour, avant de me réfugier ensanglantée ici, alors je te dois des explications. Alors voilà, je viens de la meute des Vertes Plaines, près de Caen. C'est l'une des plus petites : elle ne comprend que mes parents, mes quatre frères et moi.
Elle marqua une pause. Je la vis déglutir et ses yeux se perdirent dans le vague.
- Ma mère est morte en couches il y a deux mois, j'entends encore ses cris... Mon père, rendu fou et inconsolable par la douleur, ne voulait pas faire son deuil et accepter une compagne venant d'une autre meute. Il répétait tout le temps : la meute doit prospérer, la meute doit prospérer. Et à un moment... il a posé son regard sur moi.
Elle éclata en sanglots. Je tentais de la consoler en la serrant dans mes bras tout en m'en voulant de l'avoir mise dans cet état. Elle me serra si fort que je sentis ses griffes me rentrer dans les épaules.
- Tu t'es donc enfuie, pour éviter que ton père ne te force à...
- Oui, dit-elle dans un souffle tout en séchant ses larmes. Je comptais rejoindre la meute des Monts Poussières près de Douai, mais un molosse m'a attaquée tout près d'ici et j'ai trouvé refuge chez toi. Si tu n'étais pas descendu cette nuit-là, je serais surement morte.
Elle se redressa et me fixa d'un regard empli de reconnaissance. Je réitérais mes excuses pour ma curiosité maladive. Elle les jugea inutiles, ayant un poids de moins sur la poitrine. Elle hésita quelques secondes avant de me poser une question singulière.
- Dis-moi, si tu... si tu m'avais trouvée morte, qu'aurais-tu fait de mon corps ?
- Eh bien... Je pense que nous t'aurions enterrée dans le jardin près du tilleul, dans une tombe que nous aurions entretenue le plus possible.
- Nous... tu penses que les autres membres de ta famille t'auraient aidé dans cette tâche ? Pour l'instant, tu es le seul à vraiment s'occuper de moi.
- C'est vrai, je ne suis pas sûr qu'il m'auraient aidé. Mais de toute façon, j'aurais quand même tenté de faire le maximum tout seul.
Sur son museau se forma ce qui ressemblait le plus à un sourire.
- Même dans la mort, tu m'aurais traitée comme une de tes semblables.
Au bout d'une semaine, Tia me dit être prête à se remettre debout. Je l'aide en lui tenant les mains puis la laisse faire quelques mètres d'un pas mal assuré. Nous nous rendons alors compte que nous avons la même taille et elle en profite pour improviser une petite dance et me regarder droit dans les yeux, avec cet éclat dans le regard qui à la fois m'hypnotise et me fait un peu peur.
Dix jours après le début des soins, ses blessures sont complètement cicatrisées et j'en suis le premier étonné et stupéfait. Elle m'affirme que c'est normal, et que le cadet de sa meute a une fois totalement guéri d'une fracture au tibia en un mois.
- Enfin débarrassée de ces pansements ! Je me sens toute sale, il faut que je me lave.
- Comment fais-tu d'habitude ?
- On avait pas grand chose pour cela dans la tanière : une grande bassine, un seau d'eau froide et un peigne pour enlever autant de parasites que possible. Mon frère a bien proposé de fabriquer du vrai savon avec les cendres du foyer et des pastilles de soude trouvées dans un entrepot abandonné, mais maman a refusé tout net. Tia poussa un soupir et je crus qu'elle allait se remettre à pleurer, mais elle redressa la tête. Mes parents n'aimaient pas tout ce qui venait des humains.
- Ici, on a mieux.
Je la conduis à la salle de bain et lui explique brièvement comment utiliser la douche, mais j'ai à peine terminé qu'elle a déjà retiré le pyjama que je lui demandais de porter. Je sors précipitamment de la pièce accompagné par ses gloussements. Elle doit trouver drôle ma timidité et mes joues empourprées, mais son comportement me gène plus qu'autre chose. N'a-t-elle pas de pudeur ? Non, la bonne question serait plutôt : n'a-t-elle pas une autre idée de la pudeur que la notre ? Après tout, chaque peuple a ses propres coutumes. Non, je devrais plutôt dire chaque espèce... Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à me mettre dans la crâne qu'elle n'est pas humaine ?
Juste après le déjeuner, je remonte la voir. Ayant compris qu'elle pouvait choquer les autres membres de la maisonnée si elle se promenait nue, Tia a enfilé une robe de chambre prêtée par mamie mais sa fourrure visible est superbement lisse et propre. L'odeur de sang et de désinfectant qui l'imprégnait a laissé place à une fragrance très agréable mais difficile à définir.
- Toujours pas envie de manger quelque chose ?
- Non, pas pour l'instant bizarrement.
- En fait, c'est normal : lorsque l'on est gravement blessé, toute l'énergie du corps est mobilisée pour la guérison et donc les fonctions digestives sont interrompues faute d'énergie. D'habitude, tu manges beaucoup ?
- Surtout de la viande, et au moins l'équivalent d'un bon gros lièvre, bien tendre et juteux quand on le fait bouillir... Elle se lécha les babines, dévoilant des crocs impressionnants qui me firent hésiter.
- Je m'en doutais un peu, aussi j'ai fait rassembler par mamie dix kilos de viande en tout genre: poulet, boeuf, lapin, pâtés et terrines. Ils sont stockés dans des boites que je te monterai cet après-midi. Comme ça, tu pourras manger si la faim se manifeste.
