Histoire © Pr. Théodose ; Andrea Pyrex © elle-même
Le bureau ressemblait à celui d'un privé des années 40 : jamais nettoyé, poussiéreux et terriblement bordélique. À chaque inspiration, la vieille odeur de tabac froid la conduisait au bord de la quinte de toux. Le président de l'aéro-club, dont les écailles adipeuses débordaient des accoudoirs de son fauteuil, était pratiquement la caricature du « p'tit gros" : élégant ni physiquement ni dans ses manières, mais toujours avec un sourire aux lèvres et la volonté d'aider autant que possible. Il était en train de faire la paperasse nécessaire pour le vol, tout en regardant un peu trop souvent le décolleté de son interlocutrice. Il ne pouvait pas vraiment s'en empêcher, vu les habits moulants qu'elle portait. Ce n'était vraiment pas un endroit où l'on aurait pensé trouver une jeune serval pleine de vivacité.
- "Uh, d'solé de vous dire çà, mais z'êtes arrivé trop tard pour ce matin. Tous nos pilotes sont d'jà en l'air et reviendront pas avant midi. Mais j'vais pas vous laisser dans la mouise, mam'zelle, laissez-moi juste jeter un œil à la feuille de présence..." Il fouilla dans l'énorme masse de paperasse qui encombrait son bureau, trouva et vérifia un listing plein de taches de café. « Pile poil ! J'oublie toujours que not' p'tit génie ne décolle jamais le matin parce qu'il bosse sur son proto. Vous pouvez pas le louper dans le hangar 4, son appareil est le plus zarbe qu’pourrez jamais voir."
Elle le remercia brièvement puis quitta rapidement cette fichue pièce pour aérer ses poumons et se rendre au hangar indiqué.
Étrange situation pour un étrange cadeau d'anniversaire. La jeune femelle était tout juste majeure et sa tante avait envoyé une lettre pour « sa petite princesse blanche" avec à l'intérieur un reçu pour un baptême de l'air au plus proche aérodrome. La dernière fois qu’elles s’étaient revues remontait à dix ans, donc il était plutôt normal que la vieille dame se souvienne de sa nièce comme de l'enfant qu'elle avait été. Mais sa mémoire était encore vaillante puisqu'elle s'était rappelée de la passion de la jeune fille : l'aviation. Un enfant heureux se doit d'avoir une passion et le choix est quelque peu limité : les avions, les dinosaures ou les étoiles... mais le temps fuit à toutes jambes, l'enthousiasme s'étiole et on finit souvent par devoir faire des choses qui ne nous enchantent guère.
Elle n'eut pas à chercher l'avion dont le président lui avait parlé : il attira tout de suite son attention, avec sa peinture métallisée bleue et son allure peu commune. En s'approchant, elle reconnut l'avant de l'appareil comme étant le cockpit d'un planeur en tandem, juste comme dans ses souvenirs d'enfance : durant un meeting, on l'avait laissé monter à bord mais elle était trop petite pour voir par dessus le panneau de bord ou même atteindre les commandes. Mais derrière la verrière, quatre poutres profilées placées en croix supportaient une structure cylindrique creuse reliée au fuselage. Quand elle posa sa main dessus, le revêtement paraissait chaud et léger au toucher comme de la fibre de verre plus que comme du métal. Trois pétales trapézoïdales en acier, un au dessus et un de chaque coté, étaient fixés par des vérins électriques à l'arrière de cette structure annulaire, juste après le matricule d'identification. Mais l'avion semblait avoir été coupé en deux juste derrière, et elle dut le contourner puis se baisser pour trouver les surfaces de contrôle : elles étaient à l'intérieur du cylindre et formait la contrepartie des poutres avant. Des odeurs d'huile de moteur et de carburant brûlé irritèrent sa truffe alors qu'elle s'accroupissait pour avoir une meilleure vue. La moitié inférieure du tube était arrondie comme une aile classique, au contraire de la partie supérieure simplement plate. Le fuselage était terminée par une sorte de tuyère de réacteur mais aucune entrée d'air n'était visible, excepté peut-être une grille située au premier tiers du conduit. Avec une longueur de quatre mètres et une « envergure" d'un mètre cinquante, cette étrange machine volante donnait une forte impression de compacité. Elle recula de deux pas et en fit le tour, toujours en train de se demander comment ce machin pouvait bien voler. Un plaque métallique rivetée sur le coté droit du cockpit était gravée d’un contenu énigmatique : CW/VJ/FD/140.