La nuit suivante, j'entends dans un demi-sommeil un bruit rauque, mais cela doit être maman qui se met à ronfler. Je commence à émerger vers sept heures. J'ai passé une nuit excellente, ma couette est chaude, moelleuse... et poilue ! J'ouvre les yeux et me retrouve nez à truffe avec Tia dormant à poings fermés. Elle est lovée tout contre moi, son corps chaud et doux appuyé contre mon flanc, mon esprit commençant à vagadonder un peu trop dès que je ferme les yeux et il me faut toute ma volonté pour ne pas faire une grosse bétise. Je comprends que l'on puisse être mal à l'aise lorsqu'une fille dort pour la première fois dans son lit, mais avec la surprise j'en ai eu le souffle coupé et le coeur battant la chamade. Je sors du lit tout doucement pour ne pas la réveiller, et trouve dans la soupente les boites de nourriture vidées jusqu'à la dernière miette.
Pour ne pas avoir à donner d'explications embarrassantes à ma mère, je soulève Tia délicatement et la recouche dans son lit, enveloppée dans ma couverture. Les raisons qu'elle me donne à son réveil sont simples.
- Je me suis réveillée en pleine nuit la rage au ventre, l'esprit complètement obscurci par mon instinct qui ne me rendait apte qu'à une seule chose : me remplir le ventre. Tu as bien fait de me laisser ces boites, dit-elle en me touchant le bras, sinon j'aurais pu te sauter dessus et te dévorer. Après avoir mangé, j'ai commencé à avoir terriblement froid, même avec la couverture que tu m'as donnée, alors je me suis réfugiée dans ton lit pour bénéficier de ta chaleur, comme l'on fait entre louveteaux.
- Si tu as eu froid, c'est que tu digérais. Avec dix kilos de viande dans l'estomac, la majeure partie de ton sang à été dirigée vers cet organe, délaissant les vaisseaux sous-cutanés. D'où contraction des ces vaisseaux et sensation de froid.
Elle me regarde bizzarement, comme si je lui avais parlé dans une langue inconnue pour elle. Je dois bien reconnaître que je ne suis pas très pédagogue.
22h30. Il est temps d'aller dormir. Après m'être mis en pyjama dans la salle de bain, je vais voir si Tia n'a besoin de rien, mais elle n'est pas dans son lit. Allons bon, tout le monde est couché depuis longtemps. Je descends dans le salon et j'allume la lumière, personne. Alors que je me dirige vers la cuisine, la lumière s'éteint brusquement et j'entends derrière moi une voix me dire «Par ici !». Je repars sur mes pas à tâtons, gromellant que ce n'est pas le moment de faire des blagues. Lorsque je rallume, Tia est au centre du salon. Toute nue. Voyant ma surprise, elle s'exclame :
- Eh bien, qu'est ce qui te met dans cet état ? Tu m'as déjà vue nue.
- Oui, mais en d'autres circonstances.
Elle s'avance vers moi lentement, presque imperceptiblement.
- Pourquoi ne suis-je toujours pas partie ? Pourquoi t'occupes-tu toujours de moi maintenant que je suis guérie ? Pourquoi je ne peux m'empêcher de te taquiner et te faire rougir ? Pourquoi es-tu à la fois si prévenant et si mal à l'aise avec moi ?... Je penses avoir la réponse à ces questions, mais ça elle me paraît si... extraordinaire et normale à la fois. Est ce que tu veux l'entendre ?
- Oui, quelle qu'elle soit.
- Je... Je suis tombée amoureuse de toi depuis notre rencontre. Elle s'approcha alors de moi jusqu'à me frôler. Et je penses que mes sentiments sont réciproques.
Elle m'interrogea du regard, ses yeux d'ambre braqués dans les miens. Je lui répondis en enserrant tendrement sa taille, et elle fit de même.
- As-tu peur de faire le premier pas ?
Pour toute réponse, nos lèvres se rapprochèrent lentement et fusionnèrent en un long bouche-à-bouche, bien plus passionné que le premier.
La nuit fut délicieuse. Pour une première fois, je pense avoir été à la hauteur. Pour sa part, Tia fit honneur à la symbolique de luxure attachée à la louve : six fois elle revint à la charge, me prodiguant des caresses expertes aussi tendres qu'efficaces pour me remettre en condition. Sa fourrure soyeuse et profonde contre ma peau me paraissait le plus doux des contacts. D'un simple regard, elle m'encourageait à me surpasser pour atteindre ensemble le sommet de la montagne céleste et se jetter dans le vide la tête la première, main dans la main.
Je me réveille en pyjama dans mon lit. Sans les gestes tendres de Tia et le regard rempli de joie qu'elle m'adressa à son réveil, j'aurais été porté à croire que cette nuit n'était qu'un agréable rêve. Elle avait porté la délicatesse jusqu'à me rhabiller et me porter dans mon lit.
Nous prenons le train du retour cet après-midi à 16h32. Avant de partir, je passe voir Tia une dernière fois, le coeur serré. Elle est très peinée d'apprendre que je n'habite pas ici et voudrait me suivre, mais sait l'impossibilité de la chose. Nous restons longtemps enlacés sans bouger, écoutant la respiration de l'autre. Au moment de nous séparer, elle plonge ses yeux dans les miens pendant de longues secondes. Face à son regard si intense, je finis par baisser les yeux le premier, un peu honteux.
La voiture commence à s'engager dans l'allée. Je ne peux m'empêcher tel Orphée de jeter un regard en arrière. Mais personne n'apparaît à la fenêtre du grenier. Je pousse un long soupir, fermant les yeux alors qu'une petite larme se forme et coule lentement le long de ma joue.
Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. J'ai vécu avec toi une parenthèse étrange et heureuse de ma vie, parce j'ai su te rencontrer sans crainte ni terreur. Je conserverai le secret de ton existence, pour ta sécurité et celle de tes semblables. Et je sais que tu en feras de même à mon égard.