- "Intrigant, n'est-ce pas ?"
Andréa poussa un cri de surprise et tourna sur ses talons, toutes griffes dehors. Mais la tension retomba quand elle vit la cause de sa frayeur : un mustélidé plutôt jeune, vêtu d'une salopette tachée aux poches distendues par de nombreuses clés et outils divers. Cependant, elle ne put deviner son espèce réelle car son bleu de travail couvrait même sa queue et ses pattes. Les mustélidés ne sont généralement pas plus grands que des enfants félins, mais il semblait vraiment petit et maigre même pour son espèce. De son coté, le fait qu'elle soit une serval blanche la rendait plus grande et lourde que les autre filles de son âge. Le résultat était qu'il lui arrivait au nombril et elle préféra s'accroupir pour lui éviter un torticolis.
Après cette remise à niveau, il lui adressa la parole sur un ton posé, en la regardant droit dans les yeux plutôt que de lire la blague idiote imprimée sur son T-shirt à large décolleté Ce comportement inhabituel pour un mâle rendait la jeune femelle un peu mal à l'aise.
- "Je suis désolé de vous avoir fait peur ainsi. Mais vous étiez réellement discrète par ailleurs : j'étais en train de réaliser des simulations sur le VJ200 et je ne vous ai pas entendu venir. Mais j'en oublie les règles élémentaires de politesse : mon nom est Feodor Shostakovitch, et je suppose qu’Édouard vous a envoyé à moi parce qu'il n'a pas d'autre pilote disponible pour votre premier vol. Enchanté de faire votre connaissance, mademoiselle... ?"
- "Je m’appelle Andréa Pyrex. Famille venant de Russie, c'est çà ?" dit-elle avant de lui serrer la main.
- "C'est exact, je suis le dernier représentant d'une dynastie d'ingénieurs en provenance de Vladivostok, et je vous féliciterais si vous arrivez à prononcer mon nom. Hum, Pyrex... c'est un nom des plus intéressants : le silicate de bore semble être aussi fragile que le cristal, mais il peut tenir tête à des ennemis aussi dangereux qu'un feu intense ou de l'acide fluorhydrique. Aussi intéressant que votre fourrure, par ailleurs : est-elle due à une délétion au niveau du gène de synthèse de la mélanine ou bien d'un manque de mélanocytes consécutif à l'embryogenèse, si je puis me permettre cette question ?"
Tout en marmonnant ce discours, il vérifiait de menus détails sur l'appareil.
- "On va faire le vol sur ce... truc ? Pas d'offense, mais il n'a même pas d'ailes !"
- "Il n'a pas d'ailes normales, mais le Coléoptère obéit quand même aux lois de l'aérodynamique et est le résultat d'un long travail de conception, complété par des calculs scrupuleusement vérifiés. Il prend son nom de l'ADAV expérimental français éponyme, qui arborait la même allure de science-fiction mais connut malheureusement un destin tragique..."
Il ouvrit la verrière et effectua un rapide nettoyage de l'intérieur du cockpit, le justifiant par « la volonté de ne pas laisser une fourrure si génétiquement rare être tachée" puis partit vers les vestiaires pour se changer, en s'excusant par avance pour l'attente ainsi générée. Elle sauta sur l'occasion pour s'asseoir à l'arrière. L'appareil comportait des sièges universels, conçus pour s'adapter à la morphologie de la plupart des espèces bipèdes, mais dans une version plus confortable que ceux qu'elle avait coutume d'utiliser. Le levier de réglage de la taille de la queue bougea sans effort, les supports des jambes s'ajustèrent sans un bruit, le cuir des coussins moula son dos et ses cuisses sans problème.
Même si son cerveau avait fini par embellir les souvenirs de sa jeunesse, le tableau de bord semblait être exactement le même à part pour les interrupteurs présents sous chaque instrument et le petit joystick qui remplaçait le classique manche à balai. Après avoir vérifié que personne n'était en vue, elle retomba en enfance et joua avec les commandes, mais prudemment.
Quand Feodor revint, arborant une combinaison de vol aussi intégrale que son habit précédent, il se pencha en s'appuyant sur le bord de la verrière et adressa un petit sourire à Andréa.
- "Désolé mademoiselle, mais le siège de l'instructeur se trouve à l'arrière dans un cockpit de planeur d'entraînement."
- "Oh mer... Je veux dire, pardon de vous l'avoir déréglé." l'échange des places fut rapidement mené, mais il restait un problème. « Oh oh, il y a une forte odeur d'herbivore sur ce siège. Je vais avoir besoin de la masquer si je ne veux saliver durant tout le vol."
- "Il y a une bombe de 'PheroStop' sous votre siège." dit-il en poussant un soupir. Quand on vit en société, il faut savoir maîtriser ses instincts de prédateur, pensa-t-il silencieusement. De temps à autre, Edouard m'envoie des jeunes écureuils pour leur vol d'initiation, car il sait bien que je ne vais pas les dévorer, même s'ils ont souvent l'air bien nourris... Sur ce, il se mit lui aussi à saliver.
Une fois la verrière verrouillée et les harnais de sécurité bouclés, le pilote manœuvra son avion en dehors du hangar mais s’arrêta après seulement dix mètres de roulage. Avant qu’elle n’ait eu le temps de lui demander la raison de cet arrêt brutal, il lui tendit une check-list de pré-vol en lui enjoignant de la lire attentivement à haute voix.
J’espère que lire cette longue et détaillée feuille de vol vous a permis de réaliser quelque chose d’important," dit-il quand elle eut fini sa tâche. « Un avion n’est pas une simple voiture volante, piloter requière beaucoup d’entrainement et de concentration. Les médias de masse diffusent souvent une vision faussée du monde de l’aviation et j’essaye toujours de corriger cela dès le commencement."
Andréa voulut lui poser plusieurs autres questions, mais les garda pour elle quand elle le regarda dans le rétroviseur : oreilles tournées vers l’arrière pour écouter le régime de démarrage du moteur, fixant attentivement les instruments, Feodor irradiait une aura de concentration telle qu’elle en imposait le silence. Le sifflement plutôt bas de la turbine commença à monter dans les aigus et à gagner en ampleur.
Soudainement, elle se sentit comprimée dans son siège comme si elle était dans un ascenseur, s’accrochant aux accordoirs quand le sol se déroba à son regard : l’avion était en train de décoller verticalement… Après dix secondes en vol stationnaire, il commença à gagner de la vitesse tandis que la turbine atteignait son régime de croisière.
- "C’est de la magie !" cria-t-elle presque, à la fois terriblement excitée et effrayée.
- "Toute technologie, aussi primitive soit-elle, est de la magie pour qui ne la comprend pas. Et je ne tiens pas à être pris pour un magicien."
- "D’accord, mais je ne pense pas avoir le niveau pour de longues explications techniques."
- "De mon coté, je m’en voudrais de vous ennuyer avec celles-ci alors que vous êtes ici pour vous détendre. On verra cela après le vol."
Le sconse d’âge mur rentrait à la maison après le boulot, prenant toujours la route habituelle comme la routine le lui prescrivait. Entendant un bruit de turboréacteur monter, il pensa que les gars de l’aérodrome devaient être en train de tester un vieil appareil à réaction. Il était allé une fois là-bas, pour un meeting sur les avions de la seconde guerre mondiale, et y avait vu l’un d’entre eux de près… quel était son nom déjà ? Ah oui, un De Havolland Vampire. Ou peut-être était-ce plutôt De Havilland…
Quand il eut fini de creuser ses méninges rouillées, ce fut pour remarquer que le bruit de réacteur n’avait pas diminué, c’était même l’inverse. Il regarda alors par la fenêtre passager et vit un étrange avion sans ailes voler non loin de sa voiture et à la même vitesse. Son premier reflexe fut d’écraser l’accélérateur et de s’éloigner presto.
Andréa, prise de fou rire, essayait de remonter la mèche de cheveux qui lui tombait sur le visage.
- "Vous avez vu sa tête ? C’était tordant !" Son hilarité stoppa quand elle vit l’expression sérieuse et désapprobatrice de Feodor. « D’accord, c’était pas si drôle. Mais c’est juste incroyable que l’on puisse voler aussi lentement."
Il régla les volets à 30° et l’indicateur de vitesse air tomba pratiquement à zéro.
- "Si vous regardez dans le rétroviseur, vous pourrez y voir les pétales des déflecteurs de flux rabattues vers le centre de l’aile annulaire. Dans cette position, elles dévient l’air vers le bas et engendrent une poussée verticale. L’éjecteur de la turbine a également bascule vers le bas pour compléter l’effet des pétales. Les surfaces de contrôle quant à elles, toujours parcourues par le flux d’air, restent efficaces même à vitesse nulle."
Une légère poussée sur le joystick et le Coléoptère s’inclina vers l’avant, se mouvant à la vitesse d’un homme au pas. Un coup dans l’autre sens fit bouger l’appareil vers l’arrière à la même faible vitesse. Finalement, il fit un demi-tour sur lui-même quand Feodor actionna le palonnier avant de revenir en vol horizontal.
Il n’y a rien de comparable entre se trouver derrière l’étroit hublot d’un avion de ligne, avec l’aile qui vous masque la vue, et sous une large verrière dans un petit appareil volant à basse altitude. Ce jour d’avril était ensoleillé et rendait le paysage alentours magnifique à contempler par en-dessous. Les reflets du soleil sur le lac de la ville donnaient à l’eau calme la brillance de l’argent brossé, tandis que la forêt proche semblait être faite de laine verte teintée de sève. Pendant un moment, Feodor vola à basse vitesse juste au ras de la cime des arbres et la « vague d’étrave" générée fit croire à Andréa qu’ils étaient en train de naviguer sur une mer verte de feuilles. Mais il l’encouragea aussi à contempler la sérénité du ciel et commença à monter en altitude. L’avion se dirigea alors vers un petit nuage blanc cotonneux et se stabilisa à ses cotés, laissant le vent les pousser à la même vitesse. De près, il semblait entièrement fait de barbe à papa bien sucrée et Andréa se mit alors en tête d’attraper cette vapeur d’eau délicieusement appétissante de visu pour la goûter. Après trente minutes d’évolutions aériennes variées durant lesquelles elle emmagasina autant d’images et de sensations que possible, elle fut interrompue dans cette tâche reposante par Feodor.
- "Bien… Maintenant que vous avez eu amplement l’occasion d’amasser assez de souvenirs dans votre tête pour des années, passons à une expérience plus formatrice : je compte vous laisser piloter pendant quelques minutes."
Très étonnée, elle tourna la tête et le regarda comme s’il était devenu fou.
- "Mais… vous aviez dit plus tôt que le pilotage quelque chose de très difficile !"
- "Vous n’avez pas à vous inquiéter outre mesure, considérez simplement ceci comme votre première leçon. Cet appareil dispose de doubles commandes améliorées, donc je serai en mesure de corriger vos mouvements d’une manière aisée et douce. Nous allons commencer par des notions faciles pour le moment : le vol en palier et les virages larges. Préparez-vous… vous avez le contrôle."
Elle fut au bord de la panique durant les deux premières secondes, mais rien de catastrophique ne se produisit. Elle se concentra sur le tableau de bord assez complexe, ne sachant comment agir et attendant les conseils de Feodor. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, ses pattes moites essayaient de maintenir le joystick dans la position correcte. Il s’adressait à elle avec une voix tranquille et posée, recourant à des mots apaisants et des encouragements à chacune de ses petites victoires. Quand il voulait attirer son intention sur un instrument, il lui suffisait de presser le bon bouton sur son tableau de bord et la lumière verte correspondante s’allumait sur celui d’Andréa. La lumière rouge pour sa part l’aidait à repérer un réglage incorrect et l’incitait à agir en conséquence.
Peu à peu, elle commença à se calmer et à respirer plus lentement, faisant semi-inconsciemment le vide dans sa tête, semblant avoir le regard dans le vide alors qu’il scrutait alternativement les instruments et le ciel avec une extrême vigilance. Le cockpit devint presque silencieux pour elle, ne prêtant plus attention au bruit sourd de la turbine. Maintenant, elle avait même l’impression d’entendre directement dans sa tête la voix de Feodor, mais le Coléoptère n’était pas un X-Wing et le paysage sur l’appareil rien de commun avec l’Allée de la Mort. Finalement, elle sentit le joystick devenir un peu rigide.
- "Ne vous faites pas de soucis, j’ai juste repris les commandes. Cela fait cinq minutes maintenant, largement assez pour aujourd’hui. Félicitations en tout cas, vous vous en êtes très bien tirée pour une débutante ! Le niveau de concentration et de contrôle de soi que vous avez atteint est réellement impressionnant."
- "Quoi, seulement cinq minutes ! Ça m’a semblé durer une éternité…" s’exclama-t-elle, couverte de sueur comme si elle venait de courir le marathon.
- "C’est juste dû au fait que vous n’aviez pas d'entraînement derrière vous. Au fil des heures de vol, vous pourrez vous approprier des automatismes qui prendront le relais et soulageront votre esprit : ainsi vous serez en mesure d’apprécier pleinement le plaisir de voler. Le plus gratifiant cependant n’est pas de voler à bord de son propre avion, mais ‘d’être’ l’avion et de pouvoir ressentir toutes ses réactions comme les nôtres en y réagissant instantanément. Mais cela arrive assez rarement et l’état d’esprit adéquat est plutôt difficile à atteindre, même pour moi."
- "Je vois ce que vous voulez dire. D’ailleurs, quelque chose d’étrange m’est arrivé vers la fin : je ne sentais plus mes jambes, mais elles n’étaient pas engourdies, plutôt… comme fondues dans le siège et…" Elle avait des difficultés pour trouver les mots adéquats pour exprimeraient ce qu'elle avait ressenti. « Quand l'avion bougeait un peu, je réagissais presque instantanément avant même d'avoir senti la secousse dans mes jambes. En fait, c'était un peu... un peu comme ce dont je vous avez parlé."
En réponse, Feodor lui adressa un long regard l'étonnement se mêlait à une sincère admiration. Le reste du vol se déroula en silence, excepté durant un court échange radio pendant l'approche vers l'aérodrome. Une fois posés, ils sortirent du cockpit et firent quelques pas pour se dégourdir les jambes. Il voulut se lancer immédiatement dans la démystification de son appareil, mais Andréa avait des doutes sur ses capacités à comprendre ses explications.
Il la rassura sur ce point : pas de maths ni de physique complexe, juste de la logique et des analogies.
- "CW signifient « Channelled Wings" ou ailes gouttières : seule la moitié inférieure de la structure possède un profil d'aile et la partie bombée en est tournée vers le haut, donc la force de portance est dirigée elle aussi vers le haut. La moitié supérieure forme un conduit qui canalise le flux d'air et augmente l'efficacité du système. Sur le premier prototype, une hélice était installée à la sortie du conduit et la vitesse de l'air à l'intérieur – et par là même la portance – ne dépendait donc que de la puissance du moteur.
VJ est le sigle pour Venturi Jet. Savez-vous quel est la forme d'un venturi ? Eh bien, c'est un rétrécissement dans un conduit avec un tube secondaire branché au niveau de la section la plus faible. Quand on envoie un flux d'air dans le tube principal, il se crée une aspiration dans le tuyau secondaire. Le Venturi Jet fonctionne en inversant ce principe : la turbine crée une dépression en aspirant l'air depuis la grille que vous voyez là et un flux d'air est alors généré, donnant une force de poussée si la vitesse d'éjection est supérieure à la vitesse d'entrée. Le VJ a remplacé l'ancien moteur à hélice car il offre une meilleure efficacité et un domaine de vol plus étendu. J'aurais pu vous emmener à la vitesse du son, mais nous réserverons la dégustation de ce sentiment de vitesse pour les prochains vols, si vous êtes toujours intéressée...
Sinon, FD signifient Flow Deflectors soit déflecteurs de flux, mais je vous en ai déjà dévoilé le principe de fonctionnement. Et '140' est la puissance en chevaux de l'antique turbine 'Marboré' installée dans le Coléoptère."
Andréa suivit le rythme et écouta attentivement, voulant le récompenser de sa patience à son égard. Remarquant combien le mustélidé semblait heureux de lui expliquer les mystères de sa drôle de machine, vu la vitesse frénétique du balancement de sa queue, elle se permit un sifflement admiratif.
- "Waouh, impressionnant ! J'espère que vous avez breveté tout çà, ce serait vraiment dommage que tout votre travail ne soit pas récompensé à sa juste valeur."
- "Ne vous méprenez pas sur mon compte ! Je ne suis un inventeur à proprement parler, juste un assembleur d'idées. Les ailes gouttières sont issus des travaux de Willard Custer, le principe du venturi jet a été posé par un théoricien français de la mécanique des fluides – je ne me rappelle jamais de son nom d’ailleurs... - les déflecteurs de flux sont trop basiques pour être une innovation brevetable, je n'ai fait qu'acheter la turbine sur E-Bay et..."
La leçon fut interrompue par un puissant gargouillis venant d'Andréa, qui en rougit aussitôt.
- "Désolé… midi est largement passé et je suis affamée." dit-elle en massant son ventre plat.
- "Maman cuisine très bien les entrailles d'écureuils sauvages à la bolognaise, mais en fait toujours deux fois trop. Vous en voulez un peu ?"
- "C'est gentil mais non merci, ce n'est pas mon espèce préférée niveau viande. J'ai vu cependant un petit bar-restaurant à l'entrée de l'aéro-club. Allez, je vous invite, c'est la moindre des choses après ce merveilleux vol."
Feodor sembla perplexe et prit son temps avant de lui donner une réponse un peu hésitante.
- "Hum, désolé mademoiselle, c'est très gentil à vous de me faire une telle invitation, mais je préfère la décliner. Le bar de l'aérodrome est toujours... rempli de fumée et j'y suis assez sensible."
- "Dans ce cas, je peux y prendre un menu à emporter que nous mangerons dehors. Je vous dois ce repas au moins, vous le méritez amplement."
Ces arguments semblaient avoir vaincu ses réticences, mais il s'arrêta soudainement alors qu'ils se dirigeaient vers le dit restaurant et commença à tourner pale. Elle l'entendit murmurer quelque chose comme « Bon sang, il a encore laissé la fenêtre du bar ouverte..."
- "C'est un problème ?"
- "Pour moi, c'en est un. Je devrais m'éloigner."
À ce moment précis, la manche à air pivota brusquement et une rafale de vent leur balaya le visage, apportant avec elle une odeur acre qu'Andréa reconnut comme étant celle de la bibine bon marché. Elle sentit sa gorge s'enflammer de nouveau au souvenir du dernier concours de beuverie auquel elle avait eu la mauvaise idée de participer, mais son attention fut attirée par un événement plus dramatique : Feodor était aux prises avec une voilent quinte de toux et semblait sur le point de suffoquer...
Mesurant la gravité de la situation, elle le prit dans ses bras et s'éloigna à grandes foulées des émanations dangereuses. Une fois retournée au hangar 4, elle le déposa délicatement sur une chaise placée près de l'entrée et resta à ses cotés, remplie d'inquiétude. Ses yeux étaient toujours mi-clos et sa respiration sifflante, même si la toux avait rapidement diminuée d'intensité.
- "Monsieur Stoka... Feodor, est-ce que ça va ? Vous vous sentez mieux ?"
- "Mer... merci pour votre aide." Il tourna la tête et lui sourit faiblement. « J'ai... J'ai une forte allergie aux breuvages alcoolisés : leurs simples vapeurs ont sur moi le même effet que la fumée de cigarette et me font abondamment tousser, et je préférerais ne pas parler de la première fois où..." Il se tut, poussa un long soupir et toute trace restante de joie s'effaça de son visage au souvenir involontaire de ce douloureux épisode. « C'est une chance qu'il ait été formé aux premiers secours."
- "Je suis vraiment désolée de vous avoir exposé au danger en ignorant vos réticences."
- " Ce n'est pas à vous que je pourrais en vouloir, mais à Marvin qui ne tient toujours pas compte de mes ennuis de santé." Il se remit sur ses pieds et désigna de la patte une petite cabine à plateforme, fixée sous la poutre principale du hangar. « Il nous reste toujours l'option des entrailles d'écureuils."
Il grimpa à l'échelle devant Andréa comme un vrai gentleman, afin de ne pas être tenté de regarder sous sa queue, puis l'invita à entrer dans « son petit nid rouillé" une fois la porte déverrouillée tandis qu'il partait se changer dans l'appentis situé à coté. À première vue, l'intérieur ressemblait à une maison de poupée à cause de la taille réduite du mobilier adapté pour des mustélidés et non pour des félins. Elle détailla le petit studio : même si les appuis de fenêtres étaient bien un peu rouillés, l'ensemble était propre et l'aménagement spartiate assez cohérent avec l’étroitesse de ce logement assez particulier. « Dommage que les fenêtres ne donnent que sur l'intérieur du hangar et non sur le paysage, c’aurait été parfait." se dit-elle.
Une odeur alléchante la conduisit à une marmite posée sur une petite plaque électrique. Notant les larges dimensions de cette casserole, elle en souleva le couvercle et écarquilla les yeux à la vue de la quantité de nourriture ressemblant à des spaghettis qui y mijotait. « Je serais incapable de manger la moitié de tout çà… Comment peut-il être aussi maigre en mangeant ce genre de plat?"
- "Bon ! Ce mets à une senteur des plus prometteuses, n'est-ce pas ?" Dit le mustélidé quand il revint. « Et vous êtes chanceuse : ce genre de plat est d'autant meilleur qu'on le réchauffe plus souvent."
Pour changer un peu, Feodor portait des vêtements de sport non-intégraux et sa longue queue touffue d'un brun soutenu comme la fourrure jaunâtre débordant de son pull-over le désignait sans équivoque comme étant une martre. Sans attendre, il s'affaira à finir la cuisine et mettre la table, faisant dix choses à la fois sans perdre pied, et refusa poliment l'aide de la jeune serval en prétextant « qu'un hôte n'a pas à préparer le repas auquel il est invité.". La table mise, Andréa s'assit en tailleur sur un coussin tandis qu'il lui servait à la louche une large platée de nourriture fumante et délicieusement parfumée, avant de s'octroyer la même massive dose de calories et de s'asseoir à son tour.
- "Bon appétit !"
- "Merci !" lui répondit-elle de bon cœur